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Préjugés, inslitutions sociales, etc

hardiment des droits antérieurs à ceux du mari. Alzire résiste», il est vrai, mais elle veut se tuer pour se dérober à celui qui est devenu son époux et son maître, pour rejoindre au moins dans la tombe Tamant qu'elle a perdu. Et le contraste éclate plus, violent encore au dénouement. Corneille ne fait pas épouser Pauline par Sévère, une fois que Polyeucte a disparu ; elle devient chrétienne comme son époux ; elle veut le suivre jusque dans le martyre. Voltaire, lui, supprime Gusman, le mari, qui meurt en unissant ceux qu'il avait séparés de son vivant.

11 me semble inutile d'insister : on voit assez comment Fétat moral des trois époques trouve son expression chez les trois poètes.

Il serait facile de multiplier les preuves de semblables répercussions littéraires. Au temps de Louis XI, qui est bien près d'être celui de Machiavel, la ruse, le manque de parole sont procédés familiers ; la finesse dégénère en déloyauté, Thabileté en fourberie. La théorie du succès est proclamée, affichée. L'essentiel est de réussir ; peu importent les moyens. Jusque dans les premières années du seizième siècle, la conscience des rois, des princes, des hommes politiques est d'une souplesse infinie. N'est-ce pas l'un d'eux, et non des pires, Gonzalve de Gordoue, qui disait que la toile de l'honneur doit être lâche?' Louis XI demandait à la Vierge la permission et le pouvoir de duper ses ennemis. On connaît aussi le mot de Ferdinand le- Catholique ; Louis XII disait avec humeur : « C'est la secondefois qu'il me trompe. — 11 en a menti, s'écria Ferdinand. C'est au moins la dixième. »

Or, qu'on jette un coup d'œil sur la littérature de ce demisiècle. Voici Villon qui célèbre les Repues franches, c'est-à-dire les festins qu'il s'est offert aux dépens d'autrui, et certains tours d'adresse qu'on qualifierait aujourd'hui d'escroqueries. Puis Philippe de Comynes raconte avec une sérénité parfaite, sans un mot de blâme, sans un cri d'indignation,, les trahisons, les perfidies, dont abonde l'histoire contemporaine, les trafics de conscience dont il a été le témoin et le complice en qualité de conseiller du roi Louis XI. Il écrit sans sourciller : « Qui aura le proufîct aura l'honneur ! » Et il semble même se délecter dans le récit des intrigues savamment ourdies, des victoires de

l'astuce sur la force et rhonnèteté naïve. Cherchez-vous quel est au théâtre le chef-d'œuvre du temps? C'est La farce de r Avocat Pathelin, dont toute la moralité peut se résumer en ces termes : A trompeur^ trompeur et demi. Pathelin est alors le héros populaire. C'est à qui le mettra en scène et lui prêtera de nouvelles prouesses. La littérature a créé, comme toujours, un type en qui s'incarnent les qualités et les vices du moment.

Un dernier exemple. Quand le chemin du paradis commence à être le chemin des honneurs terrestres, quand Bossuet et Bourdaloue sont dans tout l'éclat de leur puissance, quand le roi Louis XIV prépare la révocation de l'Édit de Nantes, quand les controverses religieuses entre protestants et catholiques, entre jansénistes et jésuites passionnent le public autant que les querelles politiques et sociales le font de nos jours, quel sera le vice régnant? Molière se charge de répondre par la bouche de son Don Juan : « L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer. Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée... » Bientôt paraît Tartufe, et la fausse dévotion est si bien le vice de cette seconde moitié du xvu* siècle que La Bruyère, vingt ans plus lard, peindra sous le nom d'Onuphre un Tartufe retouché et affiné.

§ 4. — On ne saurait étudier les rapports de la littérature et de la morale sans parler de l'influence exercée sur les œuvres littéraires par Tidée même qu'on se fait des rapports qu'elles doivent avoir.

En cette matière il existe deux théories extrêmes et opposées. L'une soutient que la littérature, ayant pour but unique le beau et ainsi sa fin en elle-même, n'a rien à voir avec la morale, n'a nullement à se soucier de savoir si elle pousse au bien ou au mal. Il y a des œuvres belles et des œuvres laides ; il n'y en a point de saines et de malsaines. C'est ce qu'on appelle souvent la théorie de l'art pour Vart,

L'autre prétend que la littérature n'est pas seulement un jeu d'esprit et une amusette pour oisifs ; qu'elle propage des idées et des sentiments en les exprimant ; qu'elle suggère parfois

des actes ; quVIant une force considérable, elle peut et doit travailler au progrès moral et social, devenir un instrument de perfectionnement individuel et collectif.

Suivant que Tune ou l'autre prédomine, les caractères de la littérature sont bien différents.

Si Ton admet que Tart doive être « fainéant », comme dit Victor Hugo, si Ton veut qu'il ressemble aux lys des champs, qui ne travaillent ni ne (lient et sont pourtant velus de splendeur, si Ton exige qu'il plane, indifférent et superbe, audessus des vils intérêts humains, sans avoir ni patrie, ni religion, ni préférence politique ou philosophique, on supprime, on retranche de la littérature plusieurs genres qui comptent pourtant plus d'un chef-d'œuvre. Adieu sermons, pamphlets, satires, discours politiques! Dans ce qui reste après cette grave amputation, l'écrivain est condamné au perpétuel dilettantisme, qui jongle avec les opinions et dit tour à tour blanc et noir ; impassible, il risque de composer des ou\Tages qui ont le froid et le poli de la glace ; détaché de la lutte des idées, il est réduit au souci exclusif de la forme ; forcé de s'abstenir en toute question qui touche à la vie profonde de la nation, il s'abâtardit en une sorte de veulerie et de lâcheté intelleclectuelles ; il en arrive à fabriquer de jolis riens, des bibelots de décadence, flacons ciselés où ne demeure plus une goutte de liqueur, plus un atome de parfum ni de pensée. 11 advient même qu'à force de répudier tout souci de la morale certains auteurs se plaisent à la heurter dans leurs ouvrages ; qu'ils prennent un goût dépravé pour les pourritures élégantes, pour les paradoxes effarouchants, pour les crudités répugnantes ; et alors, dénoncés par les moralistes comme des corrupteurs de parti pris et des malfaiteurs publics, ils compromettent et avilissent avec eux la littérature.

Si au contraire elle se donne pour tâche d'élever et de redresser les âmes, si elle entend, non pas seulement faire naître des fleurs et des herbes folles, mais semer le bon grain, elle aura d'autres qualités et d'autres défauts. Elle sera passionnée et passionnante ; elle s'adressera, non plus aux raffinés, mais à la foule ; elle deviendra militante, capable ainsi de soulever des enthousiasmes et des colères ; elle pourra exercer

une action sur l'évolution d'un peuple, sur la marche d'une société. Le danger est alors qu'elle introduise cette préoccupation de moraliser les gens dans des genres qui ne s'y prêtent pas ; qu'elle dénature les faits pour les accommoder au but qu'elle poursuit ; qu'elle fausse la vérité historique pour soutenir une thèse; qu'elle fausse, au théâtre ou dans le roman, la vérité psychologique, en vue d'aboutir à tel dénouement, dans l'intention de rendre sympathique ou antipathique telle opinion ou tel personnage. Le danger est aussi que l'écrivain, désireux de prêcher ses lecteurs, de les diriger en un certain sens, oublie ou dédaigne de plaire, provoque l'ennui, sacrifie la beauté, froisse et dégoûte par une intolérance mesquine. Que de romans fastidieux, que de pièces fades, où l'auteur a mutilé et défiguré la vie sous prétexte de la peindre, non telle qu'elle est, mais telle qu'elle devrait être I

Je n'ai point à discuter ici ces deux théories, qni alternent dans le développement d'une nation. Elles ont tour à tour leur raison d'être et leur utilité ; elles répondent à des besoins changeants. Chacune corrige les excès de l'autre et entre elles deux se placent à certains moments des théories moins tranchantes qui essaient de concilier ce que chacune contient de juste. Mais l'historien n'a point à faire un choix entre ces conceptions diverses ; il aura rempli tout ce qu'on est en droit d'attendre de lui, s'il a su relever les effets littéraires différents qui en découlent.

§ 5. — Il devrait encore étudier à fond l'action de la littérature sur les mœurs, étude à la fois longue et délicate, dans laquelle on ne saurait trop se mettre en garde contre les affirmations erronées ou hasardées.

Assez souvent la liaison entre certains livres et certaines façons de penser, de sentir et d'agir s'impose d*elle-même à l'attention. 11 y a des épidémies morales qui sont, en grande partie, d'origine littéraire. Ainsi, pour peu qu'on suive dans sa marche ce qu'on a nommé de nos jours u le mal du siècle », cette espèce de petite vérole noire quia sévi durant bon nombre d'années, on voit, pour ainsi dire, la contagion passer de certains écrivains fameux à leurs lecteurs; on voit le suicide parfois, plus souvent l'aveulissement de la volonté dériver des

œuvres pessimistes et déprimantes composées par les homme» de talent qui furent atteints de cette maladie. Il arrive même qu*une théorie émise par un philosophe ou un romancier, puÎBcouvée dans un cerveau fruste et violent, se répercute en crime ; des procès retentissants ont permis de constater quelques-unes de ces mystérieuses transmissions de fluide qui vont foudroyer à distance quelque victime. Les méfaits et le cynisme du Julien Sorel de Stendhal ont suscité une triste émulation chez de naïfs amhitieux. M. Bourget, dans Le disciple^ a choisi pour sujet un cas de ce genre. J aurais bien à dire sur le fil un peu léger qu'il établit entre Tacte commis par un jeune détraqué et la doctrine du savant austère qui fut son inspirateur sans le savoir; j'estime qu'il calomnie le déterminisme en lui reprochant de supprimer la distinction du bien et du mal; je crains qu'il ne conseille une chose de valeur morale très dou* teuse, quand il invite l'homme qui croit avoir trouvé une vérité psychologique contraire aux opinions reçues à ne pas la divulguer, de peur des conséquences qu'elle pourrait entraîner. Mais il a raison de rappeler aux écrivains qu'ils manient des armes dangereuses, dont la portée dépasse leurs prévisions; qu'une idée lancée par le monde est, comme la balle du fusil, une force déchatnée qui va sans qu'on puisse la faire rentrer dans sa prison ; que par suite il convient, avant de la laisser aller, de s'assurer, par tous les moyens dont on dispose, qu'elle est conforme à ce qui est ou à ce qui doit être. Il voudrait que tout auteur se considérât comme ayant charge d'âmes et tenu de rendre compte aux générations futures de ce qu'elles auront recueilli dans ses ouvrages; et il écrit très justement à ce propos * : « Pensant à cela, il n'est pas d'honnête homme de lettres, si chétif soit-il, qui ne doive trembler de responsabilité. » Voilà qui est bien 1 Mais comment déterminer les effets moraux produits par une œuvre littéraire? La tâche est des plus ardues et l'on comprend aisément pourquoi. Ces effets dépendent de deux choses : de la nature de l'œuvre, de la nature du public. Or, œuvre et public sont tous deux des ensembles complexes qu'il faut décomposer.

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