Mai Ire Guérin
son fils, celui-ci Técoule d'un air narquois et Tinterrompt d'un ton gouailleur. Qu'on relise, dans les Effrontés^ la scène* où Charrier essaie de gronder Henri, une scène qu'Augier a refaite avec complaisance dans plusieurs comédies :
Charrier. — Asseyez-vous, Monsieur. Votre grand-père était un pauvre petit percepteur à Saint- Valéry...
Henri. — Je sais bien.
Charrier. — Veuillez ne pas m'interrompre. Quand j'eus achevé mes études au collège de Rouen, il m'embarqua pour Paris, avec quinze louis dans ma bourse et une lettre de recommandation ponr Laffitte. Savez-vous ce qu'il me dit en me quittant?
Henri. — Parfaitement. Tu me le répètes chaque fois que tu...
Charrier. — Je vous prie de remarquer que je ne vous tutoie pas.
Henri. — Parbleu! tu es fâché contre moi qui ai fait des lettres de change; mais moi, je ne le suis pas contre toi qui les as payées. Je n*ai aucun motif de te parler sévèrement...
Adieu l'antique autorité paternelle I Elle est ici raillée, bafouée ; et, pour en achever la ruine, c'est au dénouement le fils qui représente la morale et voit le père trembler et rougir devant lui.
Ces simples rapprochements parlent d'eux-mêmes. Qui ne sent Tabime qui sépare la famille d'aujourd'hui de celle d'autrefois? Et qui ne comprend pour l'historien la nécessité de noter en chaque époque à quelle étape en est l'émancipation des enfants ou, si l'on préfère, la désagrégation de la famille patriarcale?
En même temps que le respect des enfants a diminué, la tendresse des parents pour eux semble avoir augmenté. C'est un fait qui éclate aux yeux dans notre siècle qui aurait pu prendre pour devise ce vers de Musset :
C'est mon opinion de gâter les enfants.
Chose étrange! Rousseau, qui fut si dur pour ses propres enfants, qui les abandonna à la charité publique, a fait entrer Tenfant dans notre littérature. Avant lui, on ne se souciait guère d'observer et de peindre les petits hommes et les petites
1. Acte I, scène ii. Voir aussi la Contagion^ acte I, scène m.
femmes. Qui donc prenait la peine d'écrire pour eux? Les contes de Perrault, les fables de La Fontaine, à supposer qu'elles soient faites pour des enfants, quelques récits de Fénelon, voilà à peu près tout ce qu'on avait composé à leur usage, en dehors des livres de classe qui ne pouvaient point passer pour des livres d'agrément. Quand un homme ou une femme écrivait ses Mémoires, il ou elle passait avec un dédain superbe sur ces premières années de la vie qui sont pourtant si fécondes. On ne supposait pas qu'elles pussent avoir le moindre intérêt pour le public. Mais une fois que Rousseau, dans Y Emile et dans ses Confessions^ a su tantôt montrer l'épanouissement progressif de cette fleur délicate qui s'appelle un enfant, tantôt rajeunir ces souvenirs du premier âge qui gardent pour la plupart d'entre^nous la fraîcheur d'une matinée de printemps, c'est à qui s'avisera de regarder et de saisir sur le vif les joies et les douleurs naïves, les drames, les méfaits, les prouesses, les mille et une expériences de la vie enfantine. L'enfant, peu à peu, est devenu le petit roi de notre société. Dans la famille, tout le monde, à certaines dates, par exemple à Noël et au Nouvel an, reconnaît son pouvoir et fête sa jeune Majesté. Hors de la famille, il a sa cour; il a ses journaux qui paraissent tout exprès pour lui; il a une armée de conteurs qui travaillent à Tamuser et à Tinstruire; il a des artistes pour le peindre, des poètes pour le chanter, et parmi ceux-ci vous trouverez les i»lus grands. On a pu faire tout un gros volume des vers que Victor Hugo lui a consacrés. Je ne sais point si la tendresse maternelle a été plus vive de nos jours qu'autrefois ; je suis tenté de le croire, bien qu'elle ait été de tout temps passionnée; mais, à coup sûr, l'art d'être père et grand-père n'a jamais été poussé plus loin qu'aujourd'hui, si cet art consiste à satisfaire les désirs et les caprices de la gent enfantine ; et, comme il est aisé de le voir, cette exaltation d'un sentiment naturel a eu aussitôt son contre-coup dans les œuvres de nos écrivains. § 3. — Je ne rechercherai point les changements analogues qui ont pu se produire dans les relations des frères et des sœurs ou des autres membres qui composent la famille. Je rappellerai pourtant qu'il conviendrait de compléter cette élude par celle de la place qu'y occupent los serviteurs.
De siècle en siècle, les valets et les servantes, tout coinine les femmes, s'élèvent vers un état de mieux-èlre ; ils conquièrent peu à peu le droit d'avoir une existence personnelle ; ils arrivent à faire respecter en eux la dignité humaine. Cettt^ transformation, heureuse par un coté, est souvent fâcheuse par d'autres. Elle ne va pas sans entraîner la disparition de celle humble et légendaire fidélité qui les attachait à une maison comme des meubles familiers ou des animaux domestiques. Cet antique dévouement est souvent remplacé par larrogance ou même par le talent de plumer le maître au profil des gens qu'il paie et nourrit. L'augmentation d'indépendance correspond à une diminution de bonhomie et parfois d'honnêteté. En un mot, les serviteurs tendent i\ sortir de la famille, à n'y être que des auxiliaires passagers.
C'est à l'historien de mettre en parallèle la situation qui leur fut faite à chaque époque avec la représentation qu'en ont donnée les peintres attitrés des mœurs. On a déjà esquissé cette histoire en partie double * ; il faut la pousser plus avant,, en ayant soin de discerner ce qui, par exemple, dans nos anciennes comédies, fut tradition ou fantaisie de ce qui fut reproduction exacte de la société envii*onnante. C'est au théâtre surtout et ensuite dans le roman et la chanson qu'il y a lieu de suivre les gens de maison, et de Scapin jusqu'à Ruy Blas en passant par Figaro, de Martine jusqu'à la servante-maîtresse de Maître Guérin en passant par Lisette et Marton, la liste est longue des iK»rsonnages en qui les écrivains ont incarné cette classe populaire si intimemeut liée à la vie des classes supérieures.
Un exemple suffira pour montrer comment on peut noter, par comparaison, le degré atteint dans l'échelle sociale par le valet ou la servante. Je l'emprunte encore à Marivaux, et je me borne à considérer le valet tel qu'il l'a crayonné.
Sans doute Pasquin a toujours le malheur de rimer trop richement avec coquin et faquin. Il reste, comme ses confrères, Crispin, Dubois ou Trivelin, le roi des fourbes et des déclassés. Il lui est arrivé d'être maître et propriétaire, d'avoir même, à