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LES STEPPES ET LE PATURAGE

Entre les territoires primitifs, sur lesquels ont pu se former les premières sociétés permanentes et prospères, les steppes ont offert les conditions les plus favorables. Elles se composent de vastes plaines, sans déclivités notables, qui ne produisent que des herbes, et qui sont absolument impropres à la croissance spontanée des forêts. Cette exclusion absolue des arbres persiste même dans les régions herbues qui, confinant à des massifs boisés, reçoivent à profusion les graines forestières dispersées par l'action des vents. Souvent, les limites des steppes sont accusées aussi nettement que celles des lacs et des mers. Ce curieux phénomène se produit lorsque deux conditions se trouvent réunies : en premier lieu, quand la situation en latitude, l'action des météores et l'altitude se combinent de telle sorte que, pendant la saison froide, le sol reste couvert d'une épaisse couche de neige; en second lieu, quand, pendant la saison chaude, surviennent des circonstances qui se renouvellent chaque année dans l'ordre suivant.

Pendant le jour, le premier effet de l'influence solaire est de faire pénétrer, dans la couche neigeuse, l'eau formée à la surface. Souvent cette eau, congelée pendant la nuit suivante, donne plus de compacité à la neige; et celle-ci, dès lors, se liquéfie moins rapidement. Sous ces influences, la neige persiste encore après qu'elle a disparu sur les parties déclives de la même région. Il arrive enfin un moment où, la neige s'étant fondue, le sol, complètement imbibé d'eau, est exposé subitement à l'action d'une température

déjà élevée. L'herbe se développe aussitôt avec une rapidité extraordinaire; et elle atteint parfois, en quelques semaines, une hauteur de deux mètres. Ainsi se forment ces admirables champs de fleurs, qui oscillent comme les eaux, sous l'action du vent, et qui sont comparés à l'Océan par les poètes de ces régions. Les graines d'arbres répandues sur la steppe, avant la saison d'hiver, ne restent pas inertes : parfois même, elles se développent avant l'herbe; mais elles s'élèvent rarement, lors de leur première pousse, au-dessus d'un décimètre. Noyées bientôt dans l'herbe, elles étouffent ou tout au moins s'étiolent. Celles qui conservent un reste de vie sont tuées, dès que l'action brûlante du soleil, ayant flétri les herbes, se fait sentir au sol complètement desséché. Cet embryon de forêt péril ainsi chaque année, parce qu'il ne trouve dans la steppe, ni l'espace nécessaire à sa germination, ni l'humidité permanente que réclament ses racines moins vivaces que celles de l'herbe.

Toutes les steppes du globe se sont constituées dans ces conditions avant l'apparition de l'homme sur la terre. Elles étaient peuplées surtout par les grandes espèces d'animaux sociables, qui appartenaient, pour la plupart, à la classe des mammifères, et qui se sont en partie conservées jusqu'à ce jour. Elles y trouvaient d'amples moyens de subsistance, dans la saison des neiges, comme dans celle des herbes nouvelles. Les premières familles qui pénétrèrent sur ces territoires y rencontrèrent toutes les ressources nécessaires à leur existence. Elles purent créer des races stables et prospères, en perfectionnant, avec quelques efforts de travail, l'œuvre de la nature. Elles n'eurent qu'à prendre, en quelque sorte, Je gouvernement des troupeaux déjà rassemblés et qu'à organiser le travail du pâturage. Ce régime des premiers âges de l'humanité s'est

perpétué jusqu'à nos jours, dans les admirables steppes situées au midi des montagnes boisées de l'Altaï. Les pasteurs nomades de cette région continuent les traditions de sagesse d'Abraham. Us président, dans un élat complet de quiétude, à l'exploitation de nombreux troupeaux composés de chevaux, de bœufs, de chameaux et de moutons.

A l'époque où la constitution naturelle du territoire n'avait point été modifiée par le travail de l'homme, lEurope offrait, dans sa région sud-est, une étendue considérable de steppes. Les herbes couvraient quatre régions contiguës, savoir : les plaines qui s'étendent dans la vallée du Danube, entre les Carpathes elles Balkans; les rivages septentrionaux de la mer Noire et de la mer d'Azof ; le grand plateau compris entre cette mer et la Caspienne, la vallée du Don et le Caucase; enfin, à partir de la Caspienne, les vastes pâturages, compris entre le Wolga et l'Oural, qui s'étendent en s'élargissant jusqu'aux frontières de l'Asie. Aux premiers âges de l'histoire, les steppes situées entre les embouchures du Don et du Danube étaient considérées, parles géographes et les poètes, comme la patrie de la vertu (II, In. 3; VI, In. 4). Les régions les moins propres à la production spontanée des herbes fournissaient déjà des blés aux colonies grecques de la Chersonèse taurique et à plusieurs peuples commerçants de la Méditerranée. En 1837, à l'époque où je visitai pour la première fois les steppes de la Russie méridionale, elles offraient encore de splendides nappes herbues suc le Danube et le Dnieper. Depuis lors, les chemins de fer y ont pénétré; et le défrichement s'opère avec une rapidité inouïe. Les steppes orientales, au contraire, restent encore intactes en beaucoup de lieux, entre les rivages de la mer Caspienne et la frontière d'Asie.

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