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LES SOCIÉTÉS ET LA NATURE DE L'HOMME

LA RESSEMBLANCE DES ORGANES ET LE CONTRASTE DES EXISTENCES ENTRE L'HOMME ET L'ANIMAL.

Sous beaucoup de rapports, l'homme se rapproche des autres êtres de la création; et, par certains traits appartenant à Tordre matériel, il s'identifie avec eux. Son corps n'offre aucun élément chimique qui ne se rencontre habituellement dans les trois règnes de la nature. Par son organisme physique il apparaît, à certains égards, comme un simple accident parmi les espèces du règne animal. Il fait partie d'une série continue dans laquelle les organes se modifient et se complètent par degrés insensibles. Dans le classement fondé sur la valeur relative des facultés émanant des divers organes, l'homme est loin d'occuper toujours le premier rang. Pour la plupart de ces facultés, il est même inférieur à beaucoup d'espèces : pour la force et les dimensions, à l'éléphant; pour la rapidité, au cheval; pour l'agilité, au tigre; pour la vue et l'ouïe, à l'oiseau; pour l'odorat, au chien et à d'humbles insectes. Il garde, moins que la plupart des animaux, ce précieux équilibre des facultés physiques d'où résulte la permanence de la santé. Il ne possède point, à titre exclusif, l'aptitude à penser qui, à première vue, paraît être sa faculté caractéristique. On peut même douter qu'il soit plus capable de communiquer aux autres êtres de son espèce

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ses sentiments de contentement ou de crainte et certaines autres manifestations de sa pensée.

Les savants qui comparent méthodiquement, dans l'animal et dans l'homme, les facultés d'où émanent les phénomènes du mouvement et de la vie, ont donc pu, avec une certaine logique, faire entrer l'homme dans les classifications du règne animal. Au contraire, les sages qui étudient leur semblable en vue de le rendre heureux, et les gouvernants qui contrôlent assidûment les actions du peuple pour le tenir en paix, sont tous conduits à ne voir entre l'animal et l'homme qu'un contraste absolu1.

Ce contraste est accusé par l'observation de tous les animaux. Il se montre particulièrement chez ceux qui, par leurs habitudes, se rapprochent le plus de l'homme. Tels sont, par exemple, ceux qui vivent en société dans les habitations qu'ils construisent.

Les castors, les abeilles, les fourmis et les autres animaux sociables possèdent en eux-mêmes les conditions d'une existence stable. Depuis l'époque de leur création, ils se perpétuent sur les mêmes lieux, dans un état de paix complète; et les sociétés qu'ils constituent ne se troublent ou ne se dissolvent que sous l'action de forces étrangères à la communauté. Au contraire, peu de sociétés humaines sont stables : depuis les premiers âges, elles ont toujours reçu de leurs propres membres ou de leurs voisins les éléments du perfectionnement ou de la corruption; et il n'existe peut-être pas de lieu où une société d'hommes

I. « La nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l'homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur; aussi ne manque-t-elle pas aux animaux... Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste; et l'homme a ceci de spécial... que seul il perçoit le bien et le mal, le juste et l'injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui, en s'associant, constituent précisément la famille et l'État. » (Aristote : Politique, livre I, ch. i, § 10. Traduction de J. Barthélémy Saint-Hilaire; 1848, in-8°.)

ait offert le spectacle permanent du bonheur. Ce contraste dans les existences des deux sortes d'êtres dérive de celui qui se manifeste partout dans les deux sortes de sociétés : chez les animaux sociables, l'instinct assure le bien-être fondé sur la paix et la stabilité; chez les hommes, l'abus du libre arbitre engendre souvent la souffrance déchaînée par l'instabilité et la discorde.

LA DÉFINITION DE LA PROSPÉRITÉ, ET LE PRÉCIS DE L'ENSEIGNEMENT TRADITIONNEL DES PEUPLES PROSPÈRES.

Avant de continuer ce sujet, je crois utile de définir les termes que j'emploie pour exprimer les résultats qu'amène, dans l'existence de l'homme, l'action réitérée du bien ou du mal. J'applique, en général, les mots bonheur ou bien-être, malheur ou malaise à la condition des familles. J'emploie plus spécialement les mots prospérité et souffrance pour exprimer le contraste des mêmes phénomènes sociaux dans les voisinages et les nations. En ce qui touche la prospérité, j'adopte la définition suivante, qui me paraît conforme aux indications de l'histoire et au sentiment des contemporains satisfaits de leur sort. J'appelle « prospères » les sociétés où la paix règne sans un recours habituel à la force armée; où la stabilité des foyers domestiques, des ateliers de travail et des voisinages est assurée par la libre entente des pères de famille; où enfin la conservation de l'ordre traditionnel, fondé sur la loi morale, est le vœu commun des populations.

Dans tous les temps, les races prospères ont conquis le bonheur par le même moyen. Elles ont réprimé les tendances au mal, inspirées à la jeunesse par l'égoïsme, l'or-

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gueil et les appétits sensuels. Considérée en elle-même, la partie essentielle de cet enseignement reste identique depuis les premiers âges de l'humanité; et je la réduis aux termes suivants.

Dieu, suprême auteur de toutes choses, a créé la terre et tous ses habitants. L'homme, son dernier ouvrage, diffère absolument, par sa nature intime, du reste de la création. En effet, chez les animaux sociables, l'individu est doué des qualités qui assurent son bien-être propre et celui delà société dont il est membre; il ne peut échapper à ce bien-être ; et il est contraint d'en jouir, sous la pression de l'instinct, loi suprême de son espèce. Chez les races humaines règne l'état de choses opposé, car l'individu et la société n'y sont point voués à un état uniforme de prospérité. Pour atteindre ce but, elles se sont toujours appuyées sur un enseignement donné sous deux régimes principaux : chez les races simples, par le père de famille, unique dépositaire de la science et de l'autorité; chez les races compliquées, sous le contrôle du père, par des maîtres spéciaux. Parmi ces maîtres figurent toujours les ministres du culte; on n'a jamais vu une grande nation, riche et prospère, qui puisse se passer du frein qu'opposent, à la corruption des mœurs, les dogmes, les rites et le personnel de la religion. J'ai en vain cherché, depuis un demi-siècle, une autorité sociale qui puisse concevoir l'existence d'une puissante race d'hommes où les pères de famille et le souverain seraient privés de ce concours. Le libre arbitre, qui est le contre-pied de l'instinct et l'attribut distinctif de l'homme, lui permet de varier à l'infini les conditions de son existence. Ce don précieux, qui fait sa force, est en même temps la cause de sa faiblesse, car, lorsqu'il se livre à la seule impulsion de ses tendances innées, il se condamne lui-même au malheur. Dieu a con-

juré cette déchéance de sa créature favorite par un autre don qui n'est point inhérent à la nature humaine. Il a révélé à nos premiers parents la loi morale, qui a été plus tard formulée par le Décalogue, dans l'intérêt de leurs descendants. Il leur a enseigné ainsi que, selon le choix qu'ils feraient entre le bien et le mal, ils s'élèveraient à la prospérité ou tomberaient dans la souffrance. Par cette révélation, il a fourni à l'homme la lumière indispensable pour conquérir tous les avantages de la liberté, qui est la source de sa grandeur.

En résumé, l'homme, sans la connaissance de la loi morale, tombe au dernier rang des êtres de la création. Complété, au contraire, par cette connaissance, il ne s'assnre pas seulement la paix et lastabilité: iljouitd'une satisfaction que l'animal ne ressent pas; il sait que son bonheur est dû à la fois à sa propre initiative et à la bonté de Dieu. Dans ce simple fait réside l'éternelle explication des grands phénomènes de l'histoire : l'homme, libre dans le choix de ses actes, passe alternativement, soit de la souffrance à la prospérité par la pratique de la loi morale, soit de la prospérité à la souffrance par l'oubli de cette même loi.

LE CONTRASTE DES NATURES INTIMES : CHEZ L'ANIMAL, L'iNSTINCT, SOURCE PERMANENTE DU BIEN-ÊTRE; CHEZ L'HOMME, LE LIBRE ARBITRE AVEC SES DEUX CONSÉQUENCES, SOUFFRANCE OU PROSPÉRITÉ.

L'animal sociable possède, dès sa naissance, tous les éléments de son propre bonheur, et il est apte à servir sa communauté. Pour remplir son office, il reçoit peu de chose ou même n'attend rien de l'éducation. A peine sortie de son enveloppe natale, l'abeille part sans hésiter

pour la récolte de la cire ou du miel. Dès lors, elle obéit docilement à l'impulsion que les chefs impriment, soit pour créer, soit pour défendre contre l'ennemi le patrimoine de l'association. Étudié au point de vue du concours donné à la paix sociale, l'individu sort « complet » des mains du créateur.

Considéré au même point de vue dans les sociétés humaines, l'individu présente les caractères opposés. Au début de sa vie, il reste longtemps incapable de pourvoir au bonheur de ses associés et même aux besoins de sa propre existence. L'enfant n'est point spontanément porté au bien * : loin de là ; il montre une tendance innée vers le mal. Abandonné à cette tendance, il manifeste une volonté inintelligente, presque toujours contraire aux intérêts de tous. 11 ne cède que sous la pression de la force à l'autorité de ceux qui le protègent contre sa propre faiblesse, ou qui ont le devoir de veiller à la prospérité commune. S'il garde le pouvoir d'agir selon ses propres

1. La sévère doctrine de l'Ancien Testament n'est nullement démentie par les tendres paroles que Jésus-Christ a prononcées au sujet des petits enfants. J'ai été heureux de constater récemment que les faits révélés par l'observation et l'opinion des Autorités sociales sont confirmés, dans les termes suivants, par saint Augustin : « La faiblesse des organes est innocente chez lesenfants, mais non pas leur âme. J'ai vu, j'ai vu moi-même un pe'it enfant dévoré par la jalousie; il ne parlait pas encore; mais, tout pâle, il regardait d'un œil haineux son frère de lait... Est-ce innocence, chez un enfant, que de ne vouloir pas partager une source de lait si abondante, et même trop abondante, avec un enfant aussi faible que lui ?... Est-ce là donc, mon Dieu, cette innocence des enfants! Non, cette innocence n'existe pas. Ce qu'Us sont alors avec leurs maîtres et leurs pédagogues pour les noix, les balles, les oiseaux, ils le sont plus tard avec les rois et les magistrats pour de l'or, des terres, des esclaves ; les objets de la passion changent avec les années, comme de plus grands supplices succèdent aux châtiments de l'enfance; mais, au fond, c'est toujours la môme chose. Vous n'avez eu d'autre pensée que de nous donner une leçon d'humilité dans la petite stature des enfants. lorsque vous avez dit (S. Matth.,xix, 11] : « Le « royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. » (Saint Augustin : Confessions, I, vu, 19.) — « Personne n'est absent de souillure, pas même l'enfant qui n'est que depuis un jour sur la terre. » (Job : xiv, 4.)

inclinations, le jeune homme ne reste pas seulement imparfait : il devient de plus en plus insociable.

Les pères, en fondant leurs familles, acquièrent naturellement la connaissance de ces vérités fondamentales. Ceux qui accordent quelque attention aux faits de leur vie journalière en concluent que l'individu, laissé à ses seules inspirations, reste incapable d'apporter au bien-être de la société dont il est membre le concours que chaque animal sociable donne spontanément à son espèce. Ils comprennent en outre que les degrés de souffrance et de prospérité observés dans une société d'hommes sont dans un rapport immédiat avec les idées dominantes, les mœurs et les institutions qui encouragent ou avec celles qui répriment les tendances innées des individus. Depuis un demisiècle, je poursuis à ce sujet une enquête sur toutes les races humaines. De loin en loin j'ai rencontré des opinions discordantes chez quelques lettrés1; mais j'ai toujours constaté l'unanimité et l'énergie des convictions chez les hommes qui, même dans les situations les plus modestes, ont acquis quelque renom en exerçant un art utile. J'ai retrouvé plus directement encore la confirmation des vérités fondamentales qui se rattachent à la nature de l'homme. Elles sont mises journellement en lumière par l'observation la plus sommaire des sociétés contemporaines, par les récits des voyageurs et par les travaux des

1 . Les leltrés et les gouvernants à théories, qui marchent encore à la suite de J.-J. Rousseau, continuent à ne pas tenir compte de l'ignorance, de la faiblesses de la perversité innée de l'enfant. Ne se rendront-ils pas aux preuves nouvelle, qu'eD a données un homme peu suspect aux amis des nouveautés, et qui est en même temps un savant observateur ? M. Darwin a étudié jour par jour l'un de ses enfants ; or, avant l'âge de deux ans, il avait pu reconnaître en lui et consigner dans son journal, au milieu d'instincts de bonté, d'intelligence et d'affection, cette suite de sentiments mauvais : la colère, la crainte, la jalousie, le respect humain, la dissimulation et le mensonge. (Darwin : Esquisse d'un enfant ; Revue anglaise, The Mind, 1877.)

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historiens. Elles se résument 6" «ailleurs dans ces deux faits. Les peuples livrés à l'impulsion des volontés individuelles tombent dans un état de souffrance qui est inconnu chez les animaux sociables, et qui n'a pour terme extrême que la destruction de la race1. Ceux, au contraire, qui réagissent contre les volontés antisociales, par un judicieux régime d'encouragements et de contraintes, s'élèvent inévitablement à la prospérité. Toutefois les limites du bonheur sont plus étroites que celles de la souffrance. La même cause fait obstacle partout au développement indéfini du bien-être des sociétés humaines : c'est la résistance des individus aux prescriptions des gouvernants; et c'est encore plus la corruption accidentelle de ces derniers. Au surplus, les sociétés humaines ne sont formellement portées à la désobéissance que dans les temps de corruption. En ce qui touche la question du bonheur, elles ne se montrent pas trop exigeantes : elles se contentent de peu; et elles ne se révoltent guère contre l'ordre établi par la tradition du bien, si les gouvernants ne donnent pas ouvertement l'exemple du mal2.

LA RÉVOLTE MODERNE CONTRE L'ENSEIGNEMENT TRADITIONNEL DES PEUPLES PROSPÈRES.

L'enseignement que je viens de résumer en peu de mots se recommande au respect des hommes par plusieurs motifs évidents. Il a été adopté par toutes les grandes

1. «Dieu a constitué l'homme dès le commencement et l'a laissé dans la main de son propre conseil. » (Ecclésiastique, xv, 14.) — « C'est vous qui êtes responsables, car vous choisissez : Dieu est innocent. » (Platon : République, I.)

2. « Tel qu'est le juge du peuple, tels sont ses ministres; et tel qu'est le prince de la ville, tels sont aussi les habitants. » (Ecclésiastique, x, 2.)

races de l'histoire. Il a donné la prospérité aux races qui l'ont respecté. Celles qui l'ont méconnu, ou qui l'ont oublié, sont aussitôt tombées dans la souffrance. A toutes les époques, on a pu constater l'excellence de l'enseignement traditionnel en interrogeant l'histoire du passé1, en comparant les peuples, ou prospères, ou souffrants, et, plus simplement, en consultant les sages de tous les pays. Cependant on ne saurait citer une seule nation lettrée qui, après avoir grandi parle respect de la loi morale et parla pratique des coutumes qui en émanent, soit restée fidèle à la tradition de ses ancêtres. A certaines époques funestes, le peuple a abusé de la prospérité due à la vertu des générations précédentes; et il a été entraîné au mal parle sensualisme des riches, l'orgueil des lettrés et la tyrannie des gouvernants. Ces trois causes de corruption sont réunies, depuis deux siècles, dans l'Occident; et elles y ont fait naître, contre les institutions du passé, des sentiments de haine et de mépris dont l'histoire n'offre aucun exemple. Ceux qui, de nos jours, se révoltent ainsi contre l'enseignement traditionnel nient l'existence de Dieu, la nécessité du complément apporté à la nature de l'homme par la révélation du Décalogue, le contraste absolu de l'homme et de l'animal. En général, ces négations ont pour effet de détruire les éléments de paix qui devraient unir les races humaines; et tel est, en particulier, le cas pour les doctrines qui attribuent à tous les êtres une communauté d'origine. Ces nouveautés déchaînenten Europe l'instabilité et la discorde. Elles tarissent, par conséquent, les sources de la prospérité. Elles se développent surtout près des bassins houillers de l'Occident; et elles provoquent, dans ces

I . « Si vous voulez savoir ce qui fera du bien et du mal aux siècles futurs, regardez ce qui en a fait aux siècles passés. Qui sait le passé peut conjecturer l'avenir. » (Bossuet : Politique tirée de l'Écriture saùite, livre V, art. n, § 5.)

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