‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 75 sur 135 · Dictionnaire philosophique^ article « Guerre · texte numérisé non relu

Dictionnaire philosophique^ article « Guerre

est un organisme qui se développe comme un grand arbre ; qu'il est inutile et même dangereux d'intervenir dans cette croissance par des idées de réforme, capables de troubler cette évolution naturelle ; qu'il est sage de bannir tout principe abstrait et général de la conduite des affaires publiques; qu'il suffit de régler au jour le jour les intérêts de la nation sans prétendre apporter dans les rapports des hommes entre eux une équité factice.

Combien de ibis laine n'a-t-il pas écrit que la forme sociale dans laquelle un peuple peut entrer et durer ne dépend pas de sa volonté, mais lui est imposée par son caractère et son passé. En vertu de cette conception réaliste, empruntée mi-partie à l'Allemagne et à l'Angleterre, il n'a pas eu assez de reproches et de sarcasmes à l'adresse de Jean>Jacques osant poser pour base de son système l'égalité des citoyens entre eux, quand si visiblement les hommes sont inégaux de nature ; il a foudroyé « l'esprit classique » formulant des principes universels et aboutissant à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ; il a écrasé de son mépris les « métaphysiciens » de la Révolution s'épuisant à forger de toutes pièces des Constitutions qui, suivant lui, ne pouvaient être viables, par cela seul qu'elles n'étaient pas le produit d'une sorte de végétation inconsciente.

En même temps que ce dédain du droit idéal se faisait sentir dans Tinterprétation de Thistoire, il condamnait les efforts qui ont pour but d'améliorer la société présente. Renan, se défiant, comme laine, de la raison et des hardies revendications formulées au nom d'une justice extérieure et supérieure aux faits, déclarait qu'il était sage d'entretenir l'inégalité des races, des classes, des conditions individuelles. Il écrivait sans hésiter : « Des classes entières doivent vivre de la gloire et de la puissance des autres. » Ainsi toute une partie de l'humanité était vouée pour jamais à n'avoir que la fumée ou les miettes d'un banquet où serait assise une élite privilégiée. Impossible de douter que la misère ne fût éternelle, comme la maladie et la mort, puisqu'elle avait toujours existé. C'était chose convenue qu'à Tétat actuel des choses humaines, on ne pouvait, sans folie et témérité, op-

poser un état idéal, considéré comme désirable et possible.

Ces théories, qui s'étalaient dans des livres graves, avaient leur répercussion dans les Chambres et dans le Conseil des ministres. C'était un abandon volontaire des réformes promises par les républicains avant leur arrivée au pouvoir ; c'était, sous l'étiquette équivoque d'opportunisme, le dessein bien arrêté de subordonner toute application de principes à l'intérêt du moment; c'était, par crainte des aventures et de l'inconnu, une prédilection avouée pour une politique d'affaires qui risquait fort de dégénérer en une politique d'expédients.

Mais où se montre de la façon la plus éclatante et la plus singulière la prédominance tyrannique de la conception réaliste chère à toute celte époque, c'est peut-être dans le caractère que prend alors le socialisme. Il a beau être, à son origine et dans son essence, un élan spontané de ceux qui souffrent vers le mieux-être, vers une répartition plus équitable des jouissances matérielles et spirituelles entre tous les membres de la société ; il a beau être, à ce titre, une aspiration vers une cité future qui n'existe qu'en idée dans le cerveau d'un petit nombre de penseurs; sous l'inspiration de Marx et de ses disciples, il change de figure ; il se pique de renon-cer aux chimères, de ne relever que de la science ; il raille les visées humanitaires ; il affiche la haine du sentiment ; il se moque de la fraternité et autres « fariboles » ; il met tout son espoir dans la force, cette accoucheuse des sociétés en travail; il bannit l'idéalisme de l'histoire comme de la formation de l'avenir ; il déclare que l'intérêt est le point de départ réel de tous nos actes. Est-ce laine ou un théoricien du marxisme (on pourrait aisément s'y tromper) qui a dit que la volonté est serve, et non maîtresse des faits ; que les concepts de justice, d'égalité, de liberté sont de la mauvaise métaphysique ? Sans doute, tous les socialistes n'acceptaient pas, même en ce temps-là, ces doctrines si peu conformes à la tradition française ; mais l'école qui les propageait rencontra des esprits préparés à les accueillir, parce qu'il y avait alors un véritable interrègne d'idéal ; elle profita de son accord avec les opinions ambiantes et elle put croire durant quelques années qu'elle avait triomphé, comme elle s'en vantait, « de l'illusion juridique ».

Je n'ai pas à discuter et à juger ici cette invasion de la con> ception réaliste dans le domaine du droit; sans quoi je devrais faire le départ des effets bons et utiles et des résultats mauvais et funestes qui en furent la conséquence. Il me suffit d'avoir démontré qu'elle est bien contemporaine et corrélative du réalisme littéraire et je n'avais pas pour le moment d'autre intention.

§ 2. — Mais le droit et la littérature ne se teignent pas seulement des mêmes couleurs sous Tinfluence des mêmes causes : ils agissent et réagissent Tun sur Tautre.

Parfois le droit fournit des sujets à la littérature qui, à son tour, travaille à modifier certains articles du code.

Rien de plus visible que ce va-et-vient dans ce qui s'est écrit en notre siècle à propos de la peine de mort. Elle inspire à l'implacable apôtre de la rédemption par le sang, à ce catholique si peu chrétien que fut Joseph de Maistre, des pages rouges et sombres comme le manteau de ce bourreau dont il fait un être providentiel et l'une des pierres angulaires de la société. Puis elle devient thème à discussion passionnée; la vertu des sacrifices humains est mise en doute; on se demande si la suppression du criminel est utile et légitime, si au contraire elle ne doit pas être condamnée au nom de l'Évangile, de la pitié, de la justice largement comprise, si la rosée sanglante tombée des échafauds n'est pas une semence de haine et de cruauté. Et alors dans le roman, dans la poésie, à la tribune se multiplient les attaques contre cette survivance des âges barbares. Victor Hugo fait ce tour de force * d'apitoyer les lecteurs sur un personnage sans nom, dont ils ignorent et les antécédents et l'état civil et le crime même, dont ils ne savent rien sinon qu'il est un homme retranché par d'autres hommes du nombre des vivants et condamné non seulement à la mort par la guillotine, mais à l'agonie lente qui la précède. C'est le début d'une campagne que le poète poursuivra durant sa vie entière dans ses vers, dans ses pamphlets, dans ses discours, dans ses lettres. Il répétera sur tous les tons à la société : Tu ne tueras point, même celui qui a tué. — Il aura dans son

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