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LES TERRITOIRES BOISÉS, NON CONTIGUS AU LITTORAL

Les productions spontanées des steppes et des rivages maritimes se distinguent par un caractère particulier de celles que fournissent les autres territoires de l'Europe. Les races qui vivent de ces productions y trouvent la satisfaction permanente de leurs besoins. Celles qui,

depuis les premiers âges de l'histoire, échappent aux excitations des peuples commerçants, et suivent librement leur impulsion naturelle, ne sont pas disposées à sortir de leur condition. Elles sont heureuses; et, persuadées qu'elles possèdent le bonheur, elles constituent les populations éminemment stables.

Aucune autre région des territoires européens n'a offert les mêmes avantages aux premiers hommes qui, aux âges préhistoriques, vinrent les habiter. Beaucoup de plateaux herbus, épars dans les montagnes, étaient défendus contre l'invasion des arbres par les causes qui agissent encore dans les steppes (2); mais l'étendue en était trop limitée pour comporter la formation de races pastorales, indépendantes des populations qui occupaient les vallées, les collines et les plaines environnantes. Les territoires où le sol offrait quelque fertilité étaient couverts de végétaux ligneux. Sur les sols les plus fertiles existaient des forêts puissantes, qui ressemblaient beaucoup à celles qu'on pouvait encore observer dans l'Afrique méridionale, au commencement de ce siècle. C'étaient de grandes futaies, souvent parsemées de gras pâturages. Elles étaient habitées par des éléphants, des chevaux, des rennes et d'autres grandes espèces sociables, ayant la force nécessaire pour se défendre en troupes contre l'attaque des carnassiers. Ces régions étaient fort communes en France lorsque les premiers hommes y apparurent, avant l'époque marquée par les premiers témoignages des historiens1. Les habitants de ces localités étaient réunis en petits groupes. Ils chas-

1. La science de l'homme préhistorique est à peine ébauchée, môme pour les territoires de l'Europe. L'époque de la première apparition do l'homme ne peut être fixée, ni pour la France, ni pour aucun lieu. Celle que j'adopte plus loin, en ce qui touche la vallée delà Sjône, est regardée comme probable par les géologues dans lesquels j'ai ie plus de confiance.

saient en commun les animaux, avec diverses armes, dont la partie tranchante était formée de pierres taillées. Us vivaient habituellement en nomades, à la poursuite du gibier. Cependant les traces de leur existence se retrouvent çà et là dans des cavernes, près de rochers escarpés, dans les pilotis d'habitations lacustres ou en d'autres lieux d'abri et de refuge. Au surplus, les animaux sauvages des grandes forêts, comme les poissons des lacs et des rivières, n'ont guère procuré, ni en France, ni dans le reste de l'Europe, des moyens prolongés de subsistance à aucune race d'hommes. Les historiens de la Grèce et de Rome, qui ont décrit, à une époque relativement récente, les races établies dans les régions boisées de l'Occident, n'en ont signalé aucune dont l'existence reposât exclusivement sur les productions spontanées, propres aux âges préhistoriques. Les steppes et les rivages maritimes sont donc les seuls territoires qui, sans subir aucune transformation, aient procuré une satisfaction complète aux besoins de l'homme, depuis les premiers âges de l'humanité. Us ont tout au moins offert à ces races des éléments de stabilité.

Rien de semblable ne s'est rencontré dans les régions boisées les plus fertiles, môme dans ces splendides forêts où la chasse des grands animaux procurait des ressources surabondantes aux premiers immigrants1.

Dans les clairières fertiles et riches en gros gibier, les immigrants se sont d'abord agglomérés près de certaines stations; mais les chasseurs ne se sont point attachés au sol forestier, comme l'ont fait les pasteurs et les pêcheurs sur leurs steppes et leurs rivages. Ils ont quitté leur

I . « Du temps qu'ils ne sont pas en guerre, ils en passent beaucoup à la chasse. » (Tacite : Mœxirs des Germains, XV; traduction Nisard.) — « Toute leur vie se passe à la chasse et dans les exercices militaires. » (J. César : Guerre des Gaules, livre VI, ch. xxi; traduction Nisard.)

première résidence, après en avoir épuisé les ressources, lorsqu'ils ont pu faire un nouvel établissement sur quelque territoire de chasse encore inoccupé1. Quand, au contraire, une grande région forestière a été complètement exploitée, les chasseurs n'ont pu y perpétuer leur race qu'en demandant au pâturage et à l'agriculture2 de nouveaux moyens de subsistance. Pour atteindre ce but, les anciens chasseurs ont dû se créer des habitations permanentes, multiplier ou défricher les clairières des forêts et, par suite, modifier profondément la nature des lieux3. Les Gaulois et les Bretons se sont ainsi transformés aux époques historiques. En devenant sédentaires, ils ont conservé certaines habitudes instables de la vie nomade; et l'on s'explique ainsi qu'ils aient été aisément envahiset dominés par les pêcheurs-côliers, à familles stables, de la plaine saxonne et des pays Scandinaves. C'est dans cet état de transformation que les premiers voyageurs des races lettrées trouvèrent d'abord les Germains, les Gaulois et les Bretons. Fort lentes aux époques où les régions boisées de l'Europe commencèrent à se peupler, ces transformations se sont peu à peu accélérées. Elles s'accomplissent de nos jours, dans l'Amérique du Nord, avec une rapidité qui dépasse tout ce qui s'était produit jusqu'alors.

1. Il existe une station préhistorique de ce genre à Solutré, sur les rives de la Saône. Selon M. Arcelin, membre des « Unions de la paix sociale », à qui je dois cette information, ce rendez-vous de chasse florissait il y a environ huit mille ans. Il a été ensuite abandonné pendant longtemps, et les traces de l'homme n'y ont reparu qu'avec de nouvelles races et la vie sédentaire.

2. « Les cités ont l'usage de fournir à leurs chefs du bétail et des grains. » (Tacite : Mœurs des Germains, XV.)

3. « Fixant leurs habitations, ils se défendaient, eux et les leurs, tuaient les bêtes sauvages qui infestaient leurs champs, et, au lieu d'errer pour trouver leur pâture, ils soutenaient leurs familles en cultivant la terre. » (Vico : Principes d'une science nouvelle; traduction française par J. Miciielet; 1827, Paris, in-8°, p. 377.)

TRANSFORMATION ACTUELLE DES LIEUX EN EUROPE ET SUIS L'ENSEMRLE DU GLODE.

Pendant l'antiquité et jusqu'au moyen âge, certaines races européennes, contentes de leur sort, se perpétuaient depuis un temps immémorial en beaucoup de lieux dont la constitution naturelle, à peine modifiée par l'homme, restait à peu près invariable. Comme je l'ai pu constater moi-même au début de mes voyages, le sentiment qui attache les hommes à l'ancienne disposition du lieu natal avait encore une grande force chez certaines populations isolées, ignorant les idées et les habitudes de l'Occident. Dans les régions extrêmes de l'Orient et du Nord, où subsiste cet amour de la tradition, la notion pratique du bonheur se résume, chez les pères de famille, en quelques idées dominantes. Pour eux, le bonheur dérive essentiellement de l'état de paix conservé, par des coutumes traditionnelles, entre les membres de chaque famille, entre les maîtres et les serviteurs attachés au même atelier et entre les familles constituant chaque voisinage. Les coutumes delà paix sociale se perpétuent surtout dans la simplicité et la frugalité; elles s'altèrent par la complication des mœurs ou la possession du superflu; et ce changement dans les conditions de l'existence est toujours lié plus ou moins à celui des lieux. La permanence des territoires est donc considérée justement, dans ces pays de tradition, comme une des conditions de la paix sociale. Les sages voient une sorte d'attentat contre la prospérité commune dans le défrichement d'un bois ou d'une prairie et même dans l'introduction d'un mets nouveau (II, n, 3). Assurément, ces territoires pourraient être, en certains cas, uli-

lement modifiés; mais le succès ne serait réel que si l'on se conformait aux exemples donnés, à cet égard, par une race modèle d'agriculteurs (VI, 1).

En ce qui touche le respect des lieux, une lutte ardente règne aujourd'hui, en Europe, entre l'esprit de tradition et l'esprit de nouveauté. L'impulsion semble être irrésistible : elle a pour foyer les bassins houillers de l'Occident. L'esprit de résistance, qui s'affaiblit chaque jour, ne se montre plus guère que sur les steppes de l'Orient et les rivages du Nord. Près des houillères de la basse Ecosse, de l'Angleterre, de la France, de la Belgique et des états allemands, l'une des principales traditions du bonheur est presque perdue. On a oublié que les besoins essentiels des classes les plus nombreuses, c'est-à-dire des faibles et des imprévoyants, doivent, plus que tout autre intérêt, régler l'emploi des lieux. On se persuade, au contraire, que l'intérêt public commande d'en faire usage pour produire la richesse, ou, en d'autres termes, de les adapter aux convenances des entreprises conçues par les forts et les avisés. C'est ainsi qu'on s'éloigne de plus en plus de l'organisation territoriale qui est la source de toute paix : de celle où la famille sédentaire la plus pauvre peut tout au moins compter sur la propriété perpétuelle de son habitation.

La première fois que je pénétrai en Orient et dans le Nord, sur les territoires des races de tradition, je ressentis une émotion profon le en retrouvant les conditions au milieu desquelles j'ai vécu pendant les premières années de ma vie (i, 4). J'aperçus nettement les moyens de bonheur propres aux territoires primitifs, où la famille la plus pauvre possède son habitation et trouve près d'elle une subsistance assurée dans les productions spontanées des landes, des marécages ou des forêts. Là seulement, j'ai rencontré des hommes complètement heureux, tandis que

je vois croître sans cesse le mécontentement des populations qui s'agglomèrent, en Occident, sur les territoires défrichés et perfectionnés.

Les territoires primitifs, dont la conservation est établie par des coutumes séculaires, assurent mieux que tout autre régime le bien-être des familles, notamment quand elles n'ont point encore acquis l'esprit de prévoyance (IV, v, 22). La supériorité de cette organisation territoriale a été signalée par les écrivains de l'antiquité (II, In. 3). La même impression a été souvent reproduite dans la littérature des peuples qui avaient plus ou moins transformé cette organisation, sous les inspirations de la vie urbaine et de l'esprit de nouveauté. Cependant on ne saurait justifier, d'une manière absolue, ni par l'expérience, ni par la raison, cet éloge de la vie simple dans les sociétés primitives. Les peuples n'ont pris une place dans l'histoire qu'en abandonnant ce régime; et, depuis Tacite jusqu'à J.-J. Rousseau, les écrivains qui l'ont vanté étaient moins disposés à admirer sincèrement la simplicité, la vertu et, en résumé, le bonheur des premiers âges, qu'à critiquer la complication, les vices et la souffrance de leur temps. En fait, les deux régimes ont subsisté simultanément depuis un temps immémorial. Les races simples restaient sans contact habituel avec les autres : elles constituaient des réservoirs de vertu pour les races corrompues ; et elles se maintenaient toujours prêtes à les régénérer par l'immigration ou par la conquête .

La situation actuelle des territoires soumis, soit à la tradition, soit à la nouveauté, change totalement depuis un demi-siècle, sous les influences que mettent en lumière les tomes II à YI des Ouvriers européens. Une ère toute nouvelle est ouverte par les inventions qui ont modifié brusquement les procédés de la métallurgie, l'organisa-

tion du régime manufacturier et surtout les moyens en usage pour le transport des hommes et des choses. La machine à vapeur a pris une supériorité irrésistible sur la force de l'homme et des animaux, comme sur les forces naturelles développées, à la surface entière du globe, par le mouvement de l'air et des eaux.

Les engins mécaniques, mus par ces machines, remplacent, dans toutes les branches du travail, l'adresse des mains et l'effort de la pensée. La houille, qui anime les machines et les engins, devient l'agent universel du travail et de la locomotion. Les pays d'où s'extrait celte matière précieuse acquièrent une prépondéranece dont les effets s'étendent aux régions du globe les plus reculées. Dans tous ces pays carbonifères se forment, en quelques années, des agglomérations qui ne se produisaient autrefois que dans de rares localités, sous l'action continue des siècles. Les produits fabriqués sont expédiés rapidement, à bas prix, par terre ou par eau; et les profits assurés par l'exploitation des clientèles du monde entier s'accumulent, plus rapidement encore que ne font les hommes, dans ces lieux favorisés. La richesse ainsi accumulée crée les loisirs nécessaires à la culture des sciences; et, à son tour, la science féconde par une multitude d'inventions l'emploi des territoires contigus aux bassins houillers. La puissance des nations s'accroît avec ces progrès de la richesse et de la science : depuis vingt ans, elle s'emploie à inventer de terribles instruments de guerre, et elle soumet par la force des armes, dans toutes les régions du globe, les races pauvres et illettrées que le commerce de l'opium, des narcotiques et des spiritueux n'a pas assez détruites. Trois grands empires, appuyés sur des populations nombreuses, et secondés par l'esprit de nouveauté qui émane des exploitations houillères, se distinguent

particulièrement dans ce genre de conquêtes. La Grande- Bretagne, la Russie et les États-Unis dominent déjà sur les quatre dixièmes du monde habitable. Ces empires n'ont guère fait le bonheur des populations conquises. Quant aux conquérants, je doute que, dans l'avenir, ils aient à se féliciter de leurs succès. Ils seront vraisemblablement conduits à se disputer les lambeaux de continents qui conservent encore, avec leur indépendance politique, le régime de tradition. Dès à présent, d'ailleurs, ils sent exposés à un danger certain. En développant sans relâche les nouvelles sources de puissance sur le territoire de la mère patrie, ils y ont introduit des éléments de désorganisation qui infligent déjà la souffrance aux populations et compromettent leur avenir. Quant aux états allemands, à la France, aux deux péninsules et aux autres états de l'Occident qui, dans les siècles précédents, ont successivement exercé une action prépondérante sur l'Europe, ils ne sont plus en situation de s'étendre, comme le font les trois grands empires, au delà de leurs étroites frontières. Ils sont donc condamnés à déchoir rapidement, pendant que les empires envahisseurs appliquent les nouvelles méthodes de travail et de locomotion sur des territoires vingt fois plus étendus.

Au moment où la puissance, exercée par l'homme sur la planète qui est son domaine, augmente dans des proportions aussi inattendues, et lorsque le bonheur ou la souffrance de l'humanité peuvent se développer avec les transformations qui s'y opèrent, il est opportun d'apprécier les surfaces sur lesquelles agissent les forces matérielles et morales analysées dans les derniers chapitres de ce Livre. Pour faire cette évaluation, je prends pour unité le million de kilomètres carrés (mk-), qui équivaut à cent millions d'hectares.

tfl. II. — LA NATURli DES LIEUX. 67

La surface entière du globe s'élève à 510mk-

La surface habitable, défalcation faite des mers et des régions polaires où l'homme n'a pu encore s'établir,

n'excède guère I30mk-

Cette surface se subdivise, comme suit, en quatre parties, quand on considère : d'une part, le bien-être assuré aux habitants par la récolte des productions spontanées; de l'autre, l'amoindrissement rapide qui s'opère maintenant dans ce genre de ressources :

I. Les pays de tradition, où les classes dirigeantes tendent à conserver aux populations les avantages assurés par la récolte des productions spontanées 65mk-

II. Les trois empires envahisseurs, avec leurs colonies, où l'activité des gouvernants a indirectement pour résultat de transformer l'état du sol et d'y restreindre ces productions. 5omk-

III. Les pays de nouveauté, où le sol inculte abonde encore, mais où l'on s'efforce d'imiter les exemples de l'Occident. 10mk-

IV. Les pays de l'Occident, où les productions spontanées manquent presque complètement aux populations agglomérées 2mk-

Total égal J30mk-

Les petits états de l'Occident pourraient tirer un utile enseignement de la comparaison des chiffres précédents. Privés des moyens illimités de développement que la puissance maritime et les chemins de fer assurent aux trois empires envahisseurs, ils seront réduits, dans un prochain avenir, à une situation subordonnée. Us seraient fort imprévoyants s'ils ne cherchaient pas dans leur union des garanties de paix et de stabilité.

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