‹ La méthode scientifique de l'histoire littéraireChapitre 93 sur 135 · Gérard de Viane · texte numérisé non relu

Gérard de Viane

s'appelle Durandal, Joyeuse, Hauteclaire. C'est une amie ; le héros mourant songe avec inquiétude à ce qu'elle va devenir; il ne veut pas qu'elle souffre en passant aux mains des mécréants, il lui parle, il lui fait ses adieux. Ainsi s'achève, dans cette fidèle affection des chevaliers pour les instruments de leur gloire, cet idéal de vertu militaire dont la réalité a fourni les premiers traits aux trouvères, auteurs de nos vieilles chansons de geste.

On peut deviner sans peine les vices qui correspondent à ces vertus guerrières et on les rencontre à chaque pas dans les mêmes poèmes. Qui dit courage dit aussi presque toujours témérité. Les fanfaronnades abondent. Les héros mettent leur point dlionneur à refuser d'appeler à leur aide. Roland, trahi, surpris par une nuée de Sarrasins, s'obstine à ne pas sonner du cor, pour qu'on n'accuse de lâcheté ni lui, ni ses parents, ni la France. 11 aime mieux se laisser massacrer avec toute l'arrièregarde de l'armée. Ailleurs, c'est Guillaume d'Orange qui s'introduit avec deux hommes dans une ville musulmane; il est reconnu, enveloppé, mais il combat si crânement qu'il donne aux siens restés hors des murs le temps d'accourir et de prendre la ville. — Qui dit énergie, fermeté dit souvent aussi brutalité, violence, cruauté. Et, en effet, sous l'empire de la colère, ces héros, tout h l'heure si généreux, deviennent de véritables sauvages. Dans un banquet, ils se jettent à la tête les couteaux et les quartiers de viande. Dans une partie d'échecs, ils abattent d'un coup d'échiquier leur adversaire qui est sur le point de gagner. Dans la bataille, ils mutilent l'ennemi vaincu et l'accablent par surcroît de plaisanteries féroces. « Tu es boiteux, s'écrie l'un, et Ernaut est manchot : l'un sera portier, l'autre guetteur. » L'ennemi tué, c'est pour eux un plaisir exquis de plonger leur épée dans sa cervelle. Un chevalier arrache le cœur de celui qu'il vient de terrasser et le jetant à un cousin du mort, il lui crie : « Vous pouvez le saler et le faire rôtir. » Les rancunes invétérées des vainqueurs sont plus fortes que la mort et le temps. L'un de ces barbares fait exhumer un cadavre, fait orner le crâne de pierres précieuses et se plaît à boire dans ce hideux trophée transformé en coupe de fête devant le fils môme de la victime. Que dire des bourgeois, des paysans, des serfs?

Ils sont pillés, rançonnés, mallraités, sans que jamais un mot de commisération soit prononcé à leur adresse. Il est visible que pour les trouvères de ce temps-là les petits sont destinés à être la proie et le jouet des grands.

Ainsi Tétat moral de la société féodale se reflète, sous ses deux faces contraires et inséparables, dans les types imaginés par les poètes. Qu'arrive-t-il, le jour où d'autres vertus prennent dans la vie réelle la place des vertus militaires? Ce jour-là les types littéraires changent à leur tour. Les poètes comiques, qui à toute époque se chargent de faire saillir le désaccord existant entre l'idéal et la réalité, se moquent du personnage accepté comme modèle ; ils font la parodie ou la satire des héros qui sont déplacés dans un milieu nouveau. Un poème héroï-comique nous présente, par exemple, un vaillant chevalier qui part en guerre, affublé d'une armure rouillée, armé d'une gaule à abattre les noix, monté sur une vieille jument, vénérable aïeule de Rossinante ; il est le digne fils d'un père qui n'avait pas son égal pour transpercer les limaces et les papillons; il a pour adversaire une vieille femme et il est battu. Ou bien nous voyons Charlemagne et ses douze pairs, qui, arrivés à la cour de l'Empereur de Gonstantinople et ayant peut-être bu plus que de raison, font assaut de gasconnades. L'un s'engage à remuer du bout de son petit doigt une énorme boule de fer qui gît dans une salle du palais ; un autre se flatte de faire éclater les mailles d'un haubert en gonflant les veines de son cou et les muscles de sa poitrine ; un troisième prétend toucher un écu sur le haut d'une tour en lançant une flèche d'un quart de lieue. Voilà, n'est-il pas vrai, la bravade, qui est le péché des braves, joliment raillée! Or le jour où l'on sait si bien tourner en ridicule les exagérations de la vertu depuis longtemps régnante, c'est qu'elle a été détrônée par une autre et ce jour-là aussi le héros des poètes et des romanciers a déjà pris un autre caractère.

§ 3. — Je choisis un autre exemple, un cas particulier que je suivrai dans trois époques. Je choisis ce lieu commun du roman et du théâtre, la lutte de l'amour et du devoir conjugal dans un cœur féminin, et je vais tâcher de montrer comment les solutions difl'érentes que donnent à ce conflit Corneille, Racine et

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Voltaire correspondent à Tétat moral de la société où ils ont vécu *.

Corneille est le contemporain des jansénistes de la première heure qui sacrifient sans hésiter les plaisirs du monde et les affections les plus légitimes au désir de vivre en communion avec Dieu, qui prêchent et pratiquent les préceptes les plus sévères. Sans être du parti des solitaires, il se développe dans la même atmosphère morale que les fortes vertus des hommes de Port-Royal, que les volontés robustes et les âmes austères de ces puritains catholiques. 11 est le contemporain des précieuses, qui aiment sans doute la galanterie, mais qui tiennent pour Tamour platonique, qui poussent la pudeur jusqu'à la pruderie, qui proclament, comme Armande dans Les femmes savantes^ la suprématie de Tesprit sur la matière, de la raison sur la partie animale. Ninon de TEnclos, qui s'y connaissait, les appelait « les jansénistes de Tamour ». Il n'est pas jusqu'à l'entourage du roi qui n'offre, au temps où Corneille est dans la force de l'âge, le spectacle d'une retenue assez rare. Louis XIII, qu'on a surnommé le Juste, mériterait à meilleur titre le surnom de Chaste. Il se distingue des autres Bourbons par une pureté de mœurs qui ne se retrouve ni chez son père Henri IV ni chez son fils Louis XIV. Quelles sont encore, en ce temps-là (vers 1640), les théories morales en vogue? La grande majorité est croyante et la morale chrétienne n'est guère battue en brèche. Or, elle soumet les appétits des sens aux lois de la raison et de l'Église. La morale philosophique est d'accord avec elle pour le moment. C'est Descartes qui domine, et Descartes est profondément spiritualiste. 11 voit essentiellement dans l'homme un être qui pense. « 0 pur esprit », lui écrira Gassendi, adversaire railleur, mais d'abord impuissant, de sa doctrine. Quant aux passions, qui tiennent trop du corps, elles sont condamnées comme des causes d'erreur et d'achoppement : ce sont elles qui empêchent l'homme d'aller droit au vrai et au bien.

I. On peut utilement suivre de siècle en siècle les variations d*une légende. Ainsi les transformations de Don Juan, les atténuations apportées par Corneille à l'histoire du Cid, les interprétations successives données à la révolte de Prométhée sont révélatrices de changements opérés dans les mœurs ou dans les conceptions morales.

Si tel est bien l'état moral du milieu où vit CorneiUe il est .naturel que dans les personnages créés par lui le devoir l'em porte sur la passion. Oh ! sans doute il y aura lutte : que seraii un drame sans lutte? Mais le résultat n'est jamais une déS pour la volonté sûre d'elle-même. C'est une dure épreuve wur la fermeté de Pauline que son entrevue avec Sévère, au'eUe a •cru mort et qui revient pour l'épouser, alors qu'elle est U^femme d un autre. E ^ l'a aimé; elle l'aime sans doute encore; cTeU rêve de lu., elle a peur de le revoir, et elle souffre, elle plem-e môme de ne pouvoir plus être sienne. Seulement eUe résiste •à son penchant; son âme est déchirée, non ébranlée. Sa vertu demeure impitoyablement maîtresse. Pauline le dit et redit avec msistance;, et pas un instant elle n'hésite à décourager I amoureux qu. reparaît si mal à propos. De même qu'elle lî repousse jadis par obéissance à son père, de même elle le congédie avec une dignité profonde par respect des droite Z Polyeucte, en devenant son mari, a reçus à son affection. Elle ui dit adieu avec une austérité qui n'exclut pas un reste de Tppeir' ™"' '" "''''" ^"'^ espérance à celui qu'eUe Trop malheureux et trop parfait amant.

Si nous passons à l'époque de Racine, les théories morales m ont pas encore eu le temps de changer. Mais l'ascétisme n est plus en faveur, on n'en est plus même aux vertueuses indignations de Pascal contre la morale relâchée. On sémWe admettre en pratique du moins, qu'il est avec le ciel des .accommodements. C'est l'avis du roi et de la jeune cour Louis XIV se partage entre ses favorites et son confesseur on remarque en lui, à certains moments, le combat de l'amour et du jubié suivant l'expression d'une malicieuse contempraine mais c est l'amour qui triomphe, sans préjudice de bruZes accès de dévotion, jusqu'au jour où le grand roi vieilH fem

femltr"' *"? '''"'' ''''' "°" ^' Maintenon. Quant aux autres femmes que le roi a aimées, elles rachètent leur grandeur

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