‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 78 sur 135 · Préface ^e V étrangère · texte numérisé non relu

Préface ^e V étrangère

Les uns se retournèrent contre le divorce que leurs devanciers avaient appelé de tous leurs vœux et de toutes leurs forces. AflFaire de mode, je le veux bien; opinion de salon ou de sacristie qu'il fut de bon ton d'afficher; mais aussi revirement qui est imputable à des raisons plus sérieuses et plus nobles. Alexandre Dumas, dans la préface citée plus haut, rappelle que le divorce ne sépare pas seulement deux époux qui ne peuvent plus s'entendre, mais qu'il ôte aux enfants le nid dont leur faiblesse a encore besoin. Elle est assurément délicate et douloureuse, la situation des enfants tiraillés et partagés entre le père et la mère désunis. Si elle n'est pas nouvelle, si elle existe plus grave, plus triste encore dans les cas de séparation, correctifs déjà anciens des mariages mal assortis, elle est devenue plus frappante, surtout plus fréquente; elle a été compliquée par la faculté laissée aux deux divorcés de se remarier chacun de son côté. Elle prête ainsi à de pathétiques développements. C'est pourquoi les romanciers et les auteurs dramatiques se sont jetés avec avidité sur ce sujet attendrissant, et en quelques années ils ont prodigué les fictions* où ils se sont faits les porte-parole de l'Église catholique, des esprits conservateurs ou des cœurs tendres contre la dissolution légale de la famille.

Pendant ce temps, d'autres écrivains étaient frappés des illogismes, des timidités, des compromis qui vicient la loi récente. Loin de la trouver trop libérale, trop destructive de l'antique foyer domestique, ils l'accusaient de gêner encore, par des bouts de chaîne mal coupés, la libre expansion des individus. Ils blâmaient telle disposition, qui a été une concession forcée à des adversaires, comme celle qui proscrit le divorce par consentement mutuel et provoque ainsi au scandale public, ou bien celle qui interdit aux deux complices, en cas d'adultère constaté, de réparer leur faute en s'épousant. Ils concevaient comme supérieure au mariage, attachant de force l'un à l'autre deux êtres humains qui peuvent en être venus à se haïr ou à se mépriser, une union ne reposant que sur

1. Fruits amers par M«« Caro, Rose et Sinette par Alph. Daudet, La seconde vie de Michel Teissier par Ed. Rod, etc.

S40 CAUSES ET LOlô DE L'ÉVOLUTION LITTÉRAIRE

lamour, pouvant se nouer et se dénouer sans l'intervention de Tautorité sociale, et ils voulaient acheminer les intelligences paresseuses vers cet idéal encore lointain. Donc ils écrivaient des pièces* invitant à desserrer les mailles du filet qui enlace les époux, ou bien même ils revendiquaient fièrement pour chacun d'eux le droit de reprendre son indépendance, dès que Taffection mutuelle, seul lien ayant une valeur morale en pareille occurrence, a disparu par un coup brusque ou une usure lente.

On voit combien d'œuvres sont écloses autour d'un seul point du code civil. A quel total n'arriverait-on pas, pour peu qu'on voulût compter celles qu'ont fait naître tant d'autres des prescriptions qu'il contient! Est-il nécessaire de rappeler que certains auteurs, Alexandre Dumas fils, par exemple, se sont donné pour mission de corriger, non seulement les mœurs, mais les lois; que la condition des fenmies, celle des enfants naturels, voire les principes régissant l'héritage et la propriété ont été maintes fois débattus par le roman elle théâtre; que des cas de conscience ', comme en présente par dizaines la profession du juge ou celle de l'avocat, se sont déroulés en savantes et émouvantes péripéties; que l'art, aux époques où il est militant, travaille à la préparation d!un code de l'avenir? Billevesées, fadaises, paroles en l'air, ont crié quelquefois des juristes choqués de ces empiétements sur leurs terres et triomphant de quelques erreurs échappées à leurs confrères improvisés 1 — Fâcheuse subordination du beau â l'utile, ravalement de la littérature à de basses besognes, ont dit de leur côté les champions de l'art pour l'art, les élégants et dégoûtés partisans de ce que Victor Hugo appelle « l'art fainéant î » — En dépit de ces oppositions, les écrivains ont continué et continueront avec raison à dire leur mot sur des problèmes qui nous concernent tous comme citoyens et comme hommes et à croire que le talent ne perd rien à servir la cause de la civilisation ; et selon leurs opinions, leurs tempéraments, le milieu où ils vivent, retenant ou poussant en avant la société dont ils font partie, ils ne cesse-

1. Les tenailles, par Paul Hervieu; JL'o/Tiiére, par M»«' Marya Chéliga, etc.

2. Remords d'avocat, par Masson-Forestier ; L'a/faire Allard, par Dick May, etc.

ront d'entrecroiser d'une façon étroite Thistoire de la littérature et celle du droit.

§ 3. — Il est dans nos codes une partie qui se lie plus intimement encore à la littérature : c'est celle qui porte sur la publication de la pensée et sur les profits que Fauteur peut en tirer.

Ce serait une longue et intéressante étude que celle des rapports de la pensée française avec les lois ou coutumes qui en ont régi la publication depuis le temps où Ton avait la langue percée d'un fer rouge pour un blasphème et où Ton était brûlé sur un bûcher pour une hérésie jusqu'au moment où le livre a conquis une franchise presque absolue. Si l'on voulait faire avec soin cette étude (dont nous pouvons tout au plus esquisser ici les grandes lignes), il faudrait suivre dans chaque période le régime imposé à la pensée ëcnle et à la pensée parlée. On verrait que Tune et l'autre ont été peu à peu affranchies dans l'ordre même où je viens de les ranger.

L'invention de l'imprimerie, en permettant la multiplication rapide et indéfinie de la pensée, est le fait capital qui en a rendu possible l'émancipation. Toutefois le livre, pendant très longtemps, on peut dire jusqu'en 1789, a été soumis aux tracasseries d'une autorité capricieuse, à ce « despotisme tempéré par l'arbitraire », qui fut la règle souple et inquiétante de l'ancienne monarchie. Légalement il ne pouvait paraître sans un privilège qui était délivré après mûr examen par des censeurs royaux. Contre ceux qui contrevenaient aux ordonnances étaient édictées les peines les plus sévères comportant pour les libraires la saisie des exemphûres mis en vente, l'amende, la prison, le pilori, les galères, entraînant pour les auteurs le bannissement, la Bastille, et même en certains cas la mort. On connaît le mot de Duclos. Défensi' était faite aux écrivains, par un édit de Louis XV, de médire de la religion, du roi, des ministres, des traitants, de tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à la chose publique. Et le philosophe de s'écrier : « Messieurs, parlons de l'éléphant; c'est la seule bête un peu considérable dont il soit permis de parler. » L'histoire du xvm* siècle est pleine d'écrivains arrêtés ou exilés, d'ouvrages mis au pilon, lacérés, brûlés par la main du bourreau : l'Eglise et l'Etat, la Sorbonne el les Parlements collaboraient à cet étouffement.

G. Rexard. if>

242 <:avses et lois de L'évolution littéraire

Mais ces sévërités étaient inlemiittoiiles. Elles variaient d'inteDsité suivant le ministre ou la favorite qui gouvernait^ suivant l'honinie qui était directeur de la librairie. Quand Malesherl>es fut chargé de celle fonction, les lettres béuêli> cièrent d'une large tolérance. 11 était l'ami des novateurs; il avait corrigé les épreuves de V Emile qui fut à son apparition un ouvrage séditieux; il prévenait Diderot des perquisitions dont son logis était menacé. Ainsi les mœurs adoucissaient la rigueur des lois. Pourtant l'on n'était jamais sûr de rien ; c'était le bon plaisir avec loules les saules d'humeur dont il est coutumier.

Sous la Révolution, la crise où se débattait la France empêcha d'établir quoi que ce fût de régulier. Les tempêtes sociales rendent difficile, sinon impossible, le paisible exercice de la liberté ; mais la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen avait posé ce principe* base de la législation future : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de celte liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Ce droit, solennellement proclamé, n'en fut pas moins étranglé par l'Empire. C'est seulement à partir de la Restauration que la publication des livres fut réglée par des textes précis. Il y eut depuis lors des alternatives de compression et de relâchement. Mais, en somme, le volume imprimé a fini par avoir ses coudées franches; la censure préalable n'est plus, en ce qui le concerne, qu'un souvenir.

Si Ton essayait de déterminer dans quel ordre s'est opéré l'afl'ranchissement des diverses matières qui peuvent faire l'objet des livres, on verrait que la littérature pure, celle (\ui borne ses visées à plaire et à divertir, qui par conséquent ne heurte aucun intérêt grave et ne peut guère commettre d'autre méfait que d'ennuyer, a la première, comme il est naturel, obtenu sa place au soleil; que la science, grande redresseuse de préjugés et par là suspecte, mais protégée contre les défiances du pouvoir par sa sereine impassibilité comme par les formules mystérieuses dont elle est d'abord enveloppée, a eu déjà plus de peine à se dérober au contrôle des gouvernants excités contre

elle par l'Ejçlise; que les écrits philosophiques et religieux ou «intireligieux, malgré de nombreux retours offensifs de la même Eglise, ont su ensuite se libérer de la surveillance officielle; enfin que l'histoire, les mémoires, et surtout les ouvrages traitant de questions politiques et sociales, exprimant de la sorte <les idées pouvant du jour au lendemain se transformer en îictes et troubler Tordre établi, ont été les derniers à conquérir la faculté de paraître sans encombre. Il y a trente ans, les Châiiments, de V. Hugo, n'entraient en France que par contrebande. 0»rtains livres d'audacieuse théorie fpar exemple Lii société mourante de Jean Grave) y ont été saisis voici cjuelques années h peine. Mais heureusement les faits de ce genre sont de plus en plus rares.

Quant à la morale, rien de plus vague, rien de plus élastique que la loi ayant la prétention de la faire respecter. Elle a été mainte fois remaniée. Le difficile a été toujours de marquer le point précis où finit le droit incontestable de l'art k peindre le vice et où commence l'excitation voulue à la débauche. Délicate affaire d'appréciation où, pour comble de difficulté, peuvent se cacher des motifs qui n'ont rien à voir avec la morale. Est-il bien certiiin que dans les chansons de Béranger le gouvernement de la Restauration eût songé à poursuivre la gaudriole, si elle n'eût été assaisonnée de satire politique? Madame Bovary, de Flaubert, la Chanson des gueux, de Richepin, ont-elles mérité d'èlre traduites en justice et condamnées plus que tel ou tel roman de l'école naturaliste? L'arbitraire est là si évident et le public s'est si bien habitué depuis une vingtaine d'années à toute espèce de nudités de style que le cercle des choses jadis défendues s'est étrangement rétréci. 11 semble que Ton s'achemine doucement vers cette conclusion : le livre est justiciable de la conscience des lecteurs ; il ne relève de la loi qu'en des cas très exceptionnels, par exemple quand il prend le caractère d'une tentative avérée de corruption sur des mineurs.

Plus que le livre, la feuille périodique (journal, revue) ou encore l'écrit de peu de pages (brochure, pamphlet) a subi des restrictions sévères et durables. Pourquoi cette différence de traitement, dont Courier s'est si joliment moqué? Sans doute parce que ces petites choses légères, ailées et le plus souvent

piquantes, comme les guêpes ou les flèches, yéaètrenl où n'atteint pas le volume pesant ; ]>arce (|ue, plus militantes, elles participent dayantage aux vicissitudes et aux violences âo la fjataille quotidienne. On n'attend pas de moi, je pense, que je conte ici le long diicl qui s'est enjçajçé entre nos gouvernements successifs et la presse jalouse de sa pleine liberté. On sait assez qu'en définitive le pouvoir n*a pas été le plus fort, qu'il a dii, de concessions en concessicms, se résigner à désenchaîner Tanne dirigée contre lui et se contenter de la retourner à son profit en achetant une pai'tie de ceux qui la font mouvoir. Les nombreuses lois sur la presse qui se sont succédé dans nos eod<»s sont de la sorte assez diflerentes; mais quiconque voudra faire l'histoire de la littérature en France au xix** siècle devra les examiner de près, car elles ont exercé une action considérable sur le journalisme et, par le journalisme, sur la production littéraire.

L'article de journal et le livre sont fatalement en concurrence. Le premier, leste et court, s'adresse aux gens pressés ou paresseux. L'autre, compîict et volumineux, veut des lecteurs attentifs qui aient des loisirs. Aussi, dans les époques où la presse se développe sans entraves, le livre, pour ne pas être tout à fait vaincu dans une lutte inégale, doit se faire plus mince et moins coûteux. Que sont devenus ces énormes in-folio qui donnent une si haute idée de la patience de nos pères? A peu près disparus, ces Léviathans de l'imprimerie. Mais en même temps que la verve des écrivains est invitée à se renfermer dans des limites plus restreintes, elle est stimulée par la possibilité d'atteindre, au moyen du journal même, un public plus vaste, de monnayer leur talent à la journée, d'obtenir une rénmnération immédiate et plus forte. Avantages qui ont, hélas 1 leur contre-partie! S'adressant à une foule encore mal dégrossie, ils s'abaissent volontiers à sa taille au lieu de Télever à leur niveau ; ils se gaspillent en œuvres bâclées ; ils ressemblent à cet homme à la cervelle d'or dont parle-quelque part Alphonse Daudet: ils s'arrachent chaque matin un morceau du trésor qu'ils ont dans la tête et, quand ils ont durant des années éparpillé ainsi leur pensée, ils s'aperçoivent un peu tard qu'ils sont parvenus au bout de leurs forces et de leur vie sans avoir rempli leur mérite,

LA LITTÉRATURE ET LE DKOIT 24b

sans avoir condensé le meilleur d'eux-mêmes en un ouvrage élaboré avec amour. Pas plus que la gloire future de IVcrivain, la langue et le style ne se trouvent bien de ces perpétuelles improvisations; en revanche, certains genres naissent ou prospèrent; la polémique sur les affaires publiques prend une intensité et aussi une violence extrêmes; la critique au jour le jour, le roman débité en tranches, la nouvelle, Fessai, en un mot Texposé, le commentaire et la discussion de tout ce qui est actuel, susceptible d'être présenté en jteu d'espace et compris sans eflTort, croissent et fleurissent avec énergie.

Supposez au contraire une époque où la presse rencontre des barrières à son ^expansion. Comme en pareil cas, les sujets politiques et religieux sont d'ordinaire ceux qu'on lui interdit (on Vu vu sous le premier Empire et sous le second), le livre reprend faveur, parce qu'il est seul admis à traiter certaines questions graves, et le journal pour remplir ses colonnes recourt à cette causerie sur les faits du jour qu'on nomme la chronique, au récit des crimes et des accidents, aux commérages de salon ou de coulisses, aux descriptions de cérémonies, aux feuilletons ; il se fait de la sorte plus littéraire, à condition de se maintenir dans ce que des mécontents ont baptisé dédaigneusement « la littérature facile «; ou encore il invente, pour toucher aux matières brûlantes, une série d'allusions, de périphrases, de réticences, de malices sournoises qui passent, comme des pointes d'aiguille, à travers les mailles du réseau où la loi s'efforce de l'emprisonner.

S'il importe ainsi, pour s'expliquer le ton, l'abondance et le succès de certaines (ouvres, de connaître le rçgime légal où a dû évoluer la pensée écrite, il ne faut pas non plus négliger les conditions faites à la parole. Pouvant s'adresser directement h un grand nombre de personnes, plus vivante, plus immédiate dans ses effets que l'article de journal, elle a été la dernière à triompher de la peur qu'elle inspire. C'est une des raisons pour lesquelles le théâtre demeure encore soumis à la censure. Une assemblée est plus facile à remuer qu'un lecteur isolé. Il y a là comme une contagion d'émotions qui circule dans les rangs d'une foule et qui semble à certains moments créer une âme unique à cet être multiple. H n'est donc pas étonnant que la

246 CAUSES ET LOIS DE L'ÉVOLUTION LITTÉRAlUE

parole ait été purement et simplement étoulTée par des pouvoirn ombrageux. Sous Napoléon III, plagiaire de son onde, elle ne put durant dix ans retentir qu*à Tlnstitutou dans les églises où elle ne risque pas de soulever des orages de passion ; puis elle coaimença à reparaître dans les assemblées délibérantes, dans des conférences dûment autorisées, dans des réunions publiques strictement surveillées. Encore aujourd'hui, moitié par la mauvaise volonté persistante des dépositaires de l'autorité, moitié parla faute des auditeurs qui savent mal écouter et supporter la contradiction, on peut dire que la parole libre est à peine entrée dans les mœurs françaises et, au moindre frisson de réaction, elle est aussitôt suspendue ou menacée.

Je crois inutile d'insisler davantage pour montrer à quel point les lois réglementant la publication de la pensée peuvent et doivent en modifier Texpression. Mais outre ces lois de police, il est nécessaire de considérer également celles qui régissent la propriété littéraire. Elles sont tontes modernes: la première, si je ne me trompe, date de 1791 ; leur action n'a donc pu se faire sentir qu'en noire siècle. Je ne veux pas la détailler: il me suffira de dire qu'en fixant pour combien de temps une œuvre appartient à l'auteur et à ses héritiers, au bout de quelle durée elle tombe dans le domaiue collectif, elles ont permis aux. écrivains de prendre dans le monde la situation confortable et nouvelle pour eux de propriétaires: qu'elles leur ont fourni Toccasiou et les moyens de s'organiser en corjmration, de former des associations nationales et internationales: bi-ef qu'elles ont contribué puissamment h régulariser le métier littéraire avec ce que ce mol iinpliiiue de bon et de mauvais : d'une part, Tindépendance de riiomme qui vit de son travail et ne relève que du public; d'autre part, la littérature industrielle fabriquant à la vapeur des romans ou des pièces comme on fabrique des robes de soie ou des bas de laine.

§ i. — Si raj)ide que soit cette revue des rapports de la littérature et du droit, je ne saurais oublier que le droit positif s'incarne en des corps spéciaux et en des personnages qui, à des titres divers, coopèrent à la tâche de rendre la justice. Ce monde de la basoche, comme on l'appelait jadis, a sa vie littéraire propre : plaidoyers des avocats, réquisitoires des

LA LITTÉRATURE ET LE DROIT 2n

procureurs, mercuriales des présidents autrefois et des officiers du ministère public aujourd'hui, n'ont pas seulement leur mérite professionnel et leur utilité du moment ; ces discours visent parfois à la beauté ; ils peuvent y atteindre et beaucoup d'entre eux sont dignes de figurer dans le livre d'or de l'éloquence. Je ne cite que pour mémoire cette littérature judiciaire, et de môme les hommes que la magistrature et le barreau ont prêtés à l'histoire, h la sociologie, à la tribune parlementaire, aux lettres. 11 serait oiseux d'énumérer les magistrats et les avocats qui ont peuplé nos différentes Académies. A peine mentionncrai-je la vieille tradition qui rattache au Palais les origines de notre théâtre comique : personne n'ignore que la table de marbre de la grand'salle a servi longtemps de scène aux « causes grasses », aux .soties et moralités, et ce n'est point par hasard que la farce de t Avocat Patelin est demeurée le chefd'œuvre dramatique de notre moyen Age.

Ce qu'on a moins remarqué, c'est la nature des appréciations portées le plus souvent par la littérature sur les usages et le personnel des tribunaux. Il faut avouer qu'elles sont plutôt aigres et sévères. Sans doute je pourrais citer l'éloge enthousiaste d'un Lamoignon par Boileau, d'un Mathieu Mole ou d'un Michel de l'Hospital par Voltaire; on rencontrerait aisément des pages à la gloire d'un d'Aguesseau ou d'un Malesherbes. Mais ces amabilités sont assez rares. La plupart du temps, une certaine hostilité se trahit dans les opinions des gens de lettres à l'égard de la magistrature.

Pourquoi en est-il ainsi? Est-ce parce que la justice a eu et a encore la prétention de contrôler et de refréner les incartades de la littérature? Est-ce parce que la pensée indépendante, volontiers novatrice et aventureuse, .se heurte au passé cristallisé dans les formules rigides des codes, se sent en désaccord avec l'esprit d'un corps qui, par la langue qu'il parle, lé costume qu'il porte, les u.sages qu'il pratique et maintient, est régulièrement en retard sur les idées et les mœurs de son temps ? Toujours est-il que, dans le cours des quatre derniers siècles, juges, plaideurs, hui.ssiers, avocats ont été mainte et mainte fois maltraités en vers et en prose.

Les plus grands parmi nos poètes et nos conteurs ont contre

eux manié gaillardement le fouel de la satire. Marot, enfermé au Ghàtelet, décrit sous le nom d'Enfer la prison où il a vu torturer pôle-méle innocents et coupables. Rabelais incarne les porteurs de toques et d'hermine, tantôt dans le bonhomme Bridoye décidant à coups de dés les procès qu'il a laissés mûrir au fond d'une armoire, tantôt dans les Chats fourrés, bétes horribles et puantes, nourries de sang et de corruption, armées de griffes acérées et d'énigmes horrifiques. Agrippa d'Aubigné les peint hypocrites, serviies, cruels, avares, ignorants, réunissant en leurs tristes personnes tous les péchés capitaux et quelques autres en sus. Au dix-septième siècle, dans la société qui entoure Louis XIV et qui esî, si respectueuse de toute autorité, les attaques ne sont pas aussi rudes, mais elles ne cessent point. La Fontaine nous présente Grippeminaud, le bon apolre, cro- (fuant ceux qui recourent à lui, et un de ses pareils avalant l'huitre dont il leur abandonne les coquilles. Racine esquisse en Perrin-Dandin un fou féroce qui offre à une jeune lille le divertissement d'aller assistera la question :

Car cela fait toujours passer une heure ou deux.

Boileau même s'égaye aux dépens de «d'iintre de la Chicane ». Si plus tard Montesquieu (et pour cause) épargne les Parlements, Voltaire bataille contre eux pour les forcer h réhabiliter Calas et Sirven, pour leur faire honte du sombre plaisir qu'ils trouvent à conserver la torture et les supplices raffinés. Beaumarchais, le futur père du formaliste Bridoyson, commence sa renommée par le combat épique qu'il soutient contre des juges vendus qui le « blâment » et (pii. sont blâmés î\ leur tour par Félite du Paris d'alors. André Chéuier, avant de mourir par eux, décoche un trait envenimé « aux juges tigres, nos seigneurs ». Ainsi se renouvelle d'ûge en âge une protestation dont la forme, la cause et les destinataires varient, mais dont le fond est presque identique. Béranger chansonnera les commissaires et les procureurs du roi, pendant que Paul-Louis Courier criblera de railleries les phrases emphatiques du maladroit harangueur chargé de requérir contre lui. Victor Hugo, tantôt flagelle le riche juré qui condamne un pauvre hère, coupable d'avoir volé un pain pour nourrir sa famille, et il en appelle

au Christ pensif et pâle, Levant les bras au ciel dans le fond de la salle,

tantôt il traîne dans la boue la robe rouge des hauts magistrats qu'il assimile à la casaque rouge des forçats, parce que ces punisseurs officiels de la trahison se sont faits complices d'un coup d'Etat qui a réussi Enfin il n'y aurait pas à chercher bien loin, si Ton voulait signaler une dernière révolte des « intellectuels » contre les superstitieux adorateurs de la chose jugée.

Mais nous en avons assez dit pour faire voir la liaison perpétuelle et intime des phénomènes littéraires et des phéno- . iqènes juridiques, et puisque, dans cotte brève étude, nous nous sommes placé au point de vue de l'historien soucieux de démêler les rapports d'une littérature avec le milieu social environnant, nous pouvons résumer ainsi les recherches qui s'imposent à lui dans le domaine que nous venons de parcourir. Il importe, dans chaque période, de se demander quelles questions de droit public, pénal, civil, etc., ont préoccupé les contemporains ; quelles théories générales ont été alors acceptées pour vraies; quelles conditions ont été faites par la loi aux différentiss formes de la pensée et aux écrivains eux-mêmes considérés comme producteurs; enfin quelles œuvres ont été suscités par l'activité spéciale des cours de justice. 11 y a de tout cela une ample moisson de renseignements h recueillir pour qui voudra écrire le chapitre de sociologie dont nous avons tracé les linéaments.

Page 1