‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 80 sur 135 · Nivelle de laCtiaussée · texte numérisé non relu

Nivelle de laCtiaussée

d'autres encore où s'opère entre les deux sexes un partage à Tamiable et réglé pour un temps des fonctions mâles et des fonctions femelles qui existent toujours côte à côte dans une société.

Regardons une époque où les femmes se virilisent, où elles secouent le joug des traditions et des règles qui les assujettissaient, où elles réclament fièrement leur indépendance et se donnent libre carrière en tous domaines. Je ne vois pas d'époque, sauf peut-être celle où nous vivons, qui soit à cet égard aussi remarquable que la minorité de Louis XIV.

Les femmes, durant les années troublées de la Fronde*, sont partout dans la vie publique. Amazones, diplomates, aventurières de haut vol, elles gouvernent, intriguent, négocient, conduisent des armées, soutiennent des sièges, manient les armes au besoin. Une d'elles est régente; une autre est presque reine de Paris insurgé; une autre entre de vive force dans Orléans. Elles mènent tout, à commencer par les hommes. Elles font varier la politique au gré de leurs coups de tête et de leurs coups de cœur. En même temps, dans la vie privée, elles sautent sans hésiter par dessus les barrières accoutumées; elles courent les rues et les grandes routes en masque, en habits de cavalier; elles se moquent de leurs maris et du mariage; elles ont des toilettes tapageuses, un langage gaillard, des manières hardies, des passions débridées; on en voit qui se battent, boivent et sacrent comme des soudards. Ces libres viveuses sont souvent des libres penseuses. Bien plus! Les grandes dames n'ont pas scrupule à fraterniser avec les courtisanes; il y a déjà un demi-monde qui confine et se mêle à l'autre. Une fois la guerre civile apaisée, elles se jettent tête baissée dans les querelles religieuses: ces belles guerrières se font théologiennes; elles sont jansénistes ou orthodoxes avec la même frénésie et la même légèreté qu'elles ont été frondeuses ou mazarines. Du reste, il est juste d'ajouter que, parmi les princesses et les bourgeoises d'alors, on rencontre à côté des viragos de vraies héroïnes; que les Ninon de Lenclos et les Marion

1. Je résume ici à grands traits une longue étude que j'ai publiée dans la Nouvelle Revue du l'»" septembre 1888 sous ce titre : Les femmes tte la Fronde,

G. Renard. 17

Delorme ont pour pendant les sœurs de Sainl-Vincent-de-PauI ; qu'en matière de diplomatie, de courage, de dévouement, d*esprit, il ne manque pas en ce temps-là, comme dit quelque part Fontenelle, « de femmes qui valent des hommes ».

Quels rapports maintenant entre cette espèce d'insurrection féministe et la littérature ? D'abord la littérature pourrait bien y avoir été pour quelque chose. Les poètes et les romanciers, dans la première moitié du xvii' siècle, ont proclamé sur tous les tons qu'un honnête homme doit être toujours amoureux, qu'il est l'esclave né des dames; qu'il doit accepter, le sourire aux lèvres et la soumission au cœur, leurs volontés, leur» désirs, leurs caprices. Les tendres bergers du Lignon, comme les galants héros des pastorales et des tragédies précieuses, font profession de ne vivre que pour Tamour. Gomment les femmes, à force d'être logées au ciel empyrée et transformées en divinités, n'auraient-elles pas été prises de vertige ? D'autant que les plus grands faisaient fumer l'encens devant elles à pleines cassolettes. Corneille flatte leur orgueil comme pas un. Quel est, dans son Cinnay l'homme de la pièce? J^oserais dire que c'est Emilie, celle que les contemporains appelaient « une adorable furie ». N'est-ce pas elle qui anime, excite, soutient son pâle amant, qui le force à tenir ses promesses, quand il est près de renoncer au complot où elle l'a jeté? Le pauvre Ginna se plaint, en y cédant, de la contrainte qu'on lui impose :

Eh bien ! Vous le voulez, il faut vous satisfaire.

Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous...

II n'a point jusqu'ici tyrannisé les âmes ;

Mais reinpire inhumain qu'exercent vos beautés

Force jusqu'aux esprits el jusqu'aux volontés.

Les héros les plus héroïques deviennent, comme Ginna, des modèles achevés de faiblesse amoureuse; ils font même volontiers parade de leur servitude. Polyeucte, le futur martyr, s'écrie :

Sur mes pareils, Néarque, uu bel œil est bien fort.

César humilie sa gloire devant Cléopâtre : il lui rend grâces de la victoire qu'il vient de remporter à Pharsale :

Car le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appâts, lis conduisaient ma main: ils enflaient mon courage; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.

C'est uniquement pour la reine qu'il est venu en Egypte ; il se soucie peu d'être le premier de Rome et du monde, s'il n'ennoblit ce titre par celui de captif de Cléopâtre.

Tels étaient les sentiments romanesques qui étaient applaudis par les spectateurs, sans parler des spectatrices. Bientôt Corneille, mêlant de plus en plus l'amour et la politique, outre encore les volontés tyranniques de ses héroïnes. liodogune, sa pièce favorite, n'est qu'un duel entre deux femmes qui toutes deux commandent un crime atroce; l'une parle en mère et ordonne à ses deux fils de tuer celle qu'ils aiment; l'autre parle en amante et ordonne aux deux mêmes princes de tuer leur mère. Que croyez-vous que fassent deux jeunes hommes loyaux et généreux pris entre ces deux furies? Sans doute ils vont éclater en cris de révolte et d'indignation. Point. Ils ne savent que soupirer en se dérobant plaintivement au meurtre qu'on réclame de leur obéissance. Quand l'un des frères se permet de protester avec quelque vigueur contre les terribles exigences de leur princesse, l'autre le rappelle à l'ordre en lui disant :

Plaignons-nous sans blasphème...

Il faut plus de respect pour celle qu'un adore.

C'en est assez pour montrer que les écrivains ne furent pas innocents de la haute idée que les femmes d'alors se firent de leurs prérogatives et du rôle qu'elles s'arrogèrent en conséquence. Comme il arrive toujours, les mœurs à leur tour réagissent sur la littérature et il est parfois difficile de décider quand les poètes et les romanciers prennent ou fournissent des modèles à la société environnante. Corneille n'avait qu'à transfigurer légèrement les grandes dames qu'il avait sous les yeux pour créer ses héroïnes au caractère impérieux, fait dé fierté, d'assurance et de fermeté mdle ; et Ton comprend que les Sévigné, les femmes qui avaient été jeunes dans l'époque tumultueuse de la Fronde, aient toujours préféré à Racine (chez qui l'homme bien souvent prend sa revanche) celui

qu'elles appelaient « leur vieil ami ». Prédilection bien naturelle! Elles retrouvaient leur portrait dans ses peintures et elles s'y reconnaissaient d*autant mieux qu'elles y étaient (fuelque peu flattées.

Si nous sortons du théâtre pour entrer chez les précieuses, la souveraineté de la femme est article de foi à l'hùtel de Rambouillet comme chez M'" de Scudéry. M. de Montausier, avant que la belle Julie d'Angennes daigne se rendre à ses désirs et l'accepter pour époux, doit faire quatorze ans bien comptés le siège de ce cœur récalcitrant : le siège de Troie avait duré quatre ans de moins. Et voici tout aussitôt le contre-coup littéraire des opinions qui ont cours dans ce monde quintessencié. M"* de Scudéry traçant le portrait de Sa])ho, qui est le sien, la n»présenle comme une ennemie déterminée du mariage. « Je le regarde, dit-elle, comme uu long esclavage. » Et, lîdèle à ses principes, elle sauvegarde son indépendance avec une constance que sa iigun? lui rend peut-être plus facile qu'elle n'aurait souhaité. La grande Malenioiselle, qui n'a pas encore rencontré Lauzun, craint aussi de se donner un maître sous le nom de mari, et quand elle rêve de transformer les dames et les officiers de sa cour en bergers et en bergères vivant aux champs et gardant des moutons enrubannés, elle entend que le mariage soit interdit dans cette sociélé idéale. « Car, écritelle, ce qui a donné la suiHM-iorité aux hommes a été le mariage, et ce qui nous a fait nommer le sexe fragile a été cette dépendance où le sexe masculin nous a assujetties. » La pucelle d'Orléans dont le ])auvre Chapelain a, si malheureusement pour elle et pour lui, fait la victime de son poème épique, était habilement choisie pour plaire à ces vierges sages si jalouses de leur liberté. Et les héroïnes de roman ne le cèdent pas sur ce point à celles de l'histoire. Dans la Clélie, la hautaine Tullie pousse ce cri de révolte : « J'aimerais mieux être vSoldat que princesse, tant je suis peu satisfaite de mon sexe! » Or, pour- <(uoi ce mécontentement? C'est que la femme est toujours esclave, Cî^clave de ses parents, esclave des bienséances, eschive de son mari; et Tullie, qui pense ainsi, revendique pour elle et ses compagnes d'infortune une émancipation complète.

On voit renchevêtrement de la lillt'u*aturo et de la vie ; et on peut le constater à chaque instant. Les chefs des Frondeurs s'appellent souvent de noms empruntés h des héros de roman ; La Rochefoucauld, blessé, en danger d'être «aveugle, fait hommage de ses souffrances à M"*" de Longueville par ces deux vers qu'il emprunte, en les remaniant, à une tragédie :

Faisant la guerre au roi, j'ai perdu les deux yeux; Mais pour un tel objet je Taurais faite aux Dieux.

Pascal n'a (juVi regarder autour de lui pour que lui vienne à l'esprit cette remarque : « Le nez de Cléopâtre un peu plus court et la face du monde était changée. »

Ainsi la littérature a subi la répercussion d'un mouvement qu'elle avait en partie suscité. Si Ton voulait analyser dans les œuvres du temps la multiple influence des femmes, il faudrait noter d'abord le grand nombre de femmes écrivains qui se sont alors révélées et formées. M"* de Scudéry, M"**" de Motteville, la grande Mademoiselle, M°® Deshoulières, sans oublier les deux plus illustres, qui n'ont été connues que plus tard, mais qui ont fait en ces années-là leur apprentissage de la vie, M™' de Sévigné et M"''* de La Fayette. Chez toutes sans exception persistent une liberté d'opinions et une franchise de style qui distinguèrent ce qu'on appela, dans l'entourage du jeune roi Louis XIV, l'ancienne cour; il n'est pas jusqu'à la délicate aventure de la Princesse de C lèves où l'on ne retrouve quelque chose de Cornélien. Il faudrait ensuite relever, en attachant une attention scrupuleuse aux dates, les types nouveaux de femmes qui surgissent soit au théâtre soit dans le roman et voir en quoi ils sont la reproduction de types apparus dans la réalité. Il faudrait rechercher si l'amour romanesque, aventureux, fantasque, n'a pas envahi certains romans et certaines pièces. Il faudrait se demander si le désir de gagner une élite féminine très remuante n'a pas contribué à donner leur allure vive et cavalière aux Provinciales de Pascal, qui font pour la théologie ce que les écrits de Descartes avaient fait pour la philosophie, je veux dire qui la sécularisent, la mettent à la portée des profanes, la font pénétrer dans les causeries et les discussions du monde.

Toutefois ces époques où les femmes se ruent dans les activités d'ordinaire dévolues aux hommes ne sont pas celles où leur influence sur la littérature est le plus marquée. Et cela se comprend sans peine. Elles ont en pareille occurrence bien d'autres choses A faire qu'à s'occuper de vers, de grammaire, de questions d'art ; puis, comme elles prisent et encouragent avant tout les qualités fortes et masculines, elles s'intéressent plus aux hommes d'épée et aux politiques qu'aux hommes de lettres, et, si par hasard elles agissent sur ces derniers, le résultat de leur action est peu visible, parce qu'elles les portent î\ développer en eux ce qu'il y a de moins féminin.

Aussi faut-il considérer les moments où la puissance des femmes s'exerce de façon moins bruyante, mais plus profonde et plus sûre. Il n'est pas du tout nécessaire qu'elles possèdent le pouvoir en titre. Il ne faut jamais oublier ces paroles de la duchesse de Bourgogne A M"* de Maintenon' : « Matante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois ; et savez-vous bien pourquoi, ma tante? » — Et toujours courant et gambadant : « C'est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines. » Le règne des favorites en France a prouvé la justesse de cette boutade, et, sans parler des Mainte» non ou des Diane de Poitiers qui ont, chacun le sait, inspiré, commandé, suscité des œuvres conformes à leurs préférences, il y a des temps où les hommes féminisés subissent un ascendant qui, pour être doux et insinuant, n'en modifie pas moins leur façon de penser et d'écrire. On peut choisir comme exemple le second tiers du xvin* siècle alors que des seigneurs de la cour, souvent capitaines ou colonels, la ligure rasée, la tète poudrée, portaient des dentelles et des manchons, se piquaient d'exceller dans le parfilage ou la broderie, se présentaient dans les salons avec des ciseaux et des aiguilles d'or. Il est clair qu'en ces moments-lci poètes et poètereaux, romanciers et conteurs, littérateurs de tout genre écrivent surtout en vue du soi-disant sexe faible qui a su adoucir et amollir î\ son image le prétendu sexe fort. Les comédies de Marivaux, le Vert- Vert

i. Saint-Simon. Ch. ix, p. 197. Édition Chéruel.

de Gresset, les poésies musquées d'un Dorât ou d'un Bernis, portent la marque ineffaçable de celte condescendance au goût féminin. Encore aujourd'hui pourquoi ces romans qui s'étalent en tète des Revues ou au rez-de-chaussée des journaux, sinon pour allécher la même clientèle? Musset avouait que ses pièces étaient faites surtout pour ce qu'il appelait sou public de petits nez roses ; et j'ai entendu dire à Alexandre Dumas fils qu'en composant un drame ou une comédie il ne s'occupait pas plus des hommes que s'il ne devait pas y en avoir un seul dans la salle de spectacle.

Cette action permanente que les femmes exercent ainsi, même sans y tâcher, explique bien des caractères de notre littérature ; mais il me suffit pour l'instant de l'indiquer ; nous la préciserons un peu plus tard en étudiant les effets de la vie mondaine qui est l'intermédiaire ordinaire par où passe cette subtile et puissante influence. .

§ 2. — Revenons à la vie de famille. 11 faudrait parler maintenant des relations entre parents et enfants, entre frères et sœurs, etc. Il y a encore là bien des sentiments, bien des situations, bien des luttes qui ont fourni aux écrivains de tous les temps une abondance inépuisable de sujets. On pourrait €roire qu'ils ont dû se répéter de la façon du monde la plus fastidieuse. Mais non. De même que l'amour dans les temps modernes s'est transformé avec une souplesse infinie et est devenu quelque chose de plus complexe, de plus troublé et partant de plus dramatique que dans l'antiquité, de même ces sentiments toujours jeunes, comme ce qui est éternel, ont varié, suivant les époques, d'expression, et même d'intensité. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de litlérature dramatique^ a suivi curieusement ([uelques-unes de ces métamorphoses. Il resterait à en étudier la marche avec une méthode historique plus rigoureuse. Mais je veux seulement effleurer ici deux ou trois points qu'il n'a pas touchés.

Nul n'ignore quelle était la sévérité de l'éducation dans la plupart des familles nobles et bourgeoises d'autrefois. Au seizième siècle. Agrippa d'Aubigné ayant mécontenté son père par sa paresse, celui-ci le fit habiller comme un enfant d'artisan, lui mit des outils à la main et l'envoya en apprentissage.

264 CAUSES ET LOIS DE L'ÊVOLLTION LITIÉHAIRE

La leçon fut courte; mais elle avait été rude et elle proiila au jeune garçon. Voulez- vous voir cette rigueur s'adoucir de siècle en siècle? Vous pouvez indifféremment parcourir les Mémoires ou les comédies. Ces deux sortes de documents, si peu semblables qu'ils soient, offrent le même spectacle, avec cette différence que les comédies sont souvent en avance sur les mœurs et prêchent encore plus qu'elles ne peignent l'adoucissement de l'autorité paternelle et maternelle.

Considérons seulement trois auteurs appartenant h trois siècles successifs, Molière, Marivaux, Emile A.ugier.

Molière oppose l'un à l'autre deux systèmes d'éducation. D'un côté l'éducation répressive, ù l'ancienne mode ; une jeune fille élevée dans l'isolement et comme cloîtrée depuis son enfance ; sevrée des plaisirs du monde et même de rubans ; habituée à n'avoir rien à elle, surtout une volonté ; maintenue dans l'innocence à force d'ignorance, munie pour toute règle de conduite de préceptes sur la façon de se bien tenir et de faire gracieusement la révérence, préceptes mondains auxquels se mêlent quelques pieuses leçons sur la nécessité d'obéir u ceux qui ont reçu du ciel le droit de commander. D'autre part la jeune fille qui a grandi dans une honnête liberté, partagée entre le monde et la maison de son tuteur ; celle-ci n'est point une chose dont on dispose ; c'est une personne qui a ses préférences, qui les avoue ingénument et ne craint point qu'on veuille les violenter. L'une s'appelle Agnès ou Isabelle et n'a que de l'aversion pour celui qui l'a élevée ; elle le dupe avec autant de sérénité que d'innocente rouerie. L'autre se nomme Léonor et, pleine de tendresse pour celui qui a veillé sur son enfance, elle finit, moitié reconnaissance, moitié amour, par l'épouser. Molière commence ainsi la campagne que ses successeurs mèneront contre la discipline de fer léguée par les couvents du moyen ûge aux siècles suivants et qui pesait, qui pèse encore si lourdement sur tant de jeunes Glles. Cependant regardez d'un peu près ses personnages. Le ton des fils n'est certes pas toujours respectueux ; les Gérontes sont bernés et dupés par eux ; et Cléante h Harpagon qui lui donne sa malé-

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