CHAPITRE X
§ i. — Celle société primitive, naturelle, fondamentale qui s'appelle la famille se compose du père, de la mère, des enfants, des parents plus éloignés et encore des domestiques. Ce sont les relations de ces différentes personnes entre elles qui en forment la vie. Elles ont une influence continue sur la littérature, de même que la littérature à son tour les modifie incessamment. En effet, tantôt les écrivains reproduisent dans leurs œuvres cette vie intime, le jeu compliqué des sentiments qu'elle suscite et les conflits de volontés qu'elle amène; tantôt, comme nous lavons vu déjà, opposant leur idéal à la réalité, ils travaillent à changer dans le sens de leurs prédilections les traditions consacrées par l'usage ou l'organisation sanctionnée par le Code.
Aussi convient-il à toute époque d'étudier avec soin la vie familiale, de savoir si elle est forte ou faible, sévère ou relâchée, de noter les différences et les ressemblances qu'elle présente d'une classe, d'une région et presque d'une ville à une autre.
11 faut commencer par déterminer quelle est dans ce milieu restreint, mais singulièrement enveloppant pouf l'individu, la situation relative de l'homme et de la femme. Cela revient à rechercher la conception que les différents groupes sociaux se font de l'amour et du mariage; et il est à peine besoin de faire remarquer quel rôle immense cette conception changeante joue dans l'histoire littéraire de la France. Car, lorsqu'on passe des
anciens aux modernes, la première différence qui frappe est Tenvahissement de la littérature par Tamour.
Durant notre époque classique, il domine au théâtre; il est le thème principal ou Taccessoire obligé de presque toutes les pièces ; il est le ror et souvent le tyran de la scène. Aristote assignait à la tragédie comme ressorts essentiels la terreur et la pitié. Ouvrez au contraire VAj*1 poétique de Boileau. Quoique Boileau respecte profondément Aristote, qu'il n'ait jamais été accusé d'être galant à l'excès, qu'il ait même fait une lourde satire contre les femmes, il écrit :
Bientôt l'amour, ferlik^ en tendres sentiments, S*empara du théâtre ainsi que des romans. De celte passion la sensible peinture Est pour aller au cœur la route la plus sûre.
Dès lors, point de sujet qui ne s'agrémente d'une intrigue amoureuse, quand ce n'est pas Tintrigue amoureuse qui fait le fond de l'ouvrage. On peut compter les pièces où elle manque : Athalit% la Mort de César, quelques tragédies de Marie-Joseph Chénier font exception à la règle générale; mais ces exceptions sont bien rares. Même quand le poète veut s'affranchir de l'usage, les comédiens et surtout les comédiennes l'y plient bon gré mal gré. J'ai déjà cité l'aventure de Voltaire à ses débuts, lorsqu'il voulut mettre en scène Œdipe, cotte victime sanglante du destin. Il dut faire soupirer amoureusement Jocaste, comme Racine, cinquante ans plus tôt, avait cru devoir transformer en amoureux llippolyte, le héros virginal voué chez les anciens au culte de la déesse de la chasteté.
Si de la tragédie nous passons h la comédie, la tradition lui impose un dénouement heureux et elle finit régulièrement par un mariage, le mariage étant toujours un dénouement heureux au théâtre. Faut-il rappeler combien de fois les mésaventures conjugales et les méfaits des belles-mères ont fourni un thème à plaisanteries vieilles comme le monde et cependant toujours goûtées de nos ancêtres aussi bien que de leurs descendants?
Les contes d'autrefois, les fabliaux ainsi que les romans, depuis ceux de la Table ronde jusqu'à ceux qui s'étalent sous des couvertures neuves dans les vitrines des libraires, ont
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aussi de mille manières exploité la mine inépuisable que leur offrent des sentiments toujours les mêmes et cependant toujours nouveaux par la forme qu'ils prennent aux différentes époques.
Elle s'est étrangement diversifiée, cette forme. L'amour s'est raffiné, nuancé, compliqué à l'infini. Amour chevaleresque et héroïque, amour platonique et éthéré, amour léger et à tleur d'âme, amour passionné et fort comme la mort, amour sensuel et libertin, amour ingénu et délicat, amour fougueux et volage, à la hussarde, amour dégénérant en un duel entre les deux sexes, amour coupable et perverti, amour avant, pendant et hors le mariage..., que de variétés vbisines, mais distinctes! Elles peuvent coexister dans la même épwiue ; elles peuvent se combiner de façon à produire des variétés nouvelles. C'est une tiiche parfois ardue de démêler laquelle a dominé dans un moment donné et en quelle proportion les autres étaient alors représentées dans une société. 11 faut, pour la remplir aussi bien que possible, interroger les Mémoires, les lettres, les procès, les statistiaues, et, au cours de ces investigations, on remarquera vile que les œuvres littéraires ont souvent agi, non seulement sur l'expression, mais aussi sur Tintensité ou même sur la nature des sentiments que les dçux sexes ont l'un envers l'autre. Il me paraît que les poètes et les romanciers ont maintes fois fait l'éducation amoureuse de leurs lecteurs et de leurs lectrices, qu'ils leur ont appris à sentir plus vivement et plus finement, qu'ils ont ainsi leur grande part dans la complexité plus grande et dans les allures romanesques ou tragiques que l'amour a prises dans les temps modernes. Suivant un mot de Buffon, l'imagination a brodé de soie et d'or l'étoffe simple fournie par la nature. Combien d'hommes se sont modelés sur Saint-Preux ou sur don Juan! Combien de femmes ont aspiré il être des Elvires ou des Lélias! L'histoire des mœurs en notre siècle rencontre bien des cas où des personnages réels ont emprunté des traits à des personnages fictifs, où la vie a imité celte imitation de la vie qu'est en partie la littérature !
Ainsi la littérature et la réalité, quoique toujours séparées par un écart qui est plus ou moins large, suivant que l'époque est réaliste ou idéaliste, se rapprochent assez pour qu'on puisse
saisir une analogie de direction entre la courbe de Tune et celle de l'autre.
Sans vouloir dérouler la Igngue histoire des façons diverses dont Tamour a été compris par les différentes époques, il est permis de choisir quelques exemples pour montrer les phases extrêmes par où ont passé ce sentiment et son expression.
Les chansons de geste, surtout les plus anciennes, ne s'occupent guère de Tamour. Dans la Chanson de Roland^ sa fiancée, la belle Aude, apparaît à peine et c'est pour mourir subitement en apprenant la mort du vaillant capitaine. Cette mort sans phrases a, d'ailleurs, sa grandeur et sa délicatesse. Dans fferte aux grands piés^ l'héroïne du poème est victime d'une odieuse trahison ; pendant qu'une serve prend sa place d'épouse auprès du roi Pépin, on la perd dans une forêt. Là elle souffre, vit misérable dans la solitude, parmi les bêtes, mais toujours résignée, parce qu'elle croit avoir déplu à son seigneur et maître et avoir subi ce traitement par soh ordre. C'est une martyre de l'obéissance conjugale. La femme de Guillaume au court nez, dame (îuibonrg, est un modèle de bravoure, d'énergie virile. Klle est restée gardienne d'une place forte; Guillaume blessé, vaincu, mis en fuite par les Sarrasins et déguisé lui-même en Sarrasin pour mieux leur échapper, se présente aux portes de la ville. Sa femme le regarde du haut d'une tour et elle refuse de faire ouvrir. — Vous fuyez, lui dit-elle. Vous n'êtes pas Guillaume. Ace moment, passent cent cavaliers musulmans, qui sont sur le point de s'emparer du fugitif. Il insiste pour qu'on lui donne asile. — Quoi! reprend dame Guibourg, l'ennemi passe à votre portée et vous ne l'attaquez pas ! Vous n'êtes pas Guillaume. — Désespéré, le héros fait un suprême effort. Il se jette sur les cavaliers, les disj)er.se et alors seulement sa femme daigne le reconnaître elle laisser enlrer dans la ville avec tous les honneurs qui lui sont dus. Si la femme joue ainsi parfois un rôle brillant ou touchant, on sent pourt^mt le plus souvent que sa plac(» dans la famille féodale du nord de la France est encore huml)le et secondaire. Dans un autre poème {Garin le Loherain), la femme du roi Pépin voulant se mêler de lui donner un conseil politique, le roi lui assène un coup en plein visage, et, conune sa main est gantée de fer, la pauvre reine s'en va, toute saignante.
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méililer ce ra[>i>el au sili»nn» et à la raodeslie. La femme nous apparaît ainsi soumise à son mari, trail('*e avec rudesse et bnilalité, mais en même temps pure, lîdèle et dévouée.
Tout autre est, vers la mêine époque, la condition de la femme, et par conséquent, le rôle de l'amour, dans le midi de la France. Là le respect, la courtoisie envers la femme sont les premiers devoirs d'un chevalier. — II doit, dit une formule du temps, servir et honorer toutes les dames pour Tamoiu* d'une seule. Il gagne ainsi l'estime en ce monde et le paradis dans l'autre. Car, suivant une autre maxime du temps, qui sert loyalement sa dame est sauvé. La femme noble, au pays des troubadours, est véritablement reine. Dans les tournois en champ clos, elle décerne le prix au champion le mieux faisant. Dans les tournois poétiques, elle accorde la palme au poète le mieux disant. Entourée d'adulations, elle est l'objet d'un amour romanesque, <jui tantôt s'exalte en dévotion presque mystique et tantôt s'évapore en galanteries légères. Elle préside des débats sur des questions graves comme celles-ci : — Vaut-il mieux perdi^e sa dame par son mariage avec un autre ou par la mort? — Lequel aime le mieux, du jaloux ou de celui qui ne Test pas? — L'amour doit-il et peut-il exister entre époux? — Etàcetle dernière question, la réponse ordinaire est Non, C'est qu'en effet l'amour tel qu'on le conçoit dans cette civilisation déjà raffinée, loin d'avoir le mariage pour aboutissant naturel, en est presque l'opposé. Il est regardé comme un sentiment si libre qu'il se dérobe à toute contrainte, même à celle du devoir. Cela était poussé si loin qu'on cessait d'être le chevalier en titre d'une dame, par cela seul qu'on devenait son mari. Et, autre forme de la même idée, un chevalier et sa dame pouvaient fort bien se marier chacun de son côté et avoir chacun, dans son ménage, beaucoup d'enfants, sans briser le lien idéal qui les avait unis.
On comprend sans peine que les deux littératures correspondant à ces deux conceptions de l'amour et de la famille soient séparées par une large distance.
On retrouve ce contraste dans toute l'histoire de la France. Corneille nous représente fréquemment l'amour noble, élevé, austère, inspirateur des beaux sentiments et des grandes actions. Ainsi Pauline, qui aime encore Sévère et qui est encore
aimée de lui, pousse jusqu'au renoncement le plus vertueux le respect de la foi conjugale. Comparez aux peintures du poète ce qui se passe dans certaines familles, surtout dans les familles jansénistes du temps, et vous verrez qu'il n'a eu qu'à idéaliser certains traits choisis dans la réalité. Puis transportez- vous dans la première moitié du xviu*' siècle. En ce temps-là, dans la société aristocratique (celle qui alors influe le plus sur la littérature), le mariage est considéré comme une institution surannée et contre nature. Le marquis d'Argenson, un fort honnête homme, l'appelle « un droit furieux ». 11 en fait gaillardement l'oraison funèbre et prédit qu'il passera bientôt de mode. Mais enfln, quand la mode en sera passée, faudra-t-il que le monde, devenu un immense monastère, soit réduit au célibat à perpétuité? Les philosophes du xviii" siècle ne sont pas si cruels. Ils font, tout au contraire, une guerre acharnée au célibat, aux vœux perpétuels, aux couvents. Que veulent-ils donc? J'appelle un apologue du temps à mon aide pour expliquer leurs désirs. Dans une fable de Lamothe-Houdar, la rose dit au papillon : Ingrat, je vous ai vu courtiser la violette.
Entre les fleurs simple grisette.
Je vous ai vu, perflde, caresser la tulipe, la jonquille, la tubéreuse. Et le papillon répond à la rose : Eh! que faisiez-vous pendant ce temps-là? N'avez-vous pas accueilli l'abeille et le frelon, et le moucheron encore? — Le poète termine cette querelle de ménage par cette morale, si le mot de morale peut ici s'appliquer : ^
C'est providence de Tamour Que coquette trouve un volage.
Eh bien ! que toute femme à son gré puisse être la rose et tout homme le papillon, voilà, selon beaucoup d'hommes et de femmes de cette époque, le vœu même de la nature. Le mariage ne doit plus être qu'une étiquette destinée à couvrir les unions libres et passagères, facilement nouées, plus facilement dénouées. Voulez-vous retrouver ce papillonnage dans le roman : Crébillon fils et bien d'autres l'y introduisent. Vous plaît-il de le revoir au théâtre : on joue alors une petite pièce intitulée :
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Le préjugé à la mode, et savez-vous quel est ce préjugé, d'ailleurs combattu par Fauteur'? C'est qu'une femme ne saurait décemment aimer son mari et qu'un mari ne doit pas avoir le mauvais goût d'aimer sa femme. C'est, en un mot, la théorie (correspondant à la pratique) de l'infidélité mutuelle et presque obligatoire.
Je pourrais suivre chez les romanciers et les auteurs drama- - tiques de notre siècle les métamorphoses subies par les idées et les sentiments qui se rapportent à ce sujet si grave : l'union de l'homme et de la femme. Mais elles ont été si souvent étudiées qu'il serait banal d'y insister. J aime mieux indiquer ce qu'il sied de noter avec soin à chaque moment, si l'on veut aboutir à des résultats précis et nouveaux.
Il faut remonter à la raison d'être de ces métamorphoses, el la principale, c'est la condition de la femme dans la famille el dans la société. La prépondérance de l'amour dans les littératures modernes est due sans aucun doute au puissant mouvement qui depuis l'antiquité a relevé sa situation. Ce n'est point le lieu de rechercher les causes nombreuses de cette lente ascension qui dure encore : il y faudrait tout un volume. Mais il est bon de se rappeler que dans ce long effort, qui tend à établir une équivalence parfaite, c'est-à-dire une égalité de droits n'excluant pas une diversité de fonctions entre les deux moitiés de l'humanité, il y a eu des moments d'arrêt, de progrès rapide et aussi d'effervescence désordonnée. Tout cela se reflète dans les œuvn»s contemporaines : car les femmes exercent toujours une triple action, comme partie intégrante du public, comme auteurs, comme conseillères ou inspiratrices d'un frère, d'un mari, d'un amoureux, d'un ami. Il importe donc de savoir si elles ont été tenues à la maison, occupées à filer, à coudre, à faire le ménage, à soigner les enfants ; si, au contraire, plus ou moins émancipées, plus ou moins instruites, plus ou moins fringantes, elles ont pris une part active aux choses qu'en d'autres temps les hommes se réservent jalousement.
Un bon historien devrait distinguer des époques où les femmes sont viriles, d'autres où les hommes sont féminins,