LES RIVAGES MARITIMES ET LA PÊCHE COTIERE
Les eaux marines qui confinent aux rivages offrent, en beaucoup de lieux, une nourriture abondante aux populations. Quelques espèces d'animaux qui habitent ces eaux ne se rencontrent que dans la haute mer; mais la plupart des autres se tiennent à proximité de la côte. Les poissons, les crustacés et les mollusques, en particulier, se plaisent dans les nappes d'eau qui, ayant une épaisseur moindre que cent mètres, leur offrent des refuges et des points de repos à l'abri des mouvements imprimés par les vents aux flots de la surface. Ce séjour favori des animaux a une étendue très variable; et celle-ci est en rapport intime avec le relief du sol dans la région du littoral. Sur les côtes abruptes, à partir desquelles le sol plonge rapidement sous les eaux, la zone poissonneuse se réduit parfois à une largeur de deux kilomètres. Sur les côtes plates, au contraire, cette largeur devient considérable; et les pôcheurs-côtiers étendent parfois, avec profit, jusqu'à 20 kilomètres, leurs excursions habituelles. La surface de pêche exploitée par le travail journalier du pêcheur varie ainsi, dans ces deux cas extrêmes, par kilomètre de rivage, entre 200 et 2,000 hectares.
Quelques rivages habités en permanence par des espèces variées d'animaux marins sont aussi hantés périodiquement par des poissons voyageurs, tels que le hareng, dont les bancs nombreux apportent aux populations des moyens presque indéfinis d'alimentation. D'autres poissons émigrants fournissent ailleurs des ressources non moins précieuses. Les saumons, par exemple, vont cher-
cher dans la mer le véritable milieu où ils se développent (III, n, 22); mais, après plusieurs années de croissance dans ce milieu sans bornes, ils retournent, pour la reproduction, dans les eaux douces où ils sont nés. Ils remontent, en troupes immenses, vers la partie supérieure des fleuves, et, dans ce trajet, ils constituent une sorte de manne pour les contrées que ces fleuves traversent.
Les deux grandes productions spontanées de l'Europe agissent fort inégalement, depuis les premières époques de l'histoire, sur les races qui en tirent leurs moyens d'existence. Les poissons de la mer, comparés à l'herbe des steppes, offrent à la fois un avantage et un inconvénient : ils peuvent être appliqués immédiatement à la nourriture de l'homme; mais le travail delà pêche côtière implique des inventions préalables plus difficiles et des efforts journaliers plus pénibles que l'élevage et le gouvernement des troupeaux. Cependant la pêche fluviale des poissons émigrants et la pêche maritime, sur les zones découvertes par le reflux de l'Océan, procurent à certaines localités le double avantage d'une consommation immédiate et d'une récolte facile.
Parmi les cinq grands continents du globe, l'Europe est celui qui, pour une surface donnée de territoire, offre le plus grand développement de rivages maritimes et la plusgrande surface de pêche. Un immense courant marin, le Gulf-stream (III : In. 6 ; i, 1, 1 7; n, 17 ; iv, 1 7 ; vi, 17; IV, vu, 13), exerce d'ailleurs, sur le nord et l'ouest de ces rivages, une influence dont la fécondité ne se reproduit, avec les mêmes proportions, dans aucune autre région du globe. Il amène à ces rivages des eaux relativement chaudes et nutritives. Il rend la mer libre et la pêche continue à des latitudes qui, dans la région australe, restent éternellement glacées. Enfin, il transmet, par l'action des
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vents, la chaleur et l'humidité aux provinces maritimes ; et il y augmente ainsi la force et la durée de la végétation. En résumé, le Gulf-stream concilie, au profit des rivages de la mer du Nord et de la Manche, les avantages matériels d'un climat tempéré avec les avantages moraux propres aux régions polaires. Sous ces influences, les pays contigus à ces rivages ont acquis, depuis le moyen âge, la richesse, la science et le pouvoir, qui, dans l'antiquité, procurèrent aux grands empires de l'Asie méridionale une renommée qu'ils ont perdue en abusant de ces trois avantages. Les puissances actuelles de l'Europe ont à redouter le même sort; mais elles peuvent s'en préserver en méditant sur l'histoire du seul empire asiatique qui ait échappé à la décadence. Si la Chine rurale prospère depuis quarante-deux siècles, c'est qu'elle a toujours été régénérée par l'immigration continue ou par les conquêtes périodiques des pasteurs mongols ou mandchoux. Les Européens, il est vrai, ne peuvent plus se recruter parmi ces précieuses réserves de familles patriarcales; mais ils ont du moins sous les yeux les exemples d'autorité paternelle offerts par les familles-souches des rivages saxons et Scandinaves. Puissent-ils résister à la corruption qui les envahit et conserver les bons enseignements de leurs pêcheurs-côtiers!