Des destinées de la poésie ^ p. 31. Fume et C
impose à une nation frappent ainsi de léthargie la littérature du même temps, elle peut, au contraire, une fois passée, lui fournir des aliments et la stimuler. Ainsi le souvenir de TEmpire inspire poètes et historiens que sa présence a étouffés. Il fait éclore par dizaines les livres de Mémoires. D'abord, l'Europe bouleversée, les royaumes et les républiques abattus et dépecés, la carte du monde remaniée sans relâche par la puissante main de Napoléon, tant de victoires et d'exploits merveilleux suivis si rapidement d'un effondrement terrible, c'étaient là de ces coups capables d'émouvoir les cœurs les plus calmes, d'ébranler les imaginations les plus paresseuses. Beaumarchais disait déjà de Bonaparte, alors qu'il n'était pas encore l'Empereur : « Ce n'est pas pour l'histoire, c'est pour l'épopée que travaille ce jeune homme. 11 est hors du vraisemblable. » Le Genevois Mallet du Pan s'écriait : « Sa carrière est un poème. » Et en effet, Napoléon n'était pas mort qu'il était légendaire : il prenait des proportions de géant; il apparaissait au début du siècle comme un colosse dépassant la stature humaine, comme un volcan couronné de fumée, suivant la comparaison d'un poète. On voyait se reproduire dans un siècle se croyant éclairé l'admiration fanatique qui avait grandi démesurément la ligure de Charlemagne et avait fait de l'illustre empereur le héros de tant d'aventures fabuleuses. La poésie trouvait là un magnifique thème à lyriques effusions et l'histoire le plus beau sujet de méditation. Aussi comptez ceux qui depuis Béranger et Victor Hugo, jusqu'à Lamartine, Quinel, Barbier, ont chanté, en l'exaltant ou en le maudissant, l'homme à la redingote grise, le vaincu de Waterloo, sa vieille garde et ses grenadiers épiques. Comptez aussi ceux qui, depuis Thiers jusqu'à Lanfrey et laine, depuis le général Marbot jusqu'à M"*^ de Rémusat, ont essayé de déchiffrer l'énigme de sa destinée ou conté les moindres faits et gestes du conquérant et de ses compagnons.
La guerre, quand elle a été malheureuse, entraîne d'autres conséquences. Abattement momentané, suivi d'un réveil violent du sentiment national ; éclosion de poésie et d'œuvres patriotiques où revivent les hauts faits et les héros du passé; imitation du peuple vainqueur et à la fois réaction contre son influence, allusions et rancunes se glissant partout, au théâtre,
dans rhistoire, dans la critique, voilà les effets littéraires produits ordinairement par la défaite \ On peut les constater en France au lendemain de 1815 et de 1870 aussi bien qu'en Allemagne après léna et Wagram.
Mais terminons là cette revue à vol d'oiseau des principales relations qui existent entre la vie politique et la vie littéraire d'une nation. J'en ai dit assez pour montrer combien il importe de noter en chaque période la forme et l'essence du gouvernement, le degré de liberté atteint, les grands événements intérieurs ou extérieurs.
Je laisse au lecteur le soin de compléter cette étude, et je pousse plus avant sur la route encore longue qu'il me reste à parcourir.
1. J'ai développé ce sujet dans quatre articles publiés par la Xouvelle Revue (15 août et l*"* septembre 1884; 15 août et i^r septembre 1885). On me pardonnera de n y pas insister ici.