Marc Monnier. Les dieux de Figaro, Paris-IIachette
ses heures, de Thoiineur et de la probité. Mais quoi ! Il a trois grands ennemis qu'il aime trop :1e vin, le jeu, l'amour. lia pâti de sa faiblesse à leur endroit. Il ne possède plus rien, que des créanciers qui sont de deux espèces : « Les uns ne savent pas qu'il leur doit; les autres le savent et le sauront longtemps. » Il va dès lors au hasard, gardant pour l'argent, surtout pour l'argent jaune, une passion qui n'est pas payée de retour; sa poche n'est qu'une auberge où les écus passent et ne séjournent pas. Dans ses malheurs, il a été recueilli par Dame Justice et il a fait chez elle, pour raison de santé, quelques petites retraites. Le sort veut qu'il soit maintenantau service : mais ne l'appelez pas laquais! Fi donc! Vous froissez sa délicatesse. Il est soldat, seulement soldat d'antichambre*; son uniforme est une livrée. Que dis-je? Il est mieux que cela encore. 11 est le bras droit de celui qu'il habille : « Je suis son associé", dit-il avec une modestie fière; c'est lui qui ordonne, c'est moi qui exécute. » Encore sait-il bien, sans le dire, que les rôles sont souvent renversés. On dirait vraiment que Marivaux a prévu Vo/ficieux de Quatre-vingt-treize.
Ce valet a des ambitions et des espoirs qui étonneraient bien ses devanciers. C'est qu'il a assisté au bouleversement des fortunes par l'aventure de Law; il a passé par la rue Quincampoix ; il a vu des camarades monter dans les carrosses au lieu de monter derrière ; il se sent assez alerte d'esprit et assez léger de scrupules pour devenir, lui aussi, financier. Il pourrait avoir entendu dire que le corps des laquais est « le séminaire de la noblesse' »; et, en attendant que la fortune le traite selon son mérite, il est plein d'égards pour sa grandeur future; il olerait volontiers son chapeau pour se parler. Entre homme de condition et homme en condition, il ne voit f|ue la différence d'une lettre; il ne se borne plus à copier les façons de sou maître; il prend ses habits et son nom, et ce n'est pas toujours pour le parodier, comme ce fou de Mascarille. Il joue l'homme de qualité avec tant de perfection qu'il en impose môme à cette fine mouche de Lisette, qui hésite entre le témoignage de ses