NATIONALES
J'ai indiqué, en plusieurs passages des Ouvriers européens (tomes II à VJ), et notamment dans la monographie ayant pour objet le Mineur du Hartz (III, ni, 21), les circonstances qui m'ont permis de tracer les premières ébauches de la méthode. Je reviens sur ce sujet avec une vue d'ensemble. Je me propose avant tout de montrer que les craintes suscitées par les catastrophes nationales ont été, plus que mes efforts, le mobile de l'œuvre. Je remets d'ailleurs au Livre III (xm, 2) le devoir de signaler les hommes qui ont favorisé mes travaux pendant la première époque de l'entreprise.
L'admission à l'École des mines de Paris, à la fin de l'année 1827, fut pour moi une époque de bonheur. J'échappais enfin à la servitude du casernement et des salles d'étude, qui depuis deux ans paralysait mes facultés. Mon travail, redevenu libre, reprit sa fécondité. Mes récréations, subordonnées à des devoirs attrayants, acquirent un charme extraordinaire dans la compagnie habituelle de mon ami, Jean Revnaud, Dès le printemps de 1828, les rapports intermittents qu'avaient fait naître en 1826, à l'École polytechnique, l'amour de la vie rurale et certaines vues communes d'intérêt public se transformèrent en une solide amitié. Le caractère, quelque peu dominant, de « l'ancien » s'accommodait de la déférence accordée par « le conscrit ». Cette déférence m'était d'ailleurs rendue facile par l'admiration et la sympathie que j'éprouvais, conformément à la loi mystérieuse des contrastes, pour
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les talents littéraires, l'inclination poétique et môme pour l'imagination mystique de mon ami. A cette époque, il commençait à se passionner pour les idées saint-simoniennes. Il était poussé dans cette voie par ses entretiens fréquents avec Pierre Leroux et par les aspirations patriotiques qui nous étaient communes. Avec une éloquence entraînante, il exposait que la grandeur de la patrie devait sortir, non d'une nouvelle explosion de violence, mais d'une transformation pacifique des rapports sociaux. Quant au mobile de celte transformation, il le voyait, en partie à son insu, dans les faux dogmes de 1789, qui lui avaient été inculqués dès son enfance1. J'opposai tout d'abord à ses idées préconçues les opinions que j'avais puisées dans ma première éducation. Nos discussions continuelles ne diminuèrent point le dissentiment qui régnait entre nous; mais elles accrurent notre affection, en nous donnant le désir d'une association qui pût nous conduire à la découverte de la vérité. En cette matière, sans s'attacher autant que moi à la méthode d'observation, Reynaud ne repoussait pas la pensée de prendre pour critérium de nos jugements les faits sociaux observés dans un voyage fait en commun. Quant au choix des lieux à visiter, je n'avais pas oublié les récits du Gentleman (4), qui, en 1S1Z[, m'avait signalé l'Allemagne du Nord comme la patrie de la sagesse. Je fis donc agréer à mon ami le projet qui devait nous faire parcourir, en 200 jours, pendant la belle saison de 1829, les mines, les usines et les forets des régions comprises entre la Moselle, la Meuse, le Rhin, la mer
4. Autant quo je puis me le rappeler, Jean Reynaud était filleul du conventionnel Merlin (do Thionville). Il devait, à co qu'il m'a semblé, ses éminentes vertus privées à sa vaillante mère; c'est elle qui nous reçut dans son petit vignoble de Guenlrauge (Moselle), au début do notre grand voyage au Hortz et dans la phine saxonne.
du Nord, la Baltique, les montagnes de l'Erzgebirge, de la Thuringe et du Hundsruck. L'instruction pratique de l'École des mines comprenait, pour chaque élève, deux explorations successives : le projet que nous soumîmes à l'approbation de nos maîtres associait donc mon premier 7oyage d'étude au second voyage de mon ancien. Comme, en raison de son étendue, notre entreprise devait entraîner une dépense supérieure à l'allocation accordée à chaque élève, nous eûmes soin de nous procurer à l'avance par quelques travaux littéraires et scientifiques le supplément de ressources qui nous était nécessaire. Une circonstance particulière, qui m'a laissé un sentiment de gratitude, nous procura un second supplément, et vint accroître nos chances de réussite1.
Ce voyage fut accompli dans les conditions les plus favorables pendant les sept mois de mai à novembre. Il fut un de mes plus précieux moyens d'instruction. J'en ressens encore journellement les bons effets ; et je m'explique de plus en plus que la prépondérance internationale d'une race d'hommes ait toujours été en rapport avec l'étendue des connaissances acquises, dans des voyages méthodiques, par la jeunesse des classes dirigeantes. A défaut des traditions détruites en France depuis 1789, un enseignement spécial sur l'art des voyages devrait être le complément des hautes études. Après avoir connu beaucoup de voyageurs, je reste d'ailleurs convaincu qu'en perfectionnant
1. Informé par les professeurs de l'École de quelques succès que j'avais obtenus dans les examens qui terminèrent l'année scolaire 1828-1829, M. Becquey, directeur général des ponts et chaussées et des mines, voulut bien me mander près de lui et me féliciter. Il s'informa, avec un intérêt paternel, de mes vues d'avenir; et, après avoir entendu le récit du projet conçu avec mon ami, il décida qu'une allocation supplémentaire nous serait accordée. J'ai souvent rencontré, chez les hommes d'État de cette époque, cette bonté exempte de népotisme; et je suis heureux de la signaler (xm, 2).
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les traditions de l'École des mines de Paris, mon ami et moi avons créé la meilleure méthode de voyage (xiv, 2). Cette méthode a une grande importance : toutefois ce n'est point ici le lieu de l'exposer avec détail ; et je me borne à en signaler les traits généraux.
Comme tous les voyageurs qui aspirent à exercer par leur profession une action dirigeante, nous avions à atteindre, dans chaque contrée, trois buts principaux : visiter les établissements spéciaux qui, pour l'art des mines, offrent les modèles à suivre et les écueils à éviter; séjourner sur chaque établissement le temps nécessaire pour observer les faits essentiels; puis rédiger les notes qui doivent en garder le souvenir. Se mettre en rapport intime avec les populations et les lieux, afin d'établir une distinction nette entre les faits essentiellement locaux et ceux qui ont un caractère d'intérêt général. Chercher avec sollicitude les Autorités sociales (xu, 5) de chaque localité; observer leur pratique ; écouter avec respect les jugements qu'ils portent sur les hommes et les choses. Nous avons rempli ce programme, en nous rendant indépendants de tout moyen de transport et de tout bagage. Nous voyagions toujours à pied, en nous servant de la carte et de la boussole: nous franchissions ainsi les distances selon les lignes directes qui, dans les montagnes ou dans les plaines, étaient inaccessibles aux animaux de selle et aux voitures. L'exception à cette règle absolue se présentait uniquement quand nous devions étudier une localité avec le concours d'un indigène : dans ce cas, nous prenions soin d'organiser à la convenance de celui-ci les moyens de transport. Nous dirigions d'ailleurs vers les endroits prévus de stationnement le bagage très portatif, qui contenait les vêtements de ville et le matériel spécial destiné à l'observation; et nous y déposions peu à peu les documents produits par
l'exploration des lieux. Partout, nous avions le libre choix entre cinq sortes de journées, dont la destination était tracée par la combinaison du programme avec les incidents imprévus : les stations d'étude près des mines, des usines, des familles ouvrières et des Autorités sociales ; les excursions ayant pour but de compléter l'étude des établissements et des hommes par une reconnaissance sommaire de la région environnante ; les explorations géologiques liées à l'étude des gîtes minéraux; les explorations générales de localités; les voyages rapides ayant pour objet la connaissance sommaire de certains lieux. Nous parcourûmes ainsi, à pied, sans une seule interruption, 6,800 kilomètres en 200 journées1.
En ce qui touche la science sociale, nos observations eurent surtout pour objet les mineurs, les fondeurs, les bûcherons, les charbonniers et les charretiers des montagnes du Hartz. Cette élude fut menée de front avec celle des excellentes populations rurales de la plaine saxonne, qui s'étend au pied de ces montagnes. Nous visitâmes souvent les foyers domestiques des familles attachées aux exploitations minérales et forestières, comprises, au midi de la plaine, entre l'Elbe et le Rhin. Enfin nos recherches s'étendirent également aux pêcheurs-côtiers du Hanovre, de l'Oldenbourg et des Pays-Bas, ainsi qu'aux populations manufacturières de la Westphalie, de la Belgique et du bassin rhénan. En poursuivant ces études, nous n'avions pas encore l'esprit assez formé pour remonter des faits aux principes et nous élever à la hauteur de la science; mais nous nous assurions le moyen de l'acquérir plus
I. Stations d'études : 80 journées, à 10 kilom., 800k; excursions, 40 journées, h 30 kilom.. 1,200k; explorations géologiques, 40 journées, à 50 kilom., 2 000k; c plorations générales, 20 journées, à 60 kilom., 4,200k; voyages rapides, 20 journées, à 80 kilom., 4 ,(300k ; total, 6,800 kilomètres.
tard, car nous apprenions l'art des voyages. Pendant sept mois nous sûmes, en dehors de toute excitation urbaine, trouver en nous-mêmes la source d'une complète activité de corps et d'esprit. Les faits à observer nous offraient une occupation sans bornes; les longs loisirs de la marche ne pouvaient épuiser les discussions soulevées à chaque instant par des objets nouveaux; le contraste des opinions et des caractères était, pour ces discussions, un stimulant très vif; enfin les habitudes de hiérarchie me portaient à accepter, de bonne grâce, les décisions, parfois un peu tranchantes, de « l'ancien ». Je constatai plus tard que cet esprit de discipline fut pour moi une des précieuses conquêtes du voyage : j'acquis ainsi l'esprit de sociabilité, qui me permit de mener à bonne fin, en parfaite harmonie, beaucoup d'autres voyages avec des amis ayant presque toujours des caractères fort différents du mien.
Nous nous mîmes d'accord, sur certaines opinions économiques, conformes à l'évidence des faits, qui nous furent enseignées par des administrateurs habiles; et c'est ainsi, par exemple, que nous reconnûmes l'excellence des grandes corporations instituées dans les états allemands pour l'exploitation des mines métalliques. Cependant nous ne réussîmes point à nous entendre sur « la question sociale », qui avait été le point de départ de notre entreprise; seulement nous comprîmes qu'elle était beaucoup plus compliquée que nous ne l'avions d'abord supposé. Je m'affermis dans la pensée que la solution se trouverait en grande partie dans les coutumes du passé. Mon ami, au contraire, conserva ses convictions sur la doctrine du ce progrès continu », et, en général, sur le concours que pouvait donner, en cette matière comme en toute autre, l'esprit de nouveauté. En résumé, nous revînmes, à la fois, plus divisés d'opinion et meilleurs amis que jamais.
Le voyage de 1829 m'attacha à ma profession en me donnant la certitude que je pourrais m'y rendre utile à mon pays. Je poursuivis, avec une ardeur croissante, mes travaux d'ingénieur; mais, à dater de ce moment, je ne perdis jamais de vue les études sociales, et elles devinrent l'une de mes récréations favorites. Pendant l'hiver de 18^3 à 1830, j'employai mes loisirs à visiter beaucoup d'ateliers parisiens; et je constatai avec satisfaction qu'ils conservaient encore les meilleurs éléments de paix et de stabilité. Aux approches du printemps, je me préparais au second voyage d'étude, qui devait avoir lieu en Espagne, lorsqu'une explosion survenue au laboratoire de l'École des mines vint mettre ma vie en danger et paralyser, pendant dix-huit mois, mes forces physiques. La révolution de juillet 1830 survint au moment où la maladie conservait son caractère aigu. Privé de mes deux mains, réduit à une complète impuissance, je n'avais pour diversion à mes maux que la société des condisciples et des personnes compatissantes qui se pressaient autour de mon lit. Pendant le jour, j'entendais le récit des calamités produites par l'effusion du sang, par la violence et par les haines qui en sont la suite. Le travail des ateliers était suspendu. Les patrons avaient en partie provoqué le chômage en excitant leurs ouvriers à renverser l'ordre établi; mais ils s'écartèrent, pour la première fois, des traditions suivies dans les révoltes de l'ancien régime. Ils ne se crurent pas tenus de garantir des moyens de subsistance à ceux qui, jusqu'alors, leur avaient été attachés; et de là naquirent les sentiments d'antagonisme qui n'ont plus cessé de grandir. Pendant mes longues nuits de souffrance et d'insomnie, je n'avais qu'un moyen de reposer mon esprit : c'était de me reporter par la pensée aux tableaux de bonheur que j'avais observés, jour par jour,
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l'année précédente, en Allemagne, en France et dans la ville même que désolait la discorde. Ce dur apprentissage de la douleur, complété par une méditation forcée, m'apparaît aujourd'hui comme un des événements décisifs de ma carrière : ce fut alors, en effet, que je pris la résolution de remédier autant que possible aux fléaux déchaînés dans mon pays. Je fis vœu de consacrer, chaque année, six mois de voyages à mes études de métallurgie, menées de front avec celles des familles et des sociétés. Je fus fidèle à cette résolution.
En insistant sur l'histoire de ma jeunesse, j'ai voulu prouver que la méthode, objet principal de ce volume, ne dérive point d'une idée préconçue qui me soit propre. Ce point étant bien établi, je dois aborder mon sujet: indiquer dans les quatre derniers chapitres de ce Livre les phénomènes naturels et les faits sociaux où se trouve la véritable origine de la méthode décrite au Livre II. Quant aux détails de mon intervention personnelle, je renvoie le lecteur au Livre III, consacré à l'histoire de la méthode et de ses résultats; j'ai joint à ces détails la mention des services rendus à la science, soit par les personnes qui ont secondé mes travaux, soit par les groupes d'hommes qui m'aident aujourd'hui à en appliquer les conséquences utiles. Je ne puis toutefois terminer ce paragraphe sans relier, par un court récit, le commencement et la fin de mon œuvre.
Gomme je l'ai indiqué (III, m, 21), la révolution de 4848 amena des sympathies à la méthode d'observation. Elle me révéla les compensations inhérentes aux catastrophes nationales1. Ce terrible événement acheva pour moi la dé-
1. « Les malheurs publics sont les seules rançons par lesquelles un État abîmé puisse se racheter. » (Burke : Réflexions sur la révolution de France, traduit sur la 5e édition; Paris, sans date, page 63.)
monstration que j'avais aperçue dès 1830 et que j'avais complétée par 18 années d'observations. Les amis qui, jusque-là, m'avaient secondé en vue d'un avenir éloigné pensèrent que le moment de l'application était venu. Ils signalèrent nos travaux, comme moyen de salut, aux gouvernants du jour. En cette occasion, mon ancien compagnon de voyage, Jean Reynaud, se distingua par son zèle. Il avait abandonné depuis longtemps le saintsimonisme, s'était fait un renom en philosophie, et était alors attaché, en qualité de sous-secrétaire d'État, à l'un des ministères du gouvernement provisoire. L'un des principaux chefs de ce gouvernement, M. François Arago, se montra reconnaissant du concours que lui donnèrent nos monographies, au milieu des débats redoutables qui s'agitaient alors au palais du Luxembourg. Il put, en effet, se faire écouter des ouvriers affamés par la révolution. Il put leur démontrer que la solution du problème social ne serait trouvée, ni dans le communisme organisé par l'État, ni dans le « laisser faire » prêché par les économistes. M. Arago me pressa de donner à mes travaux les compléments nécessaires à une grande publication; et il intéressa à mon œuvre ses collègues de l'Académie des sciences de Paris. Je repris, pendant sept années, le cours de mes voyages en Europe; et je fis la revision de tous les faits observés précédemment pour réunir les matériaux qui furent publiés, en mai 1855, dans la lre édition des Ouvriers européens. A cette époque, M. Arago était mort; et de nouveaux gouvernants avaient pris la direction des affaires. Cependant le patronage de l'Académie des sciences me resta assuré; et, grâce à l'intervention de mon illustre maître, M. J. Dumas, je pus obtenir, pour une impression fort compliquée, le concours des presses de l'imprimerie impériale.
Depuis 1856, l'étude des familles et des sociétés devient collective. Les chances d'erreur émanant des idées préconçues sont écartées plus que jamais, par l'intervention et le contrôle de collaborateurs nombreux. Cette môme année, l'Académie des sciences attribue aux Ouvriers européens le prix de statistique. La Société d'économie sociale est fondée, conformément au vœu exprimé par l'Académie des sciences; après 13 années de succès, elle est reconnue comme établissement d'utilité publique; et, après 22 ans, elle a mis au jour dix volumes de mémoires et de bulletins (vi, 9). En 4 858, l'empereur Napoléon III, secondé par M. le duc de Morny, fit au Conseil privé une déclaration importante : s appuyant sur les faits exposés dans les Ouvriers européens* il exprima la pensée que le temps était venu de réformer les institutions qui, en France, sapent dans ses fondemenls l'autorité paternelle. La majorité du Conseil, se référant aux erreurs dominantes du pays, n'adopta point cette opinion. L'empereur ne put donc commencer, selon le plan qu'il avait conçu, la réforme morale promise par la seconde partie du programme qu'il avait tracé en 1852 à Bordeaux1. Ainsi entravé dans l'exécution du plan le plus propre à illustrer son règne, il fut rejeté vers l'entreprise politique qui reçut ses développements en 1859. Toutefois il ne perdit pas l'espoir de ramener au vrai l'opinion égarée : il me recommanda de démontrer la nécessité de la réforme dans un livre plus apte que l'infolio des Ouvriers européens à corriger l'erreur du public ; et, pendant cinq années, l'empereur et l'impératrice rédamèrent de moi sans relâche l'accomplissement de ce de-
1. « Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ; qui, au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir de ses produits de première nécessité. » (Œuvres de Napoléon I1F, 4 vol. in-8°. Paris, 1856; tome 111, p. 343.)
voir. L'ouvrage attendu eut pour titre : La Reforme sociale et fut enfin publié en 186fr. Il répondit aux désirs de l'empereur et de M. de Morny; et, sous leur influence, plusieurs personnes appartenant à la propriété rurale, à l'industrie manufacturière et au commerce se dévouèrent à la cause de la réforme. Dès le commencement de la session de 1865, une proposition tendant à accroître l'autorité des pères de famille fut présentée au Corps législatif par M. le baron de Veauce, secondé par cinquante et un de ses collègues. Leurs efforts échouèrent devant la coalition des légistes, interprètes de l'opinion égarée par les faux dogmes de 1789. Quarante-deux votants (vi, 7), dont j'ai reproduit les noms dans les éditions nouvelles de la Réforme sociale, votèrent seuls la proposition qui contenait en germe l'amélioration morale et, par suite, le salut de la France. L'empereur, découragé, se rejeta de nouveau dans les plans politiques qui eurent pour résultat les événements de 1866. Voyant l'horizon s'assombrir, il voulut tenter encore de guérir par la réforme sociale les maux engendrés par la politique. Sur ma proposition, qui ne fut moralement appuyée que par un seul de ses ministres, il décida qu'un Nouvel ordre de récompenses1 serait institué, à l'Exposition universelle de 1867, en faveur des établissements et des localités qui, dans le monde entier, donnent les meilleurs
1. Un jury international de 25 membres a appliqué, dans un complet accord de sentiment?, l'article suivant du règlement de l'Exposition :
« Ait. 30. — Un ordre distinct de récompenses est créé en faveur des personnes, des établissements ou des localités qui, par une organisation ou des institutions spéciales, ont développé la bonne harmonie entre tous ceux qui coopèrent aux mêmes travaux et ont assuré aux ouvriers le bien-être matériel, moral °t intellectuel. — Ces récompenses comprennent : dix prix d'une valeur totale de cent mille francs (100,000 francs) et vingt mentions honorables. — Un grand prix indivisible de cent mille francs (100,000 francs) pourra être en outre décerné à la personne, à l'établissement ou à la localité qui se distingue* rait, sous ce rapport, par une supériorité hors ligne. »
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exemples de paix sociale. En novembre 1869, constatant que les maux déchaînés par l'antagonisme social devenaient plus aigus, l'empereur daigna me convier à Saint-Cloud à un dîner de famille. Dans le long entretien qui occupa toute la soirée, je n'eus rien à ajouter au plan de réforme que j'avais présenté en 1858 et en 186/t. Je déclarai cependant que les vraies notions de réforme commençaient enfin à se répandre dans le Conseil d'État, le Corps législatif et le Sénat ; qu'en conséquence, si l'empereur voulait bien intervenir personnellement auprès de ceux qui joignaient à un esprit droit l'art de la parole, il réunirait à la longue les éléments d'un gouvernement réformateur. Retenu par son extrême bonté et même par une sorte de timidité bienveillante, l'empereur ne put se résoudre à exercer personnellement aucune contrainte sur ses serviteurs. Il me demanda d'extraire de la Réforme sociale un petit livre que je lui présentai, deux mois plus tard, en Y intitulant Y Organisation du travail. Ayant approuvé en janvier 1870 le résumé que je lui soumis, Sa Majesté m'invita à le présenter, comme l'expression de sa pensée, à deux membres de son gouvernement. Enfin, ayant apprû que j'avais retrouvé chez eux l'indifférence et le préjugé qui avaient paralysé les tentatives de 1858 et de 1865, l'empereur perdit définitivement l'espoir d'accomplir la réforme de son vivant; et il se rejeta une troisième fois dans l'entreprise qui amena bientôt la catastrophe finale de l'Empire.
Depuis février 1871. tout espoir de réforme a été écarté par l'inexpérience de notre nation et surtout par les haines qui la divisent en partis politiques. Son impuissance à cet égard n'est pourtant pas due, comme le croient beaucoup d'hommes de bien, à la suppression de la forme monarchique, car les deux dernières mo-
narchies ont laissé un libre cours à la corruption déchaînée par les vices de l'ancien régime et les violences de la révolution. Il est môme vrai de dire qu'en fait les obstacles a la réforme sont devenus moins absolus, sous les républiques improvisées par la force, en 18i8 et en 1871. Sous ces deux régimes, en effet, se sont développées les seules institutions qui, depuis 1789, aient réellement commencé l'œuvre de la réforme morale : les associations de bien public qui s'adonnent à la découverte des vérités sociales, tout en écartant les débats nationaux, politiques et religieux; l'adoucissement partiel des règlements coercilifs qui empêchent les pères de famille de choisir librement les instituteurs de leurs enfants.
En indiquant ce fait, j'ai à tenir compte de l'écueil que je redoute en écrivant chaque ligne de cet ouvrage. Je ne dois point, faute d'un correctif, froisser des convictions fondées sur les traditions nationales : je suis loin de penser que la restauration d'une monarchie héréditaire soit inutile au salut d'une race d'hommes, qui possède des richesses excitant au dehors des convoitises ardentes, qui d'ailleurs peut être envahie maintenant, à partir de toutes ses frontières, par des nations monarchiques, pauvres et belliqueuses. L'histoire de la Pologne démontre le danger auquel la France s'expose, dans de telles conditions, en faisant intervenir les partis politiques dans le choix du chef de l'État, en dehors du principe absolu d'hérédité réglé par la coutume.
J'ai dû parler de moi plus que je ne l'aurais voulu, dès le début de cet ouvrage, car je devais, avant tout, mettre le lecteur à même de juger des garanties d'exactitude offertes par la méthode que j'ai suivie. J'ai montré comment j'ai, non découvert, mais retrouvé les éternelles vérités que confirment journellement de nouveaux obser-
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vateurs. Toutefois ceux qui n'ont pu encore constater eux-mêmes ces vérités peuvent y trouver d'abord un sujet d'étonnement. Ils se demandent pourquoi un enseignement si évident, si nécessaire, reste inconnu de la nation qui ne peut trouver que là son moyen de salut.
En attendant les explications qui seront souvent données à ce sujet dans le cours de cet ouvrage, je réponds que l'obstacle provient des erreurs invétérées de la nation. Jusqu'à ce jour, l'erreur fondamentale de J.-J. Rousseau, la propagande aveugle des salons de l'ancien régime et la pression tyrannique des codes révolutionnaires l'ont emporté sur le salutaire enseignement des catastrophes. J'ai vu personnellement, au milieu de rapports, souvent intimes, de quatorze années, comment un monarque, qu'on a calomnié pour se dispenser de le servir, a été empêché de faire la réforme qui était le point de départ de toutes les autres. J'ai d'ailleurs compris, à la suite d'enquêtes assidues, que cette même réforme aurait offert encore plus de difficultés aux monarques qui furent portés au pouvoir par les défaites de 1815 et la catastrophe de 1830. Le principal obstacle à la réforme sociale de la France n'est, ni dans là présence, ni dans l'absence d'un monarque héréditaire. La cause de notre impuissance est en nous-mêmes : elle dérive des faux dogmes de 1789, qui, sauf de rares exceptions individuelles, ont pénétré, de haut en bas, jusque dans les classes inférieures de la hiérarchie sociale. Ces faux dogmes ont mis la nation française en dehors des vérités traditionnelles qui conservent la paix et la stabilité chez les races prospères de notre temps.
Au surplus, je ne terminerai pas ce volume sans répondre plus directement à la préoccupation politique qui est dominante chez mes concitoyens, en indiquant le rôle utile que chacun peut jouer dans l'œuvre du salut. C'est
ce que je ferai notamment dans l'Epilogue général qui clôt le présent volume.