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La Confession d'un enfant du siècle^ chap. ii

LA LITTÉRATURE ET LES CONDITIONS ÉCONOMIQUES m

VOUS que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouirez ; plaignez-nous plus que tous vos pères ; car nous avons beaucoup des maux qui les rendaient dignes de plainte, et nous avons perdu ce qui les consolait. » Mais celui qui sentait si bien que la terre doit compenser la banqueroute du ciel, celui qui comprenait que les misérables, privés, comme a dit plus tard Jaurès, de la vieille chanson qui berçait la misère humaine^ doivent nécessairement réclamer leur part immédiate de soleil et de joies, ce même Musset parlait bientôt d'un autre ton. Le dandy qu'il était au fond se réveillait en lui; il se moquait en prose et en vers des utopies qui foisonnaient autour de lui; il s'est amusé à railler dans Dupont et Durand le fourmillement des extravagances dans deux cervelles détraquées.

Vers le même temps, Louis Reybaud étudie les nouvelles doctrines dans un livre superficiel, mais d'allure grave, que l'Académie couronne et que presque personne ne lit; puis il les parodie dans un roman satirique qui ajoute un type à la série des êtres créés par les écrivains, êtres qui n'ont jamais vécu et qui sont cependant pour nous aussi vivants, aussi réels que les personnages de Thistoire : c'est Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale.

Concluons. Le désordre et l'injustice économiques commencent par enfanter des romans à thèse, des pièces et des histoires à tendance, des pamphlets et des satires, toute une littérature d'action et de combat, bref ce qu'on a nommé de nos jours un « art social ». Mais à leur tour ces œuvres militantes apportent des plans d'organisation, des idées directrices, des conceptions neuves delà vie; elles contiennent en germe les lois avenir, la société de demain. Les révolutions 3ont les exécutrices testamentaires des penseurs qui les ont précédées et préparées; elles sortent tout armées de leurs cerveaux et de leurs livres.

Il me semble inutile d'insister davantage sur les liens qui ratti'ichent ainsi la littérature à l'industrie.

J'en ai dit assez pour faire voir l'intime connexion qui existe entre des phénomènes en apparence indépendants les uns des autres, et je ne voulais rien faire de plus pour le moment.

G. Rbnaro. 12

r,n i: il SES et LnIS DE LEVitLlTH»N LITTERAIRE

.15 5. — A celte élude des rapports de la lilléralure avec les friits économiques il faut rai lach<*r l'élude de la coodilion matérielle des écrivains.

A toute é[K>que, il est utile de connaître ce que rapporte un livre, une pièce : comment et de quoi vivenl les auleurs: à quelle cLi-sse sociale ils appartiennent par la naissance, quelles ressource^ leur sonl offerles en dehors de ce qu'ils gagnent par la vente de leurs ouvrag<'s; quels genres sonl encouragés ou découragés par ceux qui paient; quels changemenls graves, comme nue extension de territoire, un accroissement de population, une diffusion plus grande du savoir, élargissent les débouchés ouverts à la production litléraire.

Le développem<»nl de la littérature influe sur la situation faite aux écrivains, <»t réciproquement.

Veut-on voir grandir soudainement le salaire accordé à leur travail et du même coup les égards accordés à leur personne? (Jifon r«»garde un de ces moments où le goût des choses de l'esprit pour une cause ou pour une autre se répand dans la nation. C'est ce qtii arrive, i»ar exemple, au xvi* siècle. La découverte de l'imprimerie qui va faire de la lecture un pain quotidien, la résurrection des œuvres grecques et latines qui fait bouillonner dans les cerveaux une sorte d'ivresse, ce grand réveil de la pensée qui s'appelle la Renaissance, cette ardeur de connaître qui, venue d'Italie, se propage dansTEurope entière, le brusque agrandissement du monde en même temps que du passé, loul(îs ces secousses profondes et répétées éprouvées par l(»s intelligences ont une répercussion presque immédiate sur le sort dec(îux qui cultivent les lettres. Je ne sais s'il faut croire aveuglément à l'anecdote fameuse qui nous représente le roi François I"*" faisant un jour antichambre chez le grand imprimeur et grand latiniste Robert Estienne. Mais il est bien certain que Ronsard obtient des honneurs et des rémunérations insolites. Un de ses biographes nous conte qu'il naquit l'année oii le vainqueur de Marignan fut vaincu et pris à Pavie et que celte naissance heureuse compensa le désastre subi par la PYance. l'n contemporain déclare qu'il aimerait mieux avoir fait une seule de ses odes que de posséder le duché de Milan. Elisabeth et Marie Stuart,les deux reines ennemies, s'accordent

à le combler d'éloges et de présents. Lui-même parle du rôle des poètes avec une fierté que chacun trouve naturelle. Ses funérailles sont quasi royales et la foule y est si considérable que des princes et un cardinal ne parviennent pas à la fendre pour assister à la cérémonie. N'est-ce pas vers le même temps que Charles IX, dans le premier essai d'Académie qu'ait vu la France, exige, en dépit de Tétiquetle, que tous les membres demeurent assis en sa présence?

Au lendemain d'une grande époque littéraire on revoit ce même respect pour ceux qui manient la plume. Après le règne de Louis XIV, on s'avise que de grands écrivains font autant pour la gloire d'un peuple que de grands capitaines ou de grands diplomates; on s'aperçoit que les Corneille, les Molière, les Racine ont opéré des conquêtes plus durables que celles du grand roi, et si Voltaire peut traiter presque d'égal à égal avec des têtes couronnées, en sa qualité de roi de Topinion publique, s*il a des correspondants et des flatteurs parmi les souverains d'Europe, il doit en partie ce prestige au souvenir de ses illustres devanciers, à Tadmiration qu'ils ont inspirée, h la haute idée qu'ils ont donnée des droits sacrés du génie.

Ainsi l'estime méritée par une littérature, glorieuse rejaillit on considération sur les littérateurs, même sur ceux des générations suivantes, comme, par un cas semblable et inverse, une décadence momentanée de leur art les fait descendre, eux et leurs successeurs, du rang qu'ils occupaient dans la société. Mais ce qui vaut surtout la peine d'être étudié en détail, c'est l'autre face de la question, j'entends la série des effets que leur position sociale produit sur la nature de leurs œuvres.

Il est à peine besoin de faire observer que les idées, les sentiments, le langage varieront étrangement, selon que les auteurs sont nés dans l'opulence ou la pauvreté, dans l'aristocratie, la bourgeoisie ou le peuple. 11 est rare qHie toutes les classes à un moment donné ne soient pas représentées parmi les auteurs ; mais la proportion d'hommes que chacune fournit à la littérature est loin d'être la même d'une époque à l'autre et il est toujours intéressant de relever laquelle est, pour un temps, la plus féconde. Dans la première moitié du xviu' siècle, la bourgeoisie aisée, en y comprenant la noblesse de robe, me

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parait avoir été la plus riche ; il suffit do citer Voltaire, Montesquieu, Marivaux, Fontenelle, Mairan, Vauvenargues, Oébillon, la Chaussée; et il est permis de croire qu'il y a une harmonie entre leur origine et leur éducation, leur situation sociale et les qualités fines, spirituelles, élégantes d'une littérature hostile, il est vrai, à TÉglise et à la monarchie absolue, mais discrète encore dans ses désirs d'innovation et tempérée dans ses hardiesses. Laissez passer quelques années et voici que surgissent des hommes partis de plus bas : Rousseau, fils d'horloger et ancien laquais; Diderot, fils de coutelier, qui a connu la misère et la faim; Sedaine, qui fut tailleur de pierre ; d'Alerabert, enfant naturel recueilli par la femme d'un vitrier; Ghamfort, né aussi de père inconnu ; la Harpe, élevé par charité, etc.. Ce n'est pas sans doute un hasard si avec ces plébéiens, qui ont lutté, peiné, soufliîrt, apparaissent un langage plus rude, des passions plus anlentes, des instincts do révolte et dos tendances égalitaires. Et comment ne pas remarquer qu'au sortir de la Révolution la réaction catholique et monarchique s'incarne tout d'abord dans le comte do Maistre, le vicomte de Ronald, le vicomte de Chateaubriand?

Autant que la classe d'où sortent les autours, il importe de noter leur degré de fortune. Ceux dont la vie est à l'abri des soucis d'argent forment une catégorie qui a des mérites et des défauts particuliers. Ils ne sont pas toujours les plus laborieux; comme il leur est permis de produire pou, ils sont enclins à une certaine nonchalance ; ils [laissent volontiers leurs facultés naturi lies s'arrêter au demi-talent dos amateurs ; mais on revanche ils peuvent se payer le luxe d'une indépendance de penséii qui décèle leur sécurité et d'un raffinement de forme qui prouva leur loisir.

Mais ces privilégiés, qui ne sont gens do lettres que par accident ou par une vocation tout à fait désintéressée, ne sont le plus souvent qu'une petite minorité. Los autres, les plus nombreux, sont obligés d'employer leur talent comme moyen d'existence et pour ceux-ci il faut toujours se demander quel est, en dernière analyse, le groupe qui les paie; car do sa valeur intellectuelle et morale, de la part de revenus qu'il veut ou peut consacrer à la satisfaction de ses goûts esthétiques dépend en

une mesure non négligeable rorientation des œuvres littéraires. Quand on examine les groupes qui tiennent les auteurs par des chaînes plus ou moins dorées, on voit qu'ils varient beaucoup suivant les époques. Parfois c'est une élite de grands seigneurs, qui se chargent de nourrir et de loger poètes et poètereaux; qui les attachent à leur maison à titre d'aumôniers, de secrétaires, d'historiographes ; qui mettent leur point d'honneur à se faire ainsi les protecteurs des lettres. A leur défaut, des financiers, qui ont eu l'esprit de s'enrichir, savent dépenser un bien trop souvent mal acquis en Mécènes généreux, tel ce fastueux et malheureux Fouquet dont le nom doit à la courageuse reconnaissance de ses protégés une espèce de persistante auréole. Fréquemment c'est le roi qui considère comme un devoir du souverain de répandre ses grâces, sous forme de pensions ou de sinécures, sur des sujets dont les ouvrages honorent son règne. En France, l'Eglise a eu longtemps en réserve des canonicats, des abbayes, des évéchés même, pour des écrivains qui ne semblent pas avoir eu toujours l'àme très ecclésiastique, témoin Rabelais et Régnier. A mesure qu'on approche des temps modernes, l'homme qui écrit cesse d'avoir figure d'humble parasite et de mendiant honnête. L'Etat impersonnel prend la place du monarque ; des institutions permanentes, comme nos diverses Académies, distribuent des prix qui ne sont pas toujours des faveurs ou des aumônes déguisées ; enfin et surtout l'écrivain s'habitue à tirer un profit régulier de ce qu'il publie ; lecteurs, spectateurs, auditeurs lui apportent chacun leur tributmodeste qui, multiplié par dizaines et centaines de mille, dépasse les largesses les plus princières. Déjà Scarron, quoiqu'il s'intitulât « le malade de la reine », comptait pour remplir son escarcelle sur son « marquisat de Quinet » (Quinet était son libraire) ; et de nos jours Scribe a pu inscrire sur sa maison de campagne : Offert par Sa Majesté le Public, Ce n'est pas en vain que l'instruction s'est répandue : le nombre des gens capables de goûter et de payer un plaisir littéraire s'est accru immensément et les écrivains ont aujourd'hui ce double avantage de gagner plus qu'autrefois et d'avoir une dette moins lourde à porter envers la foule inconnue qui leur fournit leurs ressources.

{%2 CAUSES ET LOIS DE 1/EVOLUTlON LITTERAIRE

Quel ([u ait été le système de rémunération usité aux différentes époques, il a été presque toujours précaire et toujours fort inégal. Il a laissé subsister côte à cùte de grands seigneurs de la littérature et des affamés. Tandis que Desporles mange douillettement les revenus d'une quantité de grasses abbayes, son neveu, Régnier, esquisse en traits inoubliables le portrait des poètes crottés. Leurs pareils abondent, lorsque l'économie règne en haut lieu, comme au temps de Sully et de Henri IV, ou bien quand la misère générale laril la source des libéralités, comme au lendemain de la Fronde. Après le triomphe du romantisme, alors (jue dans la carrière encombrée se pressent et s'étouffent des concurrents trop nombreux leurrés par le succès d'un Lamartine ou d'un Hugo, Ilégésippe Moreau peut redire les vers mélancoliques de Maynard :

Pégase est un cheval qui porte Les poètes à Thôpitai...

Les « ratés » de la bohème s'épuisant à courir après un gîte et un souper problémati([ues, et ce qu'on appelle de nos jours le prolétariat intellectuel rejoignent à travers les siècles les misères d'un RuIebuMif, couchant sur la paille, toussant de froid, bâillant de faim, ayant pour toute fête l'espérance du lendemain, ou d'un Villon, vivotant d'expédients et de filouteries, frisant la potence et promenant de prison en prison son squelette plus noir qu'une mûre et plus maigre qu'une chimère.

Quoique la condition matérielle des ouvriers de la pensée se soit cerlainement élevée du moyen tige à nos jours, et d'un mouvement presque constant, ces contrastes fréquents, ordinaires même, d'opulence et de gueuserie ne permettent guère de suivre avec précision les phases par où elle a passé. 11 faut j)Our chacune des époques que l'on traverse dresser une moyenne. 11 en est où la vie littéraire a été plus difficile : qu'on se rappelle le pauvre Hardy, fournisseur attitré du théâtre du Marais, grand fabricant de tragédies, comédies, pastorales et autres pièces innombrables, s'écriant lamentablement : « Les fers de la pauvreté empêchent l'esprit de voler dans les cieux ! » En revanche, après des années où les forces vives de la nation ont été détournées vers d'autres activités, comme ce fut le cas

dans Torgie militaire du premier Empire, il semble qu'un chemin de velours s'ouvre aux débutants : w Michelet raconte * que, quand il sortit du collège, les libraires se jetaient sur le moindre écolier pour en faire un homme de lettres. C'était le beau temps pour paraître. On n'était pas étouffé dans la foule. »

Mais qu'il soit rude ou adouci, éclatant ou dissimulé, le servage économique des écrivains, j'entends par là leur dépendance à l'égard de ceux qui les font vivre, ne disparait jamais ; il est un des facteurs perpétuels et importants de la littérature.

Plaire ù ceux qui tiennent les cordons de la bourse est, sinon une nécessité vitale, du moins une chance de succès et de vie aisée qu'on ne s'interdit pas de gaîté de cœur. Aussi lorsque rois, princes et principicules tiennent à honneur de s'entourer d'une petite cour de lettrés qu'ils dispensent du souci de gagner leur pain, il est bien naturel que les adulations montent comme une fumée d'encens vers ces demi-dieux et leurs compagnes. Epithalames, madrigaux, épitres dédicatoires, oraisons funèbres, discours académiques, odes et dithyrambes, gros livres proclamant l'éternité du régime existant, histoires complaisantes immolant le passé au présent, acquittent sous mille formes diverses la dette de gratitude des protégés envers les protecteurs. La littérature est alors aristocratique et monarchique; et, quand les rois dressent la liste des bénéfices, elle est aussi pleine d'indulgence pour le catholicisme. Les titulaires des charges lucratives que l'Eglise laisse s'égarer sur la tête de mondains plus recommandés que recommandables croient devoir, tout au moins sur la fin de leur vie, rimer une paraphrase des psaumes, et de là ces milliers de vers dévots qui ont trop souvent l'air d'avoir été composés pour la pénitence des lecteurs autant que des auteurs. Qui sait si l'évolution qui tourna les hommes de la Pléiade contre les réformés ne fut pas déterminée en partie, comme les pamphlets protestants le reprochaient à Ronsard, par les mérites temporels d'une Eglise si hospitalière aux poètes de cour, fussent-ils suspects d'être à demi païens?

On voit déjà que la domesticité brillante acceptée ou recher-

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