CHAPITRE IX
§ I. — Faul-il prouver tout d'abord que la littérature et le droit passent au même moment par des pliases analogues ?
On peut employer deux méthodes de démonstration : partir des faits particuliers, en accumuler un grand nombre et voir à quelle vérité générale ils aboutissent ; ou bien supposer établie cette vérité, la prendre elle-même pour point de départ et voir si elle conduit, par voie de conséquences, à des faits prévus qui la confirment.
Je choisis ici cette dernière méthode et je dis par exemple : Si à une époque quelconque le réalisme domine en littérature, les théories dominant à la même époque dans le domaine juridique ont dû, en vertu de la concordance que nous posons comme régulière et nécessaire, être également réalistes.
Éprouvons la valeur de cette conclusion, en prenant pour champ d'expérience une période très voisine de nous, celle qui commence vers 1850 et se termine aux environs de 1885. Chacun sait qu'en France, durant ces trente-cinq années, tous les genres littéraires ont vu triompher avec éclat, sous le nom de réalisme ou de naturalisme, la tendance à subordonner le beau au vrai, l'art à la science. Il est presque banal de rappeler les aspects multiples de ce triomphe : le roman s'efforçant d'être impersonnel, documenté et de calquer le langage parlé ; le théâtre s'ingéniant à réduire au minimum la part de la convention et à porter au maximum l'exactitude de la mise en scène ; l'histoire se confinant dans les travaux d'érudition et
dans les recherches minutieuses ; la critique se faisant scientifique, analytique, aussi impartiale qu'elle peut Têtre ; la poésie même s'inspirant de la science ou de la vie familière.
Or, quelles ont été, pendant ce temps-là, les théories régnantes en matière de droit ? Je n'entends pas des théories qui aient régné sans conteste. En tout temps les esprits sont partagés ; en tout temps il y a des gens qui restent attachés au passé ou qui s'élancent dans Tavenir; mais, en tout temps aussi, du conflit des opinions individuelles se dégage un courant plus fort, qui, malgré les remous et les contre-courants, entraîne la majorité de ceux qui pensent et la masse de ceux qui se reposent sur autrui de cette fatigue.
Eh bien ! Ce qui caractérise ces théories provisoirement victorieuses, c'est le dédain, la peur, l'aversion de l'idéal.
Entre nations, on pratique et on proclame le droit de la force, le vieux « droit du poing », selon l'expression allemande. On considère le fait accompli comme faisant loi, comme créant une légitimité. On en revient aux annexions de territoires, fondées non plus sur la volonté des habitants, mais sur le succès des armes ; et pour défendre cet abandon des principes modernes, ce retour aux brutalités des âges barbares, on s'appuie sur la science mal comprise. On invoque les découvertes de Darwin; on remarque que parmi les animaux et les végétaux les plus faibles sont la proie des plus forts, que les espèces inférieures sont détruites ou asservies par les espèces supérieures; et Ton conclut que de même, parmi les hommes, le progrès est au prix de la disparition des races mal douées, que les nations sont vouées à une eatremangerie où les mieux armées, ce qui constitue et implique leur supériorité, ont pour mission de dompter ou d'exterminer les autres.
Hélas! Qui peut avoir oublié en France les sanglants démembrements opérés au nom de ce culte de la force, les rogues et froids mépris jetés à la face des vaincus par les docteurs qui représentaient cette conception naturaliste du droit international. Affligeante contagion ! La France, victime de cette politique de conquête, en est devenue bientôt la complice, et on a pu la voir figurer au nombre des puissances européennes, qui, fières de leur haute culture attestée par des millions de soldats
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et des canons d^acier, se sont ruées (de quel appétit!) sur l'Afrique, sur TAsie, sur tous les pays coupables d'être impuissants à se défendre.
Il y a eu, je le sais, des protestations. Quelques obstinés ont rappelé le droit qu'ont les peuples de disposer librement d'euxmêmes. Ils ont fait observer que Voltaire* a répondu par avance à ceux qui ont faussé, en la tirant hors de l'histoire natui^^Ue, la pensée de Darwin. « Tous les animaux, écrivait le philosophe du xviii* siècle, sont perpétuellement en guerre ; chaque espèce est née pour en dévorer une autre. Il n'y a pas jusqu'aux moutons et aux colombes qui n'avalent une quantité prodigieuse d'animaux imperceptibles. Les mâles de la même espèce se font la guerre pour des femelles comme Ménélas et Paris. L'air, la terre et les eaux sont des champs de destruction. Il semble que. Dieu ayant donné la raison aux hommes, cette raison doive les avertir de ne pas s'avilir à imiter les animaux, surtout quand la nature ne leur a donné ni armes pour tuer leurs semblables ni instinct qui les porte à sucer leur sang. » Ces mêmes obstinés, trouvant étrange qu'on offrît pour modèles à l'humanité les loups et les ours, ont dit encore : Quand même l'histoire prouverait que de grands empires d'autrefois se sont formés par ce vol à main armée qu'on appelle la conquête, quand même de grands empires d'aujourd'hui ne seraient qu'une agglomération de provinces ou de colonies soudées de force ensemble, s'ensuit-il que le passé puisse servir de règle à l'avenir et qu'il soit permis de confondre ce qui a été ou ce qui est avec ce qui doit être?
Mais quelle grêle de railleries s'est abattue sur ces idéalistes impénitents ! Comme on leur a fait expier leur chevalerie sentimentale ! Comme on les a traités de rêveurs et d'utopistes ! Pendant près d'un demi-siècle l'esprit dit pratique et positif a étouffé ce que nos pères appelaient le droit naturel et ce qu'il est beaucoup plus exact de nommer le droit idéal.
Entre citoyens d'un même État comme entre États, le souci de la justice a été sacrifié au respect du fait historique. En effet qu'avons-nous entendu répéter à satiété? Qu'une société