Cousin, par Jules Simon, p. 6. Petite coUeclioQ Hachette
iK% ^.M^fJi ET !>•!> DE L'ÉVoUTION LITTÉRAIRE
*\^ par les wi^aÎD» n»; va |»aà sans quelque înconvêoienU U J*"-»r arrive aii**i d'être raillé>, hM'm#'>, maltraités, et tous n'ont |ia^ !e roijra;re de crier comnie l'un d'entre eux : « Prenez frard*-: j'ai uo^f plume ♦. — Il leur arrive d'être employés à de %i.Hiuf^ \f^*^*'t£Uf'^. romme le pauvre Jodelle qui u>e I»*s restes de •A %erte a faire par ordre l'apolof^ie de la Saint-Barthélémy. 11 l#-ijr arrive de d^-vfnir des espèces de brari à gaj;es. comme ces tri-jl/-* li^fre?» qui. p^^ndant la Fronde, a l>oienl tiinlôt pour, tantôt cofjtn? M^uàrUi. *%uivant le parti où ses caprices entraînent leur 1^1 1 Heur de fond».
Si l'on t^h^Hïi' i\(f ré>umer Teffel produit sur l'esprit des écrivain.s jiar la tuU'Il<' des puissances établies, on |>eul dire qu'en général elle t'nrourage l'art pour l'art, l'art élégant, aimable, Miigné, wrcujx'î surtout à se parer, voilà |K>ur la forme, et la p#*n-ée drx'ile. réser\éi\ soumise avec [lassion ou résignation, dénuée de liardie>>e et fréquemment de franchise, voilà {>our le fond des idées.
C«'>1 diinc chosf» gmve quand ce patronage des écrivains passe d'un groupe social à un autre, quand il échappe par exemple aux autorités officielles. Le cas se présente au xviii* siècle. La littérature rompt alors avec l'Eglise et la royauté et c'est elle qui repousse pensions et bénélices ! On entend Montesquieu répondre à quelqu'un qui lui offre une de ces faveurs jadis si bienvenues : « N'ayant point fait de bassesses, je n'éprouve pas le besf>in d'être consolé par des grâces. » Voltaire reçut un jour un brevet de Franciscain pour je ne sais plus quel service rendu à un couvent de l'ordre de Saint-François et il s'amusa quelquefois h signer ses lettres: Capucin indigne. Maison ne se le figure guère chanoine ou curé, fût-ce de Meudon, et Diderot encore moins. Le même Voltaire, loin d'être pensionné par les grands seigneurs, leur prête de l'argent qu'ils ne daignent pas rendre, et c'est lui alors qui les tient; il est bien plus que leur favori ou leur ami: il est leur créancier; il a barres sur eux.
Qu'est-ce qui permet aux écrivains cette émancipation relative et par moments ce complet renversement des rôles? C'est qu'ils ont alors des lecteurs dans toutes les villes de France et d'Europe. C'est qu'ils se sont fait un public immense. C'est qu'ils relèvent d'une bourgeoisie riche, active, ambitieuse, qui
les soutient et qui aspire déjà au pouvoir. Le droit de propriété sur les œuvres litléraires commence à être reconnu. Les comédiens se sont accoutumés à rétribuer les auteurs en leur accordant un tant pour cent sur la recette. Des ressources nouvelles et régulières leur viennent de ce Tiers-Etat auquel ils appartiennent et dont ils vont être les porte-parole.
En effet, ils sejettentsurles grandis sujets qu'un La Bruyère, avec un soupir de regret, déclarait interdits à un homme né chrétien ef français. Us touchent aux questions brûlantes, ils sont novateurs, ils travaillent à la transformation sociale ; ils l'accélèrent vigoureusement. Une littérature d'action s'est substituée à la littérature fainéante. Les écrivains sont devenus eux-mêmes des puissances; Tavènement des gens do lettres au rang des personnages les plus redoutés est désormais un fait acquis et qui reflète la révolution économique accomplie autour d'eux et à leur profit.
Dans la b'rance nouvelle, leur position sociale s'est améliorée encore, et cela s'explique aisément. Démocratie et aristocratie ne sont pas, comme l'imaginent les esprits simplistes, deux termes opposés et contradictoires. Le principe même, qui est à la base de la théorie démocratique, est un principe aristocratique, au sens le plus élevé du mot. 11 consiste à proclamer et à rendre les fonctions publiques aussi accessibles au fils d'un ouvrier ou d'un paysan qu'à celui d'uu financier ou d'un marquis; à égîiliser le point de départ pour tous les enfants; à exiger que la place de chaque citoyen dans la société soit en raison de sa valeur intellectuelle et morale. 11 imut se résumer en cette formule : les plus hautes situations aux meilleurs. 11 aboutit à remplacer l'aristocratie fausse, factice, convenue, celle qui se fonde sur des parchemins ou des sacs d'écus, par l'aristocratie vraie, naturelle, qui repose tout entière sur le mérite personnel. Comment les écrivains, qui ont toute leur fortune dans leur tète, n'auraient-ils pas bénéficié de l'expansion des idées démocratiques ?
Aussi leur rôle est-il devenu considérable. Leurs querelles ont parfois fait autant de bruit que les querelles politiques, et ce n'est pas peu dire; les tumultes excités par la représentation à'Hernani furent à peine couverts par le fracas de la Révolution
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de 1830. Leur popularité a éclaté au grand soleil par des démonstrations dY'nthousiasme dont les autres siècles offrent peu d'exemples. Des poètes ont été portés à la direction des affaires publiques par l'admiration de la foule : Lamartine fut un instant le membre le plus en vue du gouvernement provisoire dans la République de 18i8. Victor Hugo, exilé, isolé, armé seulement de sa plume, a pu, du haut de son rocher de Guernesey, engager et soutenir contre un empereur, ayant pour lui le nom de Nîipoléon, Tannée, la police et la complicité de la France, une sorte de duel héroïque d'où Tempereur ne sortit pas vainqueur. Ses obsèques ont été une apothéose : elles ont égalé et dépassé en solennité grandiose les funérailles de n'importe quel souverain. La curiosité s'est attachée aux moindres faits et gestes de ces privilégiés de rinteîligence ; leurs souvenirs, les volumes d'indiscrétions dont ils sont les héros et les victimes ont toujours trouvé des acheteurs. Il n'est pas jusqu'aux comédiens qui par reflet ne soient devenus dans l'Elat d'importantes personnes.
De plus, cette popularité croissante s'est traduite en écus sonnants. Non seulement la propriété littéraire a été reconnue par les lois; mais les gens de lettres, associés pour défendre leurs intérêts, ont su fort habilement l'administrer. Ils ont soumis à des règles sévères la représentation des pièces, la reproduction des romans: une législation internationale commence à se créer pour empêcher d'un pays à l'autre les fraudes de la contrefaçon. Il n'est pas étonnant qu'après cela les fortunes faites par les écrivains renommés aient dépassé ce qu'auraient rêvé les plus ambitieux d'argent parmi leurs devanciers.
Puisque nous parlons choses économiques, il nous sera permis de donner quelques chiffres *. En 183.j, voici les sommes que leurs œuvres rapportaient aux auteurs. Emile de Girardin divisait les écrivains (sans parler des poètes qui financièrement ne comptaient pas) en cinq catégories :
1° Ceux dont les ouvrages se vendaient jusqu'à 2.y()0 exem-
1. Voir à ce sujet Frédéric Loliée, \os gens de lettres, p. 262. Paris. Caîraaun Lévy, éditeur, 1887.
plaires et s'achetaient de 3.000 à i.CXK) francs le volume. Ils étaient deux : Victor Hugo et Paul de Kock.
â*" Ceux dont les ouvrages s'écoulaient de 1.000 à l.:200 exemplaires et s'achetaient de 1.000 à l.âOO francs le volume. C'étaient : Alphonse Karr, le bibliophile Jacob, la duchesse d'Abrantès, la Contemporaine (Ida Saint-Edme).
3*" Ceux dont les ouvrages se vendaient de GOO à 900 exemplaires, et s'achetaient de oOO à 800 francs le volume. Il en voyait douze : Alfred de Musset était peut-être de ceux-ci.
4° Ceux dont les ouvrages se débitaient au-dessous de 500 exemplaires et s'achetaient de 10 à 300 francs le volume. Ils étaient en nombre confus : Théophile Gautier, dont les Grotesques se vendirent à 200 exemplaires, eut de la peine à sortir de cette catégorie.
i)" Enfin, la masse de ceux dont le nom ni les chances ne méritaient d'entrer en ligne.
Tout cela fut changé par l'invention de la presse à bon marché et par la vogue triomphale du roman-feuilleton. Alexandre Dumas père signait avec Emile de Girardin un traité qui lui assurait 04.000 francs par an. Le môme Dumas s'engageait à fournir au Siècle 100.000 lignes par an, payées 1 fr. 50 chacune, et encore se réservait-il le droit, dont il usait et abusait, de composer une ligne de deux mois, d'un seul, et souvent d'une seule syllabe comme Oh! ou Ah î Eugène Sue vendait son Juif errant 100.000 francs. De nos jours, ces sommes ont été surpassées par ce que tel de leurs romans a rapporté à Zola, à Alphonse Daudet, à Georges Ohnet. Jules Verne peut voyager, comme ses héros, dans un yacht à lui que lui ont payé ses lecteurs.
Même transformation au théâtre. Grâce à l'accroissement de la population urbaine, les salles se sont agrandies et, grâce aux tournées en province ou à l'étranger, les villes les plus lointaines ont apporté leur contribution aux gains des auteurs dramatiques. La même pièce a pu être jouée des centaines de fois, tandis que le plus grand succès du xvii'' siècle (c'est le Timocrate de Corneille, de celui qui ne fut pas le grand) ne dépassait pas quatre-vingts représentations. L'accroissement a procédé en notre siècle par bonds énormes. Marion Dehrme,
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pour 11 représentations, rapportait à Victor Hugo 817 francs. Musset, pour 145 représentations de pièces diverses, touchait 4.773 francs. II y a dix ans, une seule comédie jouée à la Comédie- Française a fait encaisser en moins d'un an à son auteur, Alexandre Dumas fils, le joli denier de 142.700 francs. La Théodora de Sardou, aux environs de la centième, lui avait |
déjà rendu un million, et le même Sardou possède à Marly-ie- Roi un château princier précédé, comme le palais d'un Pharaon, par une avenue bordée de sphinx.
Qui dit richesse, dit pouvoir, dit surtout indépendance. Certes les écrivains sont plus indépendants qu'autrefois. Les gens ne sachant pas lire commençant à devenir une rareté, le public qui contribue à la rémunération de ceux qui écrivent est devenu le peuple presque tout entier, et mieux vaut dépendre de cent mille maîtres que d'un seul ou de deux ou trois tyran neaux. Le lien qui rattache un auteur à ceux qui achètent ses œuvres est d'autant plus lâche qu'ils sont pour lui des inconnus et se divisent en groupes difiFérents de goûts et d'opinions. Or il ne faut pas que les mots fassent illusion : il y a toujours en réalité, non pas un public, mais plusieurs publics coexistant côte à côte.
On peut toutefois constater des restes de servitude économique. Le peuple étant devenu celui qui paie, on a clierché à lui complaire ; on a écrit, chanté, parlé pour lui ; il a eu ses poètes, ses romanciers, ses orateurs, et même, comme le roi jadis, ses flatteurs, ses courtisans. Ce n'est pas le moment de détailler les caractères bons et mauvais que la littérature de notre siècle a pu devoir à ce déplacement d'influence ; mais on peut être sûr qu'ils ont été nombreux et importants. Nous aurons l'occasion d'y revenir* ; en attendant, je voudrais montrer encore quelquesunes des contraintes dont la question d'argent ligotte le talent et parfois la conscience des écrivains.
Ils sont, à l'égard des éditeurs, dans la même relation que les ouvriers avec les entrepreneurs qui les embauchent. L'auteur apporte son travail ; l'éditeur fournit le capital pour la publication de l'ouvrage; et le produit de la vente est partagé
!. Voir chapitre viii, 3« partie.
entre eux, bien souvent de façon fort inégale. Mais que les marchands de prose ou de vers tirent à eux la grosse part du profit au détriment de ceux qui ont eu la peine et Thonneur de créer, c'est un mal plus capable d'influer sur la quantité que sur la qualité de la production littéraire. Ce qui est plus grave, c'est que parfois le commerçant qu'est nécessairement l'éditeur impose ou du moins cherche à imposer certains goûts à l'auteur qui ne peut sans lui atteindre au grand soleil. On a entendu des chefs de maisons bien assises dire à des débutants: « Donneznous donc quelque chose d'épicé, de poivré ! Il n'y a que cela qui se vende. » Et par leur intermédiaire la littérature a subi jusqu'en ses moelles l'action de ces motifs peu relevés qui faisaient dire déjà au héros de la Métromanxp'.
Ce mélange de gloire et de gain m'imporlune.
Il existe un exemple plus frappant encore du pouvoir occulte exercé par la pièce de cent sous. A ne voir que l'apparence, la presse semble être la reine de l'opinion et par conséquent du monde contemporain. Mais c'est une reine-esclave, soumise à la grande, à la vraie puissance de notre temps, l'Argent.
Il est rare aujourd'hui qu'un journal soit seulement l'organe d'une opinion, le moyen d'expression d'un groupe politique. Il est encore, et trop souvent avant tout, une affaire, une spéculation, un instrument entre les mains d'un richard désireux de s'enrichir encore ou d'une société anonyme qui entend placer ses fonds au taux le plus élevé possible. Et alors, quoi qu'on fasse, la caisse domine la plume. Celui qui gouverne, c'est le financier qui, du fond de la coulisse où il reste invisible, donne leur consigne aux rédacteurs, décide en quel sens on se prononcera, ce qu'on défendra ou attaquera. Ce tout-puissant personnage vient-il à changer d'avis, à faire volte-face? Le journaliste n'a que le choix entre deux partis : Ou bien obéir, courber la tête, suivre docilement ces variations, se résigner au rôle nourrissant et modeste de machine à écrire ; ou bien s'en aller chercher dans une autre feuille un gagne-pain qui sera aussi précaire, à moins qu'il ne se dégoûte pour jamais d'une profession où la pensée est sous le faix d'un pareil joug. Mais trêve à ces répercussions que la vie économique exerce
sur les écrits et les paroles des hommes! J'en ai dit assez pour montrer que, si l'histoire fouille les livres de comptes des écrivains et ceux des éditeurs, les registres des directeurs de théâtre et de journal, ce n'est point par un goût puéril pour les commérages. 11 me semble difficile qu'on ne sente pas l'intérêt et l'importance des renseignements que peut fournir cette application à Tordre d'études qui nous occupe de ce qu'on appelle « le matérialisme historique ». Cette théorie, qui consiste h donner la première place aux facteurs économiques dans l'évolution humaine, serait fort insuffisante à expliquer en totalité l'évolution littéraire; mais elle appelle l'attention sur quelques-unes des causes les plus profondes dont la littérature subit l'influence et je n'ai pas craint d'insister sur les rapports étroits qui existent entre des phénomènes qu'on néglige trop souvent de rapprocher les uns des autres.