CHAPITRE XIV
La littérature et la science poursuivent deux buts différents : Tune cherche à plaire, Tautre à instruire ; Tune vise à la beauté, Tautre à la vérité. Cela ne veut pas dire que la littérature, en tâchant avant tout d'exciter ce plaisir particulier qu'on appelle le plaisir esthétique, néglige ou dédaigne les données fournies par la réalité et les résultats acquis par le savoir humain; elle esl obligée d'en tenir compte, et suivant les temps, les genres littéraires, les goûts des individus, elle fait une part plus ou moins large au vrai et au vraisemblable. Cela ne veut pas dire non plus que la science, en s'efforçant de débrouiller le mystère qui nous enveloppe, fasse fî de Tordre, de l'élégance, du bien dire, de tous les attraits que l'art prête à l'exposé des idées et des faits ; elle aussi, suivant les temps, les matières traitées et les goûts individuels, elle aspire plus ou moins à charmer, ne fût-ce que pour les tenir en éveil, les intelligences qu'elle veut avant tout éclairer.
11 peut y avoir des ouvrages qui relèvent uniquement de l'une ou de l'autre ; un traité de géométrie ou d'algèbre ne se pique guère d'avoir des qualités littéraires; un conte de fées ou un poème fantastique n"a le plus souvent rien à démêler avec la science. Mais il y a aussi quantité d'œuvres qui sont mixtes, qui ont un caractère double. C'est le c.is, par exemple, pour les écrits qui traitent des sciences concrètes et sont appelés
1. Ce chapitre a été publié dans la Nouvelle Revue du i^^ juillet 1898.
à tracer des descriptions du monde extérieur ou bien pour ceux qui exposent quelque vaste théorie. C'est le cas encore pour ce qui rentre dans le cadre des sciences dites morales et politiques, par exemple pour Thistoire et la philosophie.
Presque à toute époque, dans cette espèce de domaine indivis, la science et la littérature se livrent un combat acharné. La question de frontière n'a jamais été vidée. Chacune empiète tour à tour sur sa rivale. Chacune tour à tour prédomine, et il est assez aisé d'indiquer comment alternent leurs victoires successives. Dans les périodes réalistes, la science, qui constate, accumule et ordonne des faits réels, triomphe et fait invasion sur le territoire de sa voisine; dans les périodes idéalistes, la littérature, qui ne peut créer la beauté sans avoir devant les yeux un idéal, prend sa revanche et ressaisit une partie du terrain conquis: A considérer l'ensemble des siècles, il semble bien que la science ait eu, en somme, l'avantage et obtenu des agrandissements définitifs ; mais ce n'est pas sans des reculs momentanés, sans des défaites partielles sur des points où elle s'était indûment avancée et où elle ne pourra jamais s'établir. Duel utile, qui stimule, fortifie, développe les deux adversaires! Duel intermittent d'ailleurs, qui n'empêche pas entre elles un échange de bons offices, quand elles savent rester chacune à la^ place qui lui appartient en propre I Elles peuvent, à l'occasion, se prêter mutuelle assistance ; et c'est pourquoi il importe de noter avec soin, aux divers moments de l'existence d'un peuple, la nature des relations qu'elles ont ensemble.
§1. — Comment la littérature peut-elle exercer sur la science une action heureuse et légitime? C'est d'abord et surtout en lui donnant des leçons de beau langage.
On le vit bien en France au xviu' siècle. Alors coexistent en beaucoup d'hommes des préoccupations scientifiques et des visées littéraires. C'est un des traits saillants de l'époque en même temps qu'un fait gros de conséquences. Montesquieu dissèque des grenouilles, étudie le gui au microscope et songera plus tard à mettre une Invocation aux Muses en tête de V Esprit des lois, A l'Académie des sciences, Fontenelle, auteur
G. Renard. 22
33« CAUSES ET LOIS DE LÉVOLVTION UTTÉRAIRE
de tragédies et de pastorales, débite avec compétence des^ éloges de savants. Voltaire y présente des mémoires sur le feu. A r Académie française, d'Alembert, géomètre et mathéma* ticien, lit des Eloges de littérateurs; BufTon y prononce son fameux discours sur le style. Diderot, encyclopédie vivante, est le précurseur à la fois du drame romantique et de la théorie de révolution.
Or, en s*unissant ainsi à la science, la littérature lui rend des services signalés. Elle met à la portée de lout le monde ce qui risquait de rester enfermé dans un petit cercle d'initiés. Elle donne des ailes aux trouvailles qui ont vu le jour dans les gros livnes techniques ou dans les creusets des laboratoires. Elle répand Tagrément, la grâce sur les notions les plus abstruses. Elle ôte à sa sœur, laborieuse, mais trop souvent pédante, sa mine rébarbative; elle fait d^elIe une personne, non seulement accessible aux profanes, mais avenante, aimable, séduisante.
Ce fut et c'est encore une des gloires de la littérature française d'être la grande vulgarisatrice. Elle a par là bien mérité de la civilisation liumaine. Vérité inutile et comme non avenue, celle qui demeure au fond d'un puits, fût-ce un puits de science ! 11 est nécessaire de l'en tirer, de la vêtir, de la parer, pour Tintroduire dans les salons, dans les familles, dans lesécoles. Non seulement on lui donne ainsi le rayonnement auquel' elle a droit, mais on fait davantage; en augmentant le nombre de ceux qui la connaissent, on éveille parmi eux des vocations dormantes, on incite les générations nouvelles au labeur ardu d'accroître la somme de nos connaissances ; on fait germer une moisson plus abondante de savants, parce que la sélection desgénies à venir s'opère sur un milieu plus large et de niveau moyen plus élevé. La littérature, en répandant la science, lui prépare une légion d'amoureux et des lendemains triomphants.
Oh ! sans doute, il y a une condition indispensable pour qu'elle ne fasse pas de mal en croyant faire du bien. C'est de savoir se subordonner à celle qu'elle veut aider; c'est de ne pas satisfaire, aux dépens de la vérité, sa prédilection pour la beauté ! Si elle prétend faire passer au premier rang le désir de plaire ou d'amuser qui est sa principale raison d'être, ^si elle devient de la sorte une servante-maîtresse, une alliée qui com-
mande, adieu le profit de son intervention ! La science attifée, pomponnée, enrubannée ne perd pas seulement le charme austère et viril qui lui convient; elle est sujette à perdre du même coup la précision, qui est sa qualité essentielle. A force d'être embellie et efféminée, elle peut être faussée. Fontenelle, quand il fait de l'astronomie galante à Tusage des marquises, roule sur une pente dangereuse qui mènerait vite à l'astronomie romanesque. Buffon, quand il décrit les animaux en termes d'une noblesse impeccable, est tenté de sacrifier un détail d'apparence grossière à Télégance d'une phrase académique.
Ce péril se fait déjà sentir dans les ouvrages essentiellement scientifiques ; mais il est plus sensible et plus grave encore dans les genres d'écrits qui sont mitoyens entre la littérature et la science, tels que l'histoireet la philosophie. Dans les moments où l'esprit littéraire prédomine et prend plus que sa part, l'exactitude est victime de la rhétorique et des effets de style. On a des philosophes qui remplacent les raisonnements serrés par des effusions sentimentales, les arguments solides par des tirades oratoires. On a des historiens qui glissent vers la fiction, qui prêtent à leurs personnages des mots superbes et des harangues sonores, qui refusent des documents gênants en disant : Mon siège est fait — , qui seraient presque capables, comme Paul- Louis Courier le reproche à Plutarque, de faire gagner par Pompée la bataille de Pharsale, si cela pouvait arrondir leur période. Heureusement, à mesure qu'on avance, les méthodes deviennent plus sévères et le départ se fait plus nettement entre les deux collaboratrices qui travaillent côte à côte dans ces sortes d'écrits. A la science revient de plus en plus la constatation des faits particuliers et généraux, la recherche des effets et des causes, la critique des textes, des dates, des documents; à la littérature le souci de l'arrangement, des proportions, du style. La philosophie, si expérimentale, si scientifique qu'elle puisse être un jour, ne sera jamais dispensée de mettre toute la lumière et toute l'harmonie possibles dans l'exposé des systèmes de plus en plus vastes auxquels elle aboutit; l'histoire si érudite,si prudente qu'elle veuille être, n'échappe pas à la nécessité d'être une résurrection et par là même une œuvre de vie, une œuvre d'art.
3*0 c:ALSES et lois de L évolution LITTÉRAUIE
Kt ceci nous amène à un second service que la littérature rend parfois h la science. Il lui arrive en certains cas de la devancer, de lui frayer la route, tout au moins de lui ouvrir des échappées, de lui indiquer des directions.
Dans le domaine de la science pure, la chose est assez rare. Il no faut pas s'attendre à trouver de grandes et nombreuses découvertes suggérées par des écrivains. Cependant une imagination lancée à l'aventure peut rencontrer sur sa route quelque idée féconde. On sait généralement que Cyrano de Bergerac, dans son Histoire comique des- Etais et Empires de la Lune ^ indique parmi les moyens pour y monter un globe rempli de fumée : voilà le principe de la Montgolfière plus d'un siècle avant Montgolfierl Ce qu'on sait moins peut-être, c'est que le même Cyrano dans le même ouvrage prévoit le phonographe. Voyez plutôt la description d'un livre singulier usité chez les habitants de la Lune : « C'est un livre miraculeux..., où pour apprendre les yeux sont inutiles; on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine ; puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il veut écouter, et en même temps, il en sort, comme de la bouche d'un homme ou d'un instrument de musique, tous les sons distincts et difl'érents qui servent, entre les grands lunaires, à l'expression du langage. » On pourrait dire de môme que de nos jours tel roman de Jules Verne, telle fantaisie d'un poète, de Victor Hugo, par exemple, dans Plein ciely présagent l'invention des bateaux sous-marins ou des nacelles ailées qui opéreront la traversée effrayante d'un astre à un autre. Le malheur est que celte prescience n'a de valeur qu'une fois les choses trouvées, parce qu'elle est le plus souvent trop vague pour servir de guide aux chercheurs.
Mais, dans les branches du savoir humain qui se partagent î\ proportions presque égales entre la science et la littérature, plus fréquent et plus utile est le rôle de ces vives intuitions qui précèdent les investigations méthodiques et lentes. On a connu des voyants de l'histoire qui par une sorte d'instinct ont su deviner des faits oubliés ou cachés, dont ils auraient été parfois bien embarrassés de démontrer la réalité que l'avenir cependant a mise hors de doute. 11 y a eu des philosophes-poètes
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qui, envolés sur les ailes du rêve, ont pénétré jusqu'à des vérités que la raison a plus tard atteintes par une marche plus prudente et plus sûre. Dans les sciences dites sociales et qui jusqu'ici sont si peu sciences, r.utopie,qui esquisse la figure de Tavenir, a eu et aura toujours sa fonction nécessaire à côté des enquêtes sur le présent et le passé. Il ne suffit pas en effet de savoir ce qui est ou ce qui a été pour dire ce qui sera ; si Ton reconnaît à Thomme le pouvoir de modifier par une conduite raisonnée, soit sa propre destinée, soit celle du groupe auquel il appartient, il faut bien admettre, au delà et au-dessus de la science, se dégageant d'elle et la dépassant, un idéal qui tend à se réaliser par cela seul qu'il est conçu, qui est ainsi de la réalité en puissance, ou pour mieux dire encore, en voie de formation.
Cette projection hardie des vues de l'esprit peut, c'est trop évident, n'être qu'une équipée aventureuse de la fantaisie; elle peut aboutir au chimérique, à l'impossible, si elle est en contradiction avec des vérités dûment éprouvées. Mais aussi, ce qu'on oublie trop, elle peut être un prolongement logique du réel, une construction ayant ses fondations dans un terrain solide en même temps que son faîte dans les nuages. Elle est souvent une protestation légitime et utile contre la prudence excessive de certains savants enclins à mettre au bout de ce qu'ils savent : Limite de ce qu'on peut savoir. L'imagination ne se laisse pas arrêter par cette défense d'aller plus loin ; elle se rit des barrières qu'on lui oppose et pénètre dans des régions où la science n'ose pas s'engager, mais finit un jour ou l'autre par la suivre. Or, ce déploiement de la faculté inventive et poétique, qu'est-ce autre chose souvent qu'une réaction de l'esprit littéraire contre les timidités et même contre les prétentions exorbitantes de l'esprit scientifique?
§ 2. — Mais il faut regarder la contre-partie : l'action de la science sur la littérature. Elle est multiple et longue à détailler.
C'est en notre siècle surtout qu'elle s'est exercée. Pas n'est besoin d'être savant pour savoir quels progrès immenses les sciences physiques et naturelles ont accomplis à la fin du siècle dernier. Ce fut une éclosion subite, presque une éruption de sciences jusqu'alors inconnues. Ce fut aussi une transforma
tien merveilleuse des sciences déjà existantes par Tapplication de méthodes nouvelles. La botanique et la zoologie apprennent h classer les plantes et les animaux dans un ordre indiqué par leur structure même, et voilà des parentés inattendues qui se révèlent, une échelle des êtres qui s'ébauche, une série régulière de formes qui va de rinfmiment petit jusqu'à Thomme. Les alchimistes d^autrefois cherchaient dans leurs alambics le moyen de faire de For; Lavoisier y trouve, y crée mieux que cela : une science, riche de jeunesse et d'avenir, qui s'appelle la chimie. Un autre jour, BufTona fouillé du regard les entrailles de notre globe; il a demandé aux métaux, aux rochers, aux couches du terrain comment s'est formée la planète [dont nous peuplons la surface, et la géologie vient à son tour prendre rang parmi ses sœurs plus anciennes. Faut-il énumérer les forces de la nature qui sont alors asservies, disciplinées, utilisées par le génie humain? La vapeur contrainte pour la première fois à mouvoir des bateaux et des voitures; la conquête de l'air entreprise par d'audacieux aérostats ; la foudre obligée de dire son secret et de suivre la route qu'on lui trace; le magnétisme dévoilant quelques-uns de ses mystères, qui font l'étonnement de la foule et la fortune des charlatans : voilà, non le tableau complet, mais une esquisse rapide des fruits que fait naître une observation plus attentive du monde extérieur. Et ces résultats ne restent pas emprisonnés dans les livres spéciaux. Non, les hommes de science se font hommes de lettres pour répandre leurs idées, pour les rendre accessibles, aimables, attrayantes; et les hommes de lettres, à, leur tour, se laissant tenter par la gloire du physicien ou du naturaliste, poussent des pointes dans un domaine qui trop souvent leur est étranger. 11 n'est pas jusqu'aux gens du monde dont la frivolité ne se pique de goût pour les sciences naturelles, et les grands amphithéâtres où Ton enseigne la physique et la chimie, devenus trop petits pour la foule qui s'y presse, voient avec surprise s'asseoir sur leurs bancs peu rembourrés l'élite de l'aristocratie féminine. Et encore ce qu'on sait n'est-il rien auprès de ce qu'on espère savoiri Les esprits, ivres d'enthousiasme, ne croient plus à l'impossible. Un ministre d'État, le marquis d'Argenson, prévoit le temps où l'on ira en Cali-
fornie aussi aisément que de Paris à Versailles; il croit fermement que rhomme pourra un jour fendre' Tair et disputer la victoire aux oiseaux dans leur propre élément. Il y a même des téméraires, qui, à Texemple de Franklin, cette incarnation du bon sens pourtant, prédisent aux hommes des âges futurs la longévité de Mathusalem.
Si notre siècle n'a pas réalisé toutes ces espérances, il n'a certes pas été indigne de ce prodigieux essor. Toutes les sciences se donnant la main, fraternellement unies, se poussant mutuellement en avant, ont marché à pas de géant vers une interprétation plus profonde de l'univers. L'histoire ne saurait citer aucun autre siècle qui ait avancé aussi vite dans cette voie. Les hommes qui ont vécu il y a deux cents ans seulement seraient stupéfaits, s'ils pouvaient revenir au monde, •de voir dépassés quelques-uns de leurs rêves les plus audacieux. Les plus savants d'entre eux seraient ravis autant ^qu'étonnés de voir courant les Revues et même les rues des centaines de mots dont ils ne comprendraient pas le sens : mots désignant tantôt des matières récemment découvertes (gallium, sodium, gaz acétylène, etc.), tantôt des machines créées par l'industrie (locomotives, microphones, cinématographes, etc.), tantôt même des sciences dont ils n'avaient aucune fidée (biologie, météorologie, sociologie, que sais-je encore). Un simple collégien a sur mille choses, sur la composition du soleil, sur la respiration des plantes, sur la formation des montagnes, des notions plus claires et plus exactes que les plus grands esprits du temps de Louis XIV. Comment ne pas s'émerveiller du formidable espace conquis en si peu d'années sur l'inconnu?
Aussi n'est-il pas surprenant que la littérature ait subi jusqu'en ses moelles l'influence de cet énorme développement scientifique? La langue d'abord en porte la marque indélébile. Des mots nouveaux y ont fait invasion par milliers. Mots bizarres parfois : mots formés du grec qui seraient des énigmes pour les grecs anciens (hypnotisme, électrothérapie, téléphone, etc.); mots à terminaison latine qui jetteraient Cicéron ou Virgile dans des abîmes de perplexité (aluminium, fuchsia, •eucalyptus, etc.). Mots qui à force d'être savants deviennent
barbares et sont en certains cas de vrais monstres; tel le mot potassium, qui, semi-germanique et semi-romain, ressemble aux fabuleux centaures ; tel le mot centimètre, qui est le résultat d'un alliage imprévu entre Rome et la Grèce; tels les mots kilomètre et myriamètre, enfants mal venus, estropiés en naissant par des accoucheurs maladroits. Assurément le français s'est ainsi enrichi, mais combien alourdi! 11 traîne désormais dans ses bagages quantité de vocables hétérogènes et hétéroclites qui ralentissent son allure. Car, si beaucoup de ces termes forgés par la science ne se hasardent pas dans le langage ordinaire, beaucoup aussi sont entrés dans Tusage courant avec les choses qu'ils représentent et les plus délicats des puristes n'oseraient affronter le ridicule de s'en passer.
Mais ce n'est là qu'une modification de mince importance . Le changement grave, profond, essentiel, le voici : c'est une orientation spéciale des intelligences. L'esprit scientifique, partout où il pénètre, apporte avec lui l'habitude de rechercher le comment et le pourquoi des choses, l'effort pour établir un enchaînement serré de causes et d'effets, le dessein de condenser une quantité de faits particuliers dans une formule générale, le désir de découvrir des lois constantes dans la suite des phénomènes.
Au siècle dernier, dès que la préoccupation scientifique envahit les écrivains, leurs ouvrages prennent des titres significatifs. C'est Montesquieu qui écrit ses Consid(h*ations sur les causes d'i la grandeur et dn la décadence des Romains, C'est Voltaire qui compose son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Vers le même temps, Duclos lance ses Considérations sur les mœurs de ce siècle et Diderot publie son Essai sur le mérite et la vertu. Dans tous ces livres, comme dans VEsprit des lois, se décèle la volonté de percer l'écorce des choses et de chercher sous l'apparence ce qui peut les expliquer. En notre siècle, la môme préoccupation se traduit dans tous les domaines par la prédominance de deux conceptions intimement unies : d'une part, l'idée d'un déterminisme universel reliant entre eux par un fil de plus en plus visible tous les phénomènes qui se succèdent dans le temps ou se côtoient dans l'espace; d'autre part, l'idée d'un perpétuel devenir, d'une évolution
régulière et continue. Il n'en faut pas davantage pour renouveler les méthodes appliquées à des branches d'études qui passaient autrefois pour être presque exclusivement littéraires.
Nul ne songerait aujourd'hui à étudier les langues comme on faisait jadis. Nul ne voudrait, ne pourrait en réduire l'enseignement à une collection de recettes empiriques consacrées par l'usage. On ne se borne plus à constater une règle de grammaire : on en cherche patiemment la genèse à travers les âges ; on remonte à son origine, à son principe. On relève les transformations microscopiques par où ont passé les mots, les lettres, les sons; on analyse à la loupe les métamorphoses incessantes de la vie linguistique d'une nation. Voltaire avait le droit de railler les audaces naïves de ceux qui s'aventuraient au hasard dans les mystères de l'étymologie. Science étrange, pouvait-il dire, où les consonnes comptent pour peu de chose et les voyelles pour rien du tout. On comprend ces moqueries, quand on entend, cinquante ans après Voltaire, le bon Nodier déclarer que le mot luron vient sans doute de tra deri dera^ attendu qu'on dit un joyeux luron et qu'un homme joyeux fredonne volontiers un refrain. Cet homme a dû chanter tra deri dera, puis tra leri iera, puis /uri, lura, comme le prouve le refrain connu de turlumlte. Il ne restait plus après cela qu'un pas à franchir et on le franchissait gaillardeiiient. C'en est fait à présent de ces exercices de voltige. Philologie, étymologie sont devenues des sciences précises, soumises à des préceptes rigoureux, accoutumées à une marche prudente, et s'il se produit d'aventure quelque réminiscence attardée des fantaisies d'an tan, elle tombe bien vite sous les éclats de rire.
Tout ce qui a un caractère historique a bénéficié du grand courant scientifique qui s'est si puissamment épandu à travers notre siècle. L'histoire, qui est et sera toujours science et art, a renversé l'ordre jusqu'alors accepté dans la proportion de ces deux éléments. Elle a compris que son premier devoir est d'être vraie et elle a mis son point d'honneur à devenir exacte jusqu'au scrupule. Adieu dès lors le surnaturel, venant briser la suite logique des événements ; adieu le commode recours aux insondal)les desseins de la Providence, que chaque historien sondait avec désinvolture et accommodait au gré de ses convictions
personnelles ! L'étude des textes, des inscriptions, des médailles, des documents de toute sorte, a été entourée des précautions les plus sévères. Les témoignages divers ont été pesés, comparés, contrôlés. Et en même temps qu'on s'efforçait de mettre hors de conteste les faits, matière primordiale de toute histoire, on s'attachait à les grouper, à les coordonner, aies subordonner, à les réunir en systèmes. Certes, l'édifice du passé, qui se construit ainsi laborieusement, présente encore de nombreuses lacunes et il y a apparence qu*il en présentera toujours; ça et là se dressent des arches colossales qui ne se rejoignent pas ; tel pilier façonné, sculpté, demeure isolé; mais peu à peu, parmi les matériaux gisant à terre ou enfouis dans le sol, il s'en trouve qui comblent les vides et viennent se placer sur les pierres d'attente ; les substructions acquièrent de jour en jour une solidité à toute épreuve; certaines parties sont [assises, selon le vœu de Thucydide, pour toujours.
Ce que nous disons là de Thistoire, il faut l'étendre à la critique. L'appréciation des œu\Tes littéraires ou artistiques, qui est affaire de goût personnel, varie et ne peut cesser de varier d'un individu à un autre; mais ce qui est affaire de science, pure question de fait, je veux dire l'analyse des caractères qui distinguent un ouvrage, le relevé des rapports qui l'unissent aux choses du même temps, voire même la connaissance des causes qui font varier d'une époque à l'autre le genre de beauté à la mode, tout cela s'élève lentement au-dessus de la discussion. Cela revient à dire que la critique, appliquée aux œuvres d'autrefois, rentre de plus en plus dans l'histoire, en devient partie intégrante et gagne par là même en certitude. On commence à pouvoir parler, dans les limites que je viens de tracer, de critique scientifique.
La philosophie, elle aussi, s'est transformée sous la même inOuence. Au lieu de se cantonner, comme elle l'a fait à certains moments, dans l'étude de l'homme et de ses destinées, elle s'est assigné un domaine plus large. Elle a fait rentrer l'homme dans la nature et elle s'est donné pour tâche d'expliquer, sans les séparer, la partie et le tout. Si une science, suivant la définition de Spencer, est du savoir partiellement unifié, la philosophie, ainsi élargie, aspire à être le savoir totalement unifié ; elle
rêve de résumer par des lois identiques ou analogues la formation et le développement de Fastre, de la plante, de lanimal, de Thomme, de la société. En se fixant ce but lointain, cet idéal perdu dans les brumes de Tavenir, elle a dû changer de méthode. Il ne lui a plus suffi d'interroger la conscience; elle a senti la nécessité de connaître les résultats où chaque science particulière aboutit,de relier les phénomènes physiques aux phénomènes moraux, de rattacher par exemple la psychologie à la physiologie. Qui donc aujourd'hui prétendrait étudier le mécanisme de la sensibilité ou de la volonté humaine sans se tenir au courant des travaux de ceux qui pèsent, dissèquent, analysent les cerveaux des hommes et des bêtes? Qui s'aviserait, sous prétexte que l'observation directe de l'esprit par l'esprit fut le procédé de Socrate ou de Platon , de négliger l'aide que le médecin ou le chimiste peuvent apporter aux investigations mentales? Il existe des laboratoires comme des Revues de philosophie expérimentale, et cela seul suffirait à -démontrer que le nombre des faits acquis augmente incessamment en ce domaine comme dans tous ceux que nous venons de parcourir.
La littérature pure n'a pas non plus échappé à cette féconde invasion de la science.
Le théâtre s'en est assez peu ressenti. On peut en relever cependant quelques traces dans Teflort qui s'y est dépensé pour détruire certaines conventions et serrer de plus près la vérité, dans le souci de donner une exactitude rigoureuse au costume, au décor, à la mise en scène, de rétablir ainsi quelques-uns des fils mystérieux qui rattachent les acteurs d'un drame au milieu où ils vivent. Je pourrais noter encore le rôle important dévolu souvent aux inventeurs, aux savants, aux médecins, les tirades sur les vibrions ou sur la liquéfaction de l'oxygène, et même l'emploi, en qualité de ressorts dramatiques, de certains engins nouveaux tels que le télégraphe et le téléphone : ressorts qui, pour le dire en passant, auraient été bien précieux au temps où régnait la règle des trois unités, puisqu'ils permettent de faire parler et prendre part à l'action les personnages absents. C'est à peu près tout, et c'est en somme peu de chose.
En revanche, le roman, ce cadre élastique, s'il en fut, a admis
beaucoup plus d'éléments empruntés à la science. Mentionnerai-je à ce propos ces œuvres qui ont pour but d'amuser en instruisant ou d'instruire en amusant et qui ont pour point de départ quelque vérité scientifique dont l'auteur tire hardiment des conséquences extraordinaires? Les romans de Jules Verne sont les modèles du genre. Je crains que ces ouvrages, où le vrai et le faux, le réel et le chimérique s'enchevêtrent d'une façon inextricable, ne satisfassent guère, passé un certain dge, ni la raison ni Timagination. Mais je ne voudrais pas contrister ceux qui leur ont dû quelques vives impressions d'enfance et leur gardent dès lors un souvenir reconnaissant. Il ne faut pas être trop sévère pour des livres, d'ailleurs si magnifiquement dorés et reliés, dont l'apparition fut une fête dans la vie d'une multitude de petits hommes et de futures femmes. Mieux vaut signaler chez de nombreux écrivains qui ont devancé ou suivi Edgar Poe l'existence d'un fantastique particulier, lucide, méthodique, où les idées s'enchaînent avec une logique si serrée qu'il est presque impossible de marquer le point précis où l'on passe de ce qui est à ce qui peut être et du possible à l'impossible. Mieux vaut rappeler encore les sujets nouveaux que telle découverte de la veille a fournis aux auteurs en quête d'histoires émouvantes. On sait quel parti les romanciers, depuis Alexandre Dumas père jusqu'aux feuilletonistes de journaux à un sou, ont tiré du sommeil provoqué et de la suggestion, et je n'énumérerai pas les innombrables écrivains-carabins qui ont puisé dans des traités de médecine des descriptions de maladies à faire frémir ou à faire vomir.
Toutefois nous restons jusqu'ici à la surface du roman : c'est dans sa constitution intime qu'il a été modifié par la science. On me pardonnera d'être bref sur ce point : j'ai, voici déjà bien longtemps *, développé les raisons que le naturalisme a eues de se définir lui-même « la science appliquée à la littérature. » Il me suffira de les résumer.
Le roman naturaliste a été scientifique par 1p. but qu'il s'est proposé : toute la vérité, rien que la vérité, telle fut sa devise
1. Voir la Nouvelle Revue, numéros d'avril-mai, 188i; ou mes Éludes sur la France contemporaine^ Paris, SaviDe^ 1888.
ambitieuse. Il a été scientifique par la méthode qu'il a dû suivre pour approcher de ce but : accumulation de notes et de documents, réduction au minimum de la part laissée à l'imagination, remplacement de Tîntrigue, habilement nouée et dénouée, par « une tranche de vie » donnée telle quelle, analyse patiente pour entasser les faits, théories savantes servant de fil conducteur pour les ordonner. 11 a été scientifique par TefTort des auteurs pour arriver à l'impassibilité, pour éliminer l'émotion personnelle, pour reproduire la réalité tout entière avec l'implacable fidélité d'un miroir, pour substituer à tout parti pris moral la leçon de choses qui se dégage de l'enchaînement des causes et des effets. Il a été scientifique par l'obligation où il s'est mis de travailler sur le modèle vivant, de peindre d'après nature, de choisir ses sujets dans le monde contemporain; il a prétendu môme recourir non seulement à l'observation, mais à l'expérience ; il s'est intitulé roman expérimental. Il a été scientifique en appliquant le déterminisme au tracé des caractères, en rattachant les pensées, les sentiments et les actes des personnages à leurs antécédents, en remontant pour les expliquer aux trois milieux qui façonnent Tindividu : milieu physique, milieu social, milieu psycho-physiologique. M. Zola a groupé sous ce titre : Histoire naturelle (Tune famille toute une série d'oeuvres dont les acteurs forment les rameaux d'un grand arbre généalogique et il a pu croire ou faire croire qu'il se fondait, pour dérouler leurs aventures, sur les lois mystérieuses de rhérédité. Scientifique, il l'a été encore et enfin par sa volonté de tout dire, par son intrépide emploi soit des vocabulaires techniques soit des nudités et des crudités de style, par la précision et l'ampleur de ses descriptions, par l'effacement de toute distinction entre la langue qui se parle et celle qui s'écrit, par le soin scrupuleux de laisser à chacun sa façon propre de s'exprimer. Il ne s'agit pas déjuger en ce moment si les résultats obtenus ont toujours été à la hauteur des prétentions déclarées ; ce qui nous importe , c'est de constater la tenace résolution que durant une trentaine d'années le roman a eue de « faire vrai » avant tout.
Ces retours de la littérature vers la vérité, retours qui se produisent plus ou moins violemment à intervalles périodiques.
la sauvent des phrases creuses, des déclamations ragues, des formules vides ou convenues. Ils la ramènent des nuages sur la terre ; ils lui rapprennent à marcher sur un terrain solide, quand eUe s*est égarée trop longtemps dans les espaces illimités da rêve. Ces corps à corps avec la réalité lui sont salutaires : ils la retrempent, lui rendent vigueur et fermeté.
Mais il faut redouter aussi les abus de Tesprit scientifique. Qui s'attache aux faits positifs d'une étreinte trop exclusive, qui se cantonne dans la recherche trop méticuleuse des notions exactes, risque fort de perdre Félan, Tessor ailé, Tallure souple et légère. Et bientôt c'est, dans la philologie, l'érudition lourde d*ennui qui sait à merveille corriger un texte, mais non plus en sentir la grandeur ou la grâce ; dans Thistoire, la monographie substantielle et indigeste qu'on estime et ne lit pas; dans la philosophie, la peur des vastes synthèses et la mise sous scellés de la métaphysique et de ses éternels problèmes ; dans le roman, au théâtre, la décroissance de la verve inventive, la froideur, la sécheresse, la vulgarité du terre à terre, l'impuissance à créer un type supérieur ; en toute matière, le style pesant, épais, scolas tique, engrisaillé de termes abstraits ou hérissé de vocables rébarbatifs ; bref, tout ce que comprend d'étroit, de rogue, de fastidieux, de glacé, de mort le mot de pédantisme.
Quand la littérature en est là, elle revient brusquement à l'idéal, à la passion, à l'amour ardent de la vie et de la beauté, et la science fait, non pas banqueroute, comme le croient et le crient les gens â courte vue, mais une retraite momentanée hors des territoires usurpés où elle prétendait commander. Pour parler sans métaphore, il se fait dans le domaine intellectuel un partage sur de nouvelles bases entre l'élément personnel ou subjectif fourni par l'homme et l'élément réel ou objectif fourni par la nature, et le mouvement de pendule qui fait tour à tour prédominer l'un ou l'autre continue ses régulières et larges oscillations.
§ 3. — J'ai réservé, pour en parler avec plus d'ampleur, les rapports de la poésie et de la science, parce qu'elles passent pour être placées aux deux pôles et parce que, sans être aussi opposées l'une à l'autre qu'on le dit, elles sont pourtant séparées par un vaste écart.
Il semble, au premier abord, que la science n'ait sur la poésie qu'une influence désastreuse. Écoutez le chœur de ceux qui dénoncent ses effets meurtriers : Elle ôte aux choses Tattrait du mystère ; elle jette sur l'univers un jour cru contraire aux mirages de l'illusion ; elle dissipe le clair-obscur propice à la rêverie; elle fait évanouir mythes et légendes comme une troupe de fantômes chassés par le chant du coq. Musset peut s'écrier devant la lueur azurée qui tombe de l'astre que les hommes ont appelé Vénus :
Étoile de Tamour, ne descends pas des cieux !
Lyrique extravagance ! Le premier savant venu vous le dira : La planète Vénus, que le poète (bévue horrible !) qualifie d'étoile, n'a rien à voir avec l'amour ; comme le tas de boue que nous habitons, elle gravite autour du soleil suivant des lois connues, et pas n'est besoin de lui adresser des adjurations suppliantes pour qu'elle accomplisse sa route accoutumée. Arrière les vaines croyances! Arrière les lutins et les fées dansant dans les clairières, les dryades palpitant sous l'écorce des chênes,
... et les nymphes lascives Ondoyant au soleil parmi les fleurs des eaux I
Les fées ont disparu, les dieux immortels sont morts ! Et la poésie va mourir avec eux, tuée par la science. On a souvent cité ce toast d'un poète anglais* : Honnie soit la mémoire de Newton! — Il flétrissait ainsi, en la personne de son grand compatriote, celui qui a détruit la poésie de l'arc-en-ciel, en le réduisant à n'être plus qu'un jeu de lumière, une variété du prisme. 0 l'admirable instrument que la science pour couper les ailes à l'imagination, pour tout flétrir en décomposant tout, pour tarir la source des émotions d'où jaillissent les beaux vers ! Et plus d'un répète avec mélancolie, après Sully Prudhomme * :
Gomment chanter, pendant qu'un obstiné chimiste Souffle le feu, penché sur son œuvre incertain, Et suit d'un œil fiévreux un atome à la piste, De la cornue au four, du four au serpentin?