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Seconde préface

332 CAUSES ET LOIS DE L'É\^OLLTION LITTÉRAIUE

la prédisposition de chacun d'eux, peuvent être affectés par la même œuvre de façon diverse et même contraire !

Que faut-il donc faire pour triompher des difficultés qui entravent en pareille matière les investigations sérieuses?

Il faut d'abord recueillir avec soin tous les aveux directs par lesquels les hommes d'une époque ont confessé Tinfluence exercée sur leur conduite par tel ou tel livre. Parfois tout un parti, toute une école, toute une secte crie son admiration pour une œuvre ou un écrivain ; quand des gens se proclament calvinistes, byroniens, stendhaliens, tolstoïstes, que sais-je encore, ils avertissent qu'on doit chercher sur eux l'empreinte d'un maître ; et de fait, dans leur conduite et leur pensée, si l'on connaît bien ce maître, on retrouve aisément les traces de l'ascendant qu'ils ont subi. M. P. Bourget, dans ses EsmU de psychologie^ essaie de démêler quelles ont été les idées dirigeantes suggérées à un homme de sa génération par les écrivains de la génération précédente; il aboutit de la sorte à des constatations précieuses; car elles sont incontestables pour luimême et valent encore pour bon nombre de contemporains qui se sont reconnus en lui. On sait après cela quels livres ont influé sur un groupe d'esprits et en quel sens ils ont agi. Il serait à souhaiter qu'à toute époque un représentant de tous les groupes intellectuels existant alors eût pris la peine de faire un travail analogue pour lui et les siens; on aurait de la sorte une série de témoignages qui donneraient le droit d'embrasser une époque entière dans les conclusions qu'on tirerait sur l'origine de ses principales tendances. Faute de mieux, les biographies des hommes célèbres, les mémoires où ils ont conté la genèse de leurs convictions sont fort utiles à consulter. Quiconque lit avec attention les Confessions de Jean-Jacques y découvre sans peine qu'en son enfance la Bible, Plutarque et les romans de M"' de Scudéry sont les ouvrages qui ont eu la part prépondérante dans la formation de son caractère. Les registres des loueurs de livres, des éditeurs, des théâtres fournissent aussi des renseignements sur ce qui plaisait le plus au grand nombre et servent de guides dans la recherche des points sur lesquels la vie a pu imiter la représentation de la vie.

Il faut conseiller encore à ceux qui poursuivent une enquête

de cette espèce de distinguer nettement deux catégories d'œuvres : celles qui avouent Tintention d'agir sur les lecteurs» spectateurs ou auditeurs ; celles qui agissent sans que les auteurs Paient voulu et même contre leur volonté.

Pour les premières (sermons, pamphlets, articles de polémique, pièces et romans à thèse), animées d'un esprit réformateur et partant idéaliste, les documents du temps révèlent Taccueil qui leur fut fait et souvent Teffet immédiat qu'elles eurent. Dans les moments de ferveur religieuse la prédication a des triomphes qui paraissent surnaturels; des paroles tombées du haut de la chaire se traduisent aussitôt en actes passionnés ; ainsi, à la voix puissante de Savonarole, jeux, danses, tableaux et statues profanes disparaissent de la légère et païenne Florence et toutes les vanités mondaines sont brûlées solennellement sur la grande place, en compagnie du seigneur Carnaval, par une population fanatisée. Tel discours politique a renouvelé ces miracles de l'éloquence ; telle proclamation affichée, en un jour de crise et die danger public, a mis en fermentation tout un peuple. On n a pas oublié la fièvre de maternité qui fit éruption dans le beau monde de Paris, quand Rousseau eut dénoncé comme de mauvaises mères les femmes qui livraient leurs enfants à des nourrices ; jusque dans les couloirs de l'Opéra, on put rencontrer des enfants à la mamelle que leurs jeunes et pimpantes mamans venaient allaiter durant les entr'actes. Quelquefois TefTet produit n'est pas du tout celui que désire l'auteur : il peut^nême en être le contre-pied. Pour peu qu'une sommation impérieuse à marcher dans un sens indiqué s'adresse à des esprits déjà las et trouvant qu'ils sont allés assez loin, l'envie leur vient aussitôt de rebrousser chemin. Tel est, en tout domaine, le mécanisme ordinaire des réactions. Il ne manque pas de caractères contredisants à qui l'on fait aimer ce qu'on cherche à leur faire haïr et ceux-là sont le châtiment des propagandistes à outrance. Quand d'Holbach et ses amis, au siècle dernier, devenant des fanatiques à rebours, voulurent imposer autour d'eux une sorte d'athéisme obligatoire, Duclos, le philosophe, qui n'était guère chrétien, s'écriait avec humeur : « Ils en diront tant, qu'ils me feront aller à la messe. » On raconte qu'un avare, voyant l'Harpagon de Molière souffler une

chandelle inutile, laissa échapper ce cri de joie : « Voilà une leçon dont je profiterai. » Leçon d'avarice tirée d'une pièce contre Tavarice I J'ignore si l'anecdote est authentique, et peu m'importe ; mais elle enseigne que, pour mesurer le résultat obtenu par Teffort de ceux qui prétendent terrasser un vice ou une superstition, il faut très souvent regarder dans la direction opposée au but quHls ont visé.

Pour les œuvres qui s'attachent à peindre la réalité sans essayer de la transformer, qui mettent leur point d'honneur à ne pas trahir les préférences de l'auteur, qui s'efforcent de reproduire impartialement le spectacle du monde environnant ^ pour les œuvres réalistes, en un mot, il semble d'abord qu'elles soient, pour ainsi parler, amorales et, par conséquent, incapables d'exercer un genre d'action qu'elle ne recherchent pas, qu^elles font même profession de s'interdire. Ce n'est pourtant là qu'une illusion. Ces œuvres ont doublement leur moralité.

D'abord, par cela seul qu'elles déroulent une suite logique d'événements, un engrenage serré de causes «et d'effets, elles donnent souvent de lumineuses leçons de choses ; elles montrent comment telle conduite engendre telle conséquence, et cela vaut un prêche. C'est pourquoi des Sociétés de tempérance n'ont pas hésité à faire jouer le drame tiré de L'Assommoir de M. Zola; la déchéance et la mort de Coupeau dans les convulsions du delirium iremens leur ont paru être une illustration saisissante des dangers de l'ivrognerie. Puis on peut dire aussi que de tout ou>Tage, à moins qu'il ne soit d'une rare insignifiance, se dégage une conception particulière du monde, un jugement sur la vie. En vain l'auteur a-t-il voilé ses intimes convictions ; elles percent toujours à travers son masque impassible. Il suffit que certains personnages, certains actes apparaissent plus sympathiques que d'autres (et comment pourrait-il en être autrement?) ; lecteurs ou spectateurs tendent à incliner dans le sens où l'auteur a penché lui-même, et ils y sont entraînés d'autant plus volontiers que celui-ci, au li«u d'asséner ses opinions, laisse à moitié deviner le fond de sa pensée.

Du reste, qu'il s'agisse d'œuvres idéalistes ou réalistes, ce qui importe n'est pas seulement l'idée maîtresse, la thèse incon-

•sciente ou déclarée dont elles sont Tenveloppe ; le détail est à considérer autant que Tesprit général. Je sais des contes dévots abondants en scènes scabreuses qui jurent étrangement avec rintention et les conclusion édifiantes. «Tai entendu des sermons sur la chasteté qui étaient fort instructifs et des plus troublants pour des âmes innocentes. Un roman qui est un élixir de désespoir et de misanthropie peut contenir un épisode qui réconforte et relève. Des livres, qui se croyaient irréprochal)les, ont été condamnés par des moralistes austères, parce qu'ils «excitaient à la volupté en la décrivant pour en montrer les périls. Les puritains qui réprouvent en bloc le roman et le théâtre allèguent qu'il s'y glisse presque toujours des tableaux •capiteux et ils proscrivent comme contagieuse et grisante la description seule des mouvements de Tamour. Une scène, une page, une ligne peuvent ainsi contenir une essence subtile qui monte à la tète des gens. Nous n'en conclurons pas que la littérature est nécessairement un dissolvant des bonnes mœurs, un formidable agent de dépravation. Certes, la débauche, l'impudeur, la sensualité ont dans la nature de l'homme et dans la constitution d'une société des causes plus profondes que dans la littérature, même dans celle qui est, h bon droit, taxée d'immorale. Tout n'est pas faux pourtant dans le préjugé courant qui fait volontiers de celle-ci le bouc émissaire des péchés d'Israël ; des craintes qu'elle inspire nous retiendrons seulement ceci : que les moindres des productions littéraires ont comme une vertu magique dont nul ne peut calculer ni méconnaître la puissance ; et que, tantôt corruptrices, tantôt •éducatrices, elles sont toujours des forces sociales.

Reste à savoir en quels cas et en quelle mesure ces forces font du bien ou du mal. Mais ce problème, qui intéresse l'éducation autant que l'histoire, ne sera résolu qu'après une multitude d'enquêtes méthodiques qui auront établi son bilan dïnfluence pour chacun des livres ayant remué une génération. Ai-je besoin de répéter que je n'ai pas songé à résoudre ici un problème aussi compliqué, que j'ai voulu seulement en préciser les termes et indiquer quelques moyens d'en préparer la solution?

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