‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 67 sur 135 · Les Chants modernes. Préface, p. ix · texte numérisé non relu

Les Chants modernes. Préface, p. ix

Qui donc, à moins d'être aveugle et volontairement aveugle, n'a remarqué le cortège de maux dont le développement de la richesse industrielle a été partout accompagné? Ici, Talcool absorbé, comme un combustible par une locomotive, par des travailleurs qui ont besoin de rendre à leurs muscles épuisés une vigueur éphémère ; là, femmes et filles arrachées au foyer domestique, débauchées par la promiscuité de Tatelier, livrées parla faim aux caprices de ceux qui peuvent les acheter; des chômages périodiques, décimant les gueux ou les jetant sur le pavé, irrités, faméliques, forcés de réclamer du plomb ou du pain, du travail ou la mort. Et tantôt ont éclaté des grèves, ces étranges guerres en pleine paix, où les deux adversaires, au lieu de se saisir et de s'étreindre corps à corps, luttent à qui pourra rester le plus longtemps les bras croisés ; tantôt aux faubourgs des grandes capitales ont surgi des émeutes formidables, prélude sanglant de la guerre la plus implacable qui existe, la guerre de classes, la guerre entre pauvres et riches. Bref, avec une intensité croissante, s'est posée cette question troublante qui est le fond même de la question sociale : Pourquoi tant de luxe en haut et tant de misère en bas? Pourquoi ces deux catégories d'hommes : ceux qui travaillent et ceux qui font travailler? Pourquoi, dans la répartition des biens de la terre, une part si petite à ceux qui les produisent, une part si grosse aux autres?

Dès lors que de nouveaux problèmes s'imposent aux penseurs! Quels sujets d'amère tristesse offerts aux poètes T Quelle source de profondes spéculations ouverte aux rêveurs^ aux théoriciens, aux philosophes 1

En 1837, Auguste Barbier, l'auteur des Ïambes, fit un voyage d'exploration dans les mines de Newcastle et les filatures de Manchester. Il crut avoir pénétré, comme Dante, au séjour des damnés. Son poème s'intitule Lazare ; c'est le poème des misérables; c'est la plainte des enfants, esclaves de la machine,, privés d'air pur, de jeux, de sommeil; c'est l'appel de détresse des femmes réduites i\ envier le sort de la vache, qui reste du moins à l'étable, oisive et paisible, lorsqu'elle a mis au monde un petit. Et le poète s'apitoie sur cette population qui ne peut se consoler de la vie qu'en s'abrutissant de giv; il montre

Tamour dégénérant en bestialité sauvage dans ces centres putrides ; il supplie les habitants de climats plus doux, les joyeux enfants de l'Italie, de ne pas changer leur heureuse pauvreté pour cette existence infernale, où, dans le bruit des métiers, des rouets, des bobines.

Le fer use le fer et l'homme use les hommes.

Déjà, en 1833, Hégésippe Moreau, dans sa pièce intitulée L'Hiver^ lançait à Tégoïsme des riches un flot de malédictions et de prédictions sinistres :

Des hommes que la faim moissonne par millions.

En se comptant des yeux, disent : Si nous voulions!....

Oh 1 quand donc viendra-t-il, ce jour que je rêvais. Tardif réparateur de tant de jour mauvais, Ce niveau qui, selon les écrivaiDS prophètes. Léger et caressant» passera sur les têtes?

Voilà dans notre poésie les premiers cris de pitié en faveur des ouvriers, les premiers cris de révolte à leur adresse! Ils allaient être suivis de bien d'autres. Et Alfred de Vigny, et Pierre Dupont, et Victor Hugo ont fait tour à tour ressortir le contraste poignant de ces pauvres, condamnés de naissance à produire pour d'autres tant de richesses.

Est-il besoin de montrer davantage comment une révolution économique se répercute dans la littérature? Mieux vaut montrer comment la littérature à son tour réagit sur les conditions économiques d'un peuple.

C'est un mécanisme des plus simples. Les idées, auxquelles les œuvres littéraires servent de véhicule, sont formées en partie par l'état du monde environnant. Mais à leur tour ces idées le transforment dans la mesure qui leur appartient. De môme qu'au siècle dernier les écrits des philosophes français ont ruiné, dans les esprits d'abord, dans les institutions eusuite, les privilèges de la noblesse et du clergé, de môme en notre siècle le régime nouveau du travail {salarial eiprolélarial, qui en est la conséquence) a créé des idées, suscité des écrits qui tendent à le détruire.

Le régime industriel commençait à peine à se constituer en

ne CAUSES et lois de l'évolution littéuaihe

France qu'il engendra ainsi quantité de projets, de systèmes destinés à le corriger. Ce fut dans les cinquante premières années du siècle une éclosion printanière, presque une éruption de théories destinées à régénérer la société moderne. Saint- Simon, Fourier, Pierre Leroux, Cabet s'érigèrent tour à tour en messies ou tout au moins en prophètes d'un avenir meilleur. Et ils curent le bonheur de trouver des disciples passionnés, des interprêtes éloquents. Où est-il Thistorien de la littérature qui pourra passer sous silence le développement matériel du pays, s'il veut rendre compte, comme il le doit, de Tesprit qui anime alors tant de romans, qui, pour ainsi dire, en est l'âme? Comment oublier que George Sand, dans certaines de ses œuvres, a marié curieusement l'idylle et la question sociale? Comment ne pas se rappeler le succès que certains romans d'Eugène Sue obtinrent aux environs de 1848? Comment laisser de côté Lamennais, qui, vers la même époque, faisait entrer dans ses ardentes tirades : l'évangile, la liberté, la démocratie, la Pologne, éléments bien divers qu'unissait pourtant un grand souffle de fraternité, un amour sincère et violent des petits et des opprimés?

Ainsi qu'il arrive toujours, cette littérature humanitaire {humanitaire est, pour le dire en passant, un mot né alors) excite dés railleries et des colères; elle crée de la sorte, par contrecoup, une littérature contraire. Musset en est la jïreuve. Il fut à ses heures teinté de socialisme. Il a écrit * : « 0 peuples des siècles futurs, lorsque par une chaude journée d\Hé, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la palri,e; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé ; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il «'y aura pas un âpi plus haut que l'autre dans la moisson humaine, mais srul>*ment des bleuets et des marguerites au milieu des blés jaunissants; ô hommes libres, quand alors vous remercierez Dieu d'être nés pour cette récolte, pensez à nous qui n'y serons plus ; dites-

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