‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 70 sur 135 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La liaison de la politique et de la littérature n'est pas difficile à établir. Elle a été maintes fois signalée, maintes fois étudiée partiellement. C'est qu'en effet, si les événements politiques ne sont pas les plus profonds de ceux qui composent la vie d'un peuple, ils sont d'ordinaire les plus visibles, les plus bruyants, et que pour ce motif ils ont été les premiers à frapper les historiens, par conséquent aussi les premiers dont on ait saisi les rapports avec les autres formes de l'activité sociale.

§ 1. — Faut-il prouver tout d'abord que les mêmes caractères se retrouvent dans les phénomènes politiques et les phénomènes li ttéraires d'une môme époque ? Je choisirai ce moment de l'histoire deFrance connu sous le nom d'époque de la Fronde (1G43-1G61).

Que voyons-nous dans l'État durant cette période de troubles? Un effort pour secouer le joug de l'autorité, mais un effort à la fois timide et désordonné, fougueux et éphémère, se gaspillant en intrigues et en aventures, condamné à l'impuissance par son incohérence même, capable d'exciter une révolte, incapable d'opérer une révolution, parce qu'il manque à ces velléités d'émancipation le sérieux, l'esprit de suite, des principes nettement formulés. Aussi n'est-ce qu'une compétition d'intérêts, un chassé-croisé de mécontentements, un imbroglio d'ambitions passant d'un parti à un autre avec la plus étrange désinvolture. Condé est tour à tour pour et contre Paris. Turenne est

tour à tour pour et contre Condé. On connaît Tanecdote de ce gentilhomme fçascon qui part pour offrir ses services aux Frondeurs. II rencontre, chemin faisant, un de ses amis, gascon comme lui, qui la devancé. Il s'en va aussitôt se mettre à la disposition de la cour, en sVcriant : « Il ne convient pas que les deuxjplus grands fous du royaume soient du même coté. » C'est Temblème de la constance et de la gravité que les hommes du temps portent pour la plupart dans les affaires publiques ; et voilà pourquoi le nom d'un jeu d'enfants désigne encore celte effervescence de surface d'où ne se dégage aucune direction générale.

Que voyons-nous en sus dans cette guerre folle, dans cette « guerrette », comme l'appelle Tallemant des Réaux? Un rapprochement violent et soudain des diverses classes sociales, qui, dans la France de ce temps-là, étaient échelonnées en une sévère hiérarchie. Chacune avait son champ d'action. Au clergé le domaine spirituel ; à la noblesse la guerre, le gouvernement des provinces, certaines fonctions honorifiques ; aux parlements la justice à rendre; à la bourgeoisie et au peuple le commerce, Tindustrie, la culture du sol et les tailles à payer. Tout cela est mêlé, confondu, bouleversé durant quelques années. Un ballet comique joué en 1059 est intitulé : Chacun fait le métier (Cautnd. On y voit en particulier une harengère qui fait office de docteur en droit et donne à ses compagnes des leçons de politique et de morale. Le titre du ballet pourrait s'appliquer à l'époque entière. Il y a une telle discordance entre le rang ordinaire des personnages et le ton qu'ils prennent, entre leurs fonctions traditionnelles et les rôles qu'ils usurpent, qu'il en résulte une série de scènes burlesques, de contrastes comiques au premier chef.

Je rassemble entre mille quelques faits qui le prouvent. Princes et princesses descendent de leur piédestal et semblent prendre à tâche de dissiper eux-mêmes le prestige qui les environne. La, reine régente a des colères où elle oublie sa dignité ; témoin le jour où elle déclare au coadjuteur qu'elle aimerait mieux étrangler Brôussel de ses propres mains que de le rendre aux Parisiens... Et ce disant, elle lui portait ses ongles au visage comme si elle eût voulu l'égratigner. Quand

ce ne sont pas ses emportements, ce sont les circonstances qui la font déchoir de sa majesté. Ainsi, le soir où les Parisiens soupçonnent qu'elle veut s'enfuir de Paris avec le jeune roi, elle est obligée d'ouvrir tout grand le palais royal à la foule et le futur Roi-Soleil, qui dormait ou faisait semblant, resta plus d'une heure sous la surveillance d'un officier de la garde bourgeoise qui se trouva être un ancien laquais. Après la fuite, la cour arrive à Saint-Germain la nuit; les grands seigneurs couchent dans la paille ou dans leur carrosse; on dirait un campement de Bohémiens. La grande Mademoiselle a pour logis un galetas sans fenêtres et elle gîte par terre, sur un matelas, avec sa petite sœur qui voit la « béte » et hurle de peur; l'altière princesse n'a pour tout linge de corps que deux chemises qu'elle est réduite à faire blanchir tour à tour.

Pendant ce temps, le premier ministre Mazarin n'a pas besoin d'être abaissé; il s'abaisse assez de lui-même. C'est un modèle de fausse humilité. 11 est tout occupé à demander pardon de sa haute fortune. Ce prince de TËglise qui lésine et triche au jeu n'est pas fait pour inspirer le respect, et certaines aventures de son passé ne sont pas de nature à lui donner l'ascendant qui lui manque. On conte sous le manteau les coups de bâton qu'il a emboursés lors de ses amours juvéniles avec une fruitière d'Âlcala. Ses manières et son langage ne rachètent pas ces fâcheux antécédents. Il est fécond en pantalonnades. Il parle un baragouin mi-partie français et italien. 11 dit des Parisiens : « Laissez-les chanter la cauzonette : ils pagaront. » Il supporte les impertinences avec une patience plus que chrétienne. Condé, prenant congé de lui, lui donne presque une nasarde en lui disant : Adieu, Mars! Ou bien il lui envoie une lettre qui porte cette adresse : A Al Illustrissimo signor facchino.

Si tels sont « les maîtres du chœur », on peut deviner ce qu'il advient des autres grands personnages du temps. Ils tj'embourgeoisent, ils s'encanaillent à qui mieux mieux. Le vainqueur de Rocroy descend à la guerre des pavés et des rues, à ce qu'il appelle lui-même « la guerre des pots de chambre ». Enfermé à Vincennes, il emploie ses loisirs à cultiver des œillets, et M"* de Scudéry, qui va plus tard comme

G. Renard. U

I 11 tlAlSES ET LOIS DE LÉVOLITION [.ITTÈftAItlK

l<'> liMiniiiIs iiai-isiens visiter la ca^v de Initie, éei-il ro qua-

En voyant ces a-illeLs qu'an illustre guerrier i^rrosa d'une mnîn qui gs^na îles batailles. Souviens-loi qu'Apollon liAtîssait iIps muraillen Et ne l'étontiL- pas de voir Uurs jardinier.

\l. Il ~ii"e.st pas seiik'ineiil jardinier: le voilà )ii-eâ<)iie portefaix. -.1' (Militant, éch.iii gentil <les goiinnades avec un pinlilliomme. H ~<)MM1ettc lin M. île llienx (|iii lui rond son !$aurflet, et l'on est iililij;c lie. les tenir A Imis le corps [tour les empt-cher lic se iiiic I lin snr l'aiilre. Autre s«êne qui semble délaelii^e, pjir ii\iiii<'i'. On Lutrin de Boîleiiu. Chacun se rappelle lo lutte & iinij)- (le poings et de livres qui s'engaftc entre les i)artisans<tii ('li;iiili>> et du prélat: au moment critique, le prt'lat imagim?

■ iusc de guerre ; il élend le bras et bénit solennellement

-('~ j(iMTSaircs ipii sont forcés de plier les genoux sous l'ini- |ilii( Mlle liénéiliction. l'ne chose toute semblable arriva pendant lu I nmile. Ketz et Cun<lé se bravaient; leurs partisiins étaient lire (Ton venir aux mains. Or, tout à coup, dans une rue cU'ujIi'. Condé, suivi do ses gens, rencontre Itetzti la tèto d'une |ii-("'i-^ion. Relz saisit l'occasiou. bénit le prince f[ui enrage, Mi;its (|iii doitse découvrir et s'incliner.

ïdidcfiiis Condé ne prèle pas tonjniirs à riiv. Il a des acei-s i!i' rii(i("ilé fpii inspii-ent la crainte A défaut du n^spccl. La j;iiii( l'i'prcnd ses droits avec le dnc de Beaiiforl, le vrai chef (II- I rondeurs. Ce - itii des Halles, tel « amiral <lu Port au l(jiii , ce prince-truand, qui est en mt'ine temps un prince-

yiiillierquo deux paroisses se disputent l'honneur d'avoir

lue Tidèle, olTre ees contrastes heurtés d'où jaillit un éclat

de I iir irrésistible. Il est ftls d'un bâtard de Henri IV, de haute iiiiiii' ('(unnie de liante lignée, avec une chevelure blonde qui cjKMilic 30n visiige de boucles superbes: mais ce Phébus- \;iiill(iii écorche le français; il bavarde à tort et à travers; il est

coiil ii'r des quipropoR les plus .saugrenus. Il parle des

lu}'ii-iilii;-et de Maxariu, voulant dire ses émissaires; il dit que l('~ ciiiii'iiiis sont dans la ccnfleVation, ce qui signifie qu'ils >iiiii il;iiis la cnnslernalion: il se plaint d'avoir tecn dans la

bataille une conclusion, ce qui serait pour d'autres une contusion. Un jour qu'il est appelé à dire son avis en plein Parlement, il s'embrouille désespérément. Un libelle s'avisa de mettre en vers cette malencontreuse harangue, si bien qu'un plaisant déclara que de la sorte elle aurait la rime à défaut de la raison. Il n'est pas étonnant qu'avec un pareil personnage les afTaires les plus graves tournent au grotesque. Dans une de ces trêves qui séparèrent les différentes Frondes, les gentilshommes fidèles à la cour se plaisaient à prendre avec les Parisiens des airs provocants. A leur tète était M. de Janzé, celui pour qui l'on créa l'expression de « petit-maître ». Il se trouva un jour attablé au cabaret de Renard, qui, situé au milieu du jardin des Tuileries, était le rendez-vous de la bonne compagnie. Il offrait à des camarades un banquet aux violons. Le duc de Beaufort, agacé, veut troubler la fête; il entre avec quelques amis. On peut croire que le sang va couler. Quelle erreur! C'est à peine si les deux partis ont le temps d'échanger quelques mots injurieux. Le duc tire la nappe, renverse la table, coiffe plusieurs convives d'une assiette de potage, casse leurs violons sûr la tète des musiciens. Les épées sont tirées ; mais tout se termine sans qu'il y ait rien de répandu, sinon la soupe. Retz, moins bouffon, laisse pourtant à maintes reprises une impression comique. Mais on dirait qu'il le fait exprès; il semble un chef de troupe, un entrepreneur de représentations thédtrales qui fait concurrence à Tabarin. Il est frappé luimôme de la ressemblance ; les métaphores tirées de la vie du théâtre reviennent à chaque instant squs sa plume. Il joue du reste son rôle dans la tragi-comédie et il attrape au passage quelques bonnes railleries. Prélat belliqueux, il a un régiment qu'on nomme le régiment de Corinthe, parce qu'il est évéque in partibus de cette ville infidèle. Comme ses soldats sont battus à leur première sortie, chacun va répétant le mot connu : « C'est la première aux Corinthiens. » Une autre fois, il se rend au Parlement avec un stylet dont le bout dépasse, et les gens de dire : « Voilà le bréviaire de notre archevêque I » On sait la mésaventure qui lui arriva au Palais de justice. Pendant que Sv^s partisans et ceux de Condé, armés jusqu'aux dents, se provoquaient et se mesuraient des yeux dans la grande salle,

ik'l/, myope comme pa» un, s'aventura trop loin des siens. Il t'sl :iussitôt enveloppù. Il veut revenir sur ses pas. Trop tard! Il ist pris entre les deux battants d'une porte, le corps d'un l't'iiij, la t^le de l'autre. Il faillit avoir le cou tordu comme un taiiard. Le duc de la Itoctiefoucauld poussait un des battants liiiil qu'il pouvait. Les amis de Retz accoururent à la rescousse ; il (■[) réchappa, mais il garda une rancune assez légitime k l'ami la Franchise, sobriquet peu noble qui désignait le noble due 'le La Rochefoucauld.

P>'D(lantque les liominos d'Eglise se funl ainsi hommes .de ^'ui-rre, les magistrats se font liorames politiques, et ce n'est piis sans faire à leur toge de notables accrocs. Le chancelier, le rhiT de la justice, est trop heureux en un moment critique de pouvoir se cacher dans une armoire. Mais ceux qui paraissent le plus risibles, ce sont les bourgeois en armes. Les plaisanteries pleuvent dru comme ^èle sur ces ventres cuirassés. Cliii(|uc maison munie d'une porte cochère devant fournir un cuv;ilicr, la troupe ainsi recrutée devient « la cavalerie des porti's cochères ». On raille le comte de Brûlon avec son baliiillun formé, dit une chanson, de cinq hommes et de quatre lambours. Une caricature représente le capitaine Picard composiint à lui seul toute sa compagnie. !J n'y a pas du reste bfsiiiii de grand effort pour extraire le comique de la réalité. Dans la Journée des barricades, on rencontre îles enfants de ciii>| h six ans avec des poignards à la main. Retz vit même une lance énorme traînée plutôt que portée par un petit nanun d'une dizaine d'années...

Si nous résumons ce qui se dégage de tout cela, nous pouvons dire que dans la vie politique du temps se détachent deux curactères essentiels, qui sans doute ne .sont pas les seuls, mais qui nous apparaissent comme les plus saillants : d'une (liirl. un désir de liberté, vague, confus, frivole, qui n'aboutit ([u'ii ninforcer l'autorité royale; d'autre part, un rapprochejiit'nl brusque d'éléments contraires, le populaire et l'aristocraliijue, le plaisant et le sérieux, le grossier et le raffiné, con- Irasle qui produit le grotesque.

Si nous regardons maintenant la littérature, nous allons y détiiuvrir les deux mêmes caractères.

11 y a une Fronde littéraire. Elle se marque, au théâtre, par une insurrection contre les règles d'Aristote. Corneille essaie de s'affranchir du joug des conventions et même des convenances. Il risque des scènes crues, violentes, scabreuses, par exemple dans Théodore^ vierge et martyre. Il risque des nouveautés hardies. Il écrit des tragédies où domine le ton ironique et familier, comme Nicomêde. Il hasarde ce qu'il appelle lui-même des pièces d'une constitution assez extraordinaire. 11 compose des comédies héroïques. Et Rotrou, son émule, écrit, lui aussi, des œuvres dramatiques où souffle un vent de révolte contre les théories formulées par Chapelain.

Dans la poésie, on se moque de la tradition, on parodie les anciens. Dans les romans (je citerai seulement ceux de Cyrano) se donne libre carrière une imagination débridée, capricieuse, celle qu'on allait nommer bientôt la folle du logis.

Dans la littérature religieuse, Pascal lance son immortel pamphlet, les Provinciales^ et le jansénisme, aie bien prendre, est une Fronde contre Rome> un essai de rébellion qui a peur d'aller jusqu'au bout de son audace. Le style à la mode est hérissé de pointes, chamarré d'images, bigarré de métaphores. Il se rit des limites qu'on voudrait lui imposer au nom du bon goût et du bon sens.

Et comment finissent ces velléités d'émancipation, ces folles équipées, ces aventureuses chevauchées? Par la victoire complète de la raison, des règles, de la discipline. La littérature se pacifie, s'assagit ; elle achève de se soumettre au moment où Louis XIV prend en main les rênes du gouvernement ; elle a suivi la même marche que le reste de la société dont elle fait partie.

Voilà pour le premier caractère constaté ; voici pour le second : rien de plus facile à relever dans la littérature d'alors que le rapprochement brusque de deux éléments contraires. Nous rencontrons côte à côte le grossier et le raffiné, des précieux assoiffés de purisme et d'élégance et des écrivains populaciers affectant le cynisme et la trivialité. La carte du Tendre est contemporaine des farces de Scarron et de son Roman comique où retentit le tintamarre des poêlons et des casseroles, où dans une rixe nocturne Ragotin, le souffre-douleur du livre,

198 CAUSES ET LOIS DE f/ÉVOLUTION LITTÉRAIRE

est coiffé de certain vase facile à deviner. Parfois les deux éléments opposés se heurtent dans la même personne. Tallemaat des Réaux, qui reste dans la mémoire comme un conteur rabelaisien d'anecdotes crues et drolatiques, a porté dans les ruelles le nom d'Astibel, un héros de roman galant, et il a fourni sa fleur à la guirlande de Julie. Saint-Amand, un lyrique de cabaret, le chantre de la Crecnille^ s'appelait Sapurnius pour figurer à Thôtel de Rambouillet.

Le plaisant et le sérieux se coudoient et fraternisent également. La comédie et la tragédie font chacune un pas vers Tautre et il se trouve nombre de pièces, comme le don Sanche de Corneille, qui témoignent d'une réconciliation provisoire entre ces deux sœurs ennemies.

C'est du reste le comique qui domine et je n'en veux citer qu'une preuve : cet épanouissement du burlesque qui dura une dizaine d'années et qui demeure le trait le plus caractéristique de la littérature d'alors. Il suffit de nommer Scarron, le burlesque incarné, qui eut en ce temps-là tant d'admirateurs, de rivaux et d'imitateurs.

Mais, de même qu'aux environs de 1061, la hiérarchie sociale un instant bouleversée se reforme plus sévère ; de même que les classes superficiellement mêlées se séparent, si bien qu'il se constitue deux Franccs, Tune aristocratique, l'autre bourgeoise et populaire, ayant chacune ses mœurs et ses intérêts ; de même les mots de la langue se divisent en deux castes, ceux-ci nobles et réservés à une petite élite, ceux-là roturiers et abandonnés à la foule ; les genres littéraires un moment confondus s'écartent run de l'autre ; la comédie et la tragédie sont parquées dans deux domaines différents avec défense formelle de franchir les barrières qui les isolent; le mélange des tons, accepté ou recherché comme quelque chose de piquant, répugne au goût nouveau ; le burlesque, où les deux faces de la vie étaient violemment confrontées de façon à faire rire aux dépens des choses graves et des grands de la terre et du ciel, tombe dans le mépris et l'oubli. L'évolution littéraire a passé par les mêmes phases que l'évolution politique.

§ 2. — Mais il ne suffit pas de constater cette marche simultanée dans le même sens. Il importe de voir s'il y a eu entre les

LA LITTÉRATUttE ET LA VIE POLITIQUE l'JJ

doux ordres de phénomènes dont nous suivons la marche, non seulement une corrélation étroite, mais aussi des rapports de cause à effet.

Or ces rapports sont visibles, avant tout lors de ces grandes crises qui modifient dans ses profondeurs le régime de la société.

Si l'on étudie les causes qui ont amené au siècle dernier la Révolution française, on rencontre parmi les plus puissantes l'influence des écrivains. En effet, tous les écrivains qui comptent au dix-huitième siècle ont été des novateurs, tous ont travaillé plus ou moins à la ruine de l'ancien régime.

Si Ion étudie, au contraire, les causes qui ont amené en notre siècle la transformation de la littérature française, on rencontre parmi les plus puissantes l'influence de la Révolution. Ayant en effet changé lés mœurs et l'état social, elle a produit par là même un changement correspondant dans les œuvres qui en sont l'expression.

Il y a ainsi entre la vie politique et la vie littéraire d'un peuple une série d'actions et de réactions. Nous allons en examiner quelques-unes.

A certaines époques, la forme de la société ne répond plus aux besoins, aux aspirations de ceux qui la composent ; les écrivains se font alors les interprèles de ce désaccord, les portevoix du mécontentement qui en est la suite. Ils essaient donc de modeler la réalité sur leur idéal ; leurs écrits sont des actes qui poussent dans le sens de leurs désirs et de leurs opinions. Ces époques-là sont celles qui précèdent les révolutions.

En France, la littérature a souvent joué ce rôle militant. Mais deux fois surtout elle a été en a^^nce sur l'évolution politique et elle a préparé la transformation des institutions par la transformation des intelligences.

La première fois, c'est au quatorzième siècle, sous le règne de Philippe le Bel et de ses successeurs. En ce temps-là, la satire domine ; elle se glisse partout et devient virulente. Les auteurs ne cherchent pas à modifier les formes qui leur sont transmises par la tradition ; ils sont trop occupés des idées pour songer à inventer des moules nouveaux. Ainsi le Roman de la rose n'est dans sa première partie qu'une idylle gracieuse

et quintessenciée ; il devient dans la seconde une terrible machine de guerre contre la religion catholique et la féodalité. Le poème est un monstre avec une tète de colombe et des serres de vautour. Et cependant Jean de Heung, qui la continué, a fidèlement conservé Tallégorie et les personnages imaginés, par Guillaume de Lorris, qui Ta commencé ; seulement il les a animés d'un esprit différent. Ainsi encore les derniers fragments du Roman dp Renart contiennent une critique amère des lois et coutumes existantes, de véritables appels à la révolte; et pourtant ceux qui les ont composés ont gardé le cadre commode, de la fable tel que leurs atnés Tout façonné ; ils se servent toujours des animaux pour donner des leçons aux hommes ; ils racontent toujours les prouesses de leur héros populaire. Seulement la fable est devenue entre leurs mains comme un tonneau où le vin s'est tourné en vinaigre. Tous les genres littéraires subissent alors une métamorphose analogue. Ils se transforment en armes redoutables dans la guerre acharnée que les écrivains livrent au régime constitué ; et les choses durent de la sorte jusqu'au jour où, après de terribles convulsions, un ordre nouveau s'établit sur les ruines de l'ancien.

Même spectacle au dix-huitième siècle. Les écrivains, à demi conservateurs en matière littéraire, sont résolument novateurs en matière politique. Voltaire ne louche guère aux règles et au cadre consacré de la tragédie ; mais il remplit la tragédie de tirades contre les prêtres et le despotisme. Un simple dictionnaire, Y Encyclopédie^ devient comme un immense bélier manié par des centaines de bras et destiné à saper les bases de la société monarchique. Aussi le jour où la Révolution éclate, ce n'est, pour ainsi dire, qu'un passage de la théorie à la pratique. Les idées sortent des livres, s'animent, courent les rues. Les hommes d'action prennent leurs formules toutes faites dans les œuvres des penseurs qui les ont précédés. On pourrait signer du nom d'un des grands écrivains de l'époque antérieure chaque réforme accomplie ou tentée. Bien plus ! La Révolution, qui parcourt en quelques années avec une rapidité vertigineuse le chemin que les esprits ont parcouru en un siècle, suit la marche que les idées ont suivie. Ses phases se succèdent

dans le même ordre que les différentes étapes du siècle.

Voyez plutôt ! En matière politique, TAssemblée constituante, qui vient la première, veut une monarchie constitutionnelle, un roi qui règne et ne gouverne pas, mais admet des inégalités entre les citoyens actifs et passifs. C'est à peu de chose près ridéal de Montesquieu, le premier en date des théoriciens du siècle. Plus tard, la Convention décrète et essaie d'organiser la république démocratique, mais sacrifîe en partie la liberté à Tégalité. C'est Mably, c'est Rousseau, postérieurs à Montesquieu, qui prévalent à leur tour. Dans le règlement des rapports du pouvoir civil et de la religion, quand on enlève au clergé ses biens, quand on ouvre les couvents, quand on impose aux prêtres le serment à la Constitution, vous pouvez reconnaître l'inspiration de Voltaire. Quand on va plus loin, quand on célèbre le culte de la déesse Raison, quand on supprime les noms des saints, quand on remplace la semaine par la décade, ce sont les opinions de Diderot, de d'Holbach qui mènent le branle. Mais une réaction religieuse s'opère. Robespierre combat l'athéisme et fait décréter que le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême. C'est Rousseau, schismatique de la secte encyclopédique, qui triomphe en la personne de ses disciples. Il est difficile de rêver une relation plus étroite et une symétrie plus parfaite entre les deux ordres de faits que nous venons de rapprocher.

Mais regardez maintenant la contre-partie ! Une fois la société assise sur de nouvelles bases, une fois les lois mises en harmonie avec les idées des novateurs, c'est le régime politique qui se trouve à son tour en avance sur la littérature. Les formes que celle-ci employait hier encore paraissent vieillies, surannées; elles ne sont plus adaptées au milieu environnant; elles doivent changer pour se mettre en harmonie avec la société transformée.

C'est ainsi qu'après les bouleversements qui secouent et déchirent la France au xiv* siècle non seulement la langue se métamorphose, mais tous les genres littéraires chers au moyen âge, la chanson de geste, le roman en vers, le grand poème allégorique dépérissent et meurent. Et cela se répète au lendemain de notre grande Révolution. La littérature classique a été

frappée mortellement avec Tancien régime. La disparition sans doute n'est pas immédiate; il faut quelques années au contrecoup pour se produire ; il y a des essais désespérés pour conserver ou faire revivre les formes, la langue, les genres, le style même du xvii* siècle. Nos pseudo-cUussiquesdu premier Empire s'épuisent à cette tâche impossible. Vains efforts! Bientôt éclate une révolution littéraire, complément et conséquence de la révolution politique et sociale d'où date la France nouvelle.

Le renouvellement porte sur toutes choses. La langue littéraire s'élargit démesurément; c'en est fait du purisme, cette espèce de pruderie grammaticale! Mais il se produit des rajeunissements plus profonds; Diderot les avait pressentis. 11 écrivait : « Quand verra-t-on naître des poètes? Ce sera après le temps de désastres et de grands malheurs, lorsque les peuples harassés conmienceront à respirer. Alors les imaginations, ébranlées par des spectacles terribles, peindront des choses inconnues à ceux qui n'en ont pas été les témoins. » La prophétie s'est réalisée à la lettre*. Kt ce que Diderot disait des poètes, on aurait pu le dire des historiens. L'histoire contemporaine a servi de clef pour pénétrer dans l'histoire ancienne, surtout dans celle des républiques anticjues ou des communes du moyen âge. Augustin Thierry, dont on ne récusera pas le témoignage, écrit à ce propos-: « Ce sont les /événements, jusque là inouïs, des cinquante dernières années, qui nous ont appris â comprendre les révolutions du moyen ilge, à voir le fond des choses sous la lettre des chroniques, à tirer des écrits des bénédictins ce que ces savants hommes n'avaient point vu, ce qu'ils avaient vu d'une façon partielle et incomplète, sans en rien conclure, sans en mesurer la portée. Il leur manquait Tintelligence et le sentiment des grandes transformations sociales. Ils ont étudié curieusement les lois, les actes publics, les formules judiciaires, les contmts privés; ils ont discuté, classé, analysé les textes, fait dans les actes le partage du vrai et du faux avec une étonnante sagacité; mais le sens politique

1. Voir dans leê Dialogues philosophiques de Chamfort (dialogue 39«) une prédiction analogue.

Page 1