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CHAPITRE IV

LliS SOCIÉTÉS ET LES MOYENS DE SUBSISTANCE

LES DEUX ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DES SOCIÉTÉS : LES PRODUC- TIONS SPONTANÉES DU SOL ET DES EAUX; LE TRAVAIL DE L'HOMME FÉCONDÉ PAR LA LOI MORALE.

Une première conception du bonheur se présente naturellement à la pensée, quand on rapproche la nature de l'homme et celle des lieux habitables. Les voyageurs ont parfois décrit, avec admiration, les familles patriarcales et les familles-souches, qui vivent dans un état d'indépendance réciproque, qui se procurent sans trop de fatigue les subsistances produites spontanément par les forces de la nature. L'observation plus attentive de ces races primitives et l'étude comparée des races humaines démontrent qu'aucune d'elles n'a pu pendant longtemps subsister dans ces conditions. L'une des tendances légitimes de l'homme, l'esprit de sociabilité, ne peut être satisfait que si les diverses familles sont assez rapprochées pour entretenir en paix des rapports journaliers. D'un autre côté,, cette satisfaction n'est réelle que pour les familles qui savent conjurer les excès d'agglomération (VI, In. 4). L'heureux état d'équilibre qui concilie le mieux le besoin de sociabilité et les autres conditions du bonheur varie d'une localité à l'autre, selon l'énergie productive des forces naturelles. Dans les régions tempérées et fertiles de l'Europe, il est généralement obtenu sur les voisinages qui groupent au moins 50 individus par kilomètre carré

(100 hectares). Or, sous le régime exclusif des productions spontanées, on ne peut obtenir ce degré d'agglomération que dans des localités fort circonscrites. Chez une grande nation, les familles ne peuvent donc être suffisamment rapprochées que si le travail de l'homme ne s'applique pas seulement a la récolte des productions spontanées du sol et des eaux. Ainsi, en France, où la fertilité moyenne est supérieure à celle des autres territoires européens, 62 individus peuvent subsister sur un kilomètre carré; mais on n'obtient ce résultat qu'en donnant un développement énorme aux travaux qui mettent en œuvre ou fécondent l'action des forces naturelles. La densité de la population varie beaucoup, en d'autres pays, soit au-dessus, soit au-dessous de la moyenne relative à la France. Ainsi, dans le royaume-uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, pour un territoire moins fertile, mais plus riche en houillères et plus manufacturier, la densité s'élève à 100 Pour des territoires plus fertiles, plus couverts d'agglomérations urbaines et de fabriques animées par la houille, la densité s'élève à 109 en Néerlande et jusqu'à 181 en Belgique. Enfin, dans les conditions opposées, sur des territoires peu fertiles, où les villes et les manufactures sont relativement très rares, le nombre des habitants par kilomètre carré s'abaisse au-dessous de ces moyennes, par exemple : à 14 en Danemark, à 10 en Suède et à 6 en Norvège.

En résumé, les sociétés prospères ne se constituent qu'en donnant une satisfaction suffisante au besoin de sociabilité. Dans celles où ce but est atteint, le travail de l'homme ne se borne pas à la simple récolte des productions spontanées du sol et des eaux. Il doit en outre créer des produits que ne fournit pas la seule action des forces de la nature. Mais ce travail créateur de l'homme n'est fécond que s'il est subordonné à une condition fondamen-

taie. Il doit être limité en chaque lieu, pour' ne point donner prise à la corruption qu'engendrent les agglomérations exagérées. En termes plus généraux, il doit se concilier avec les exigences de la loi morale.

COMMENT LE REGNE DE LA VIE MORALE ET LA POSSESSION DU PAIN QUOTIDIEN SONT ASSURÉS DANS LES HUIT MODES DU TRAVAIL.

Je cherche depuis un demi-siècle les sociétés heureuses qui peuvent être présentées comme modèles à mes concitoyens. Je me suis préoccupé toujours, en cette matière délicate, de me soustraire à la pression des idées préconçues; et cependant, après avoir écouté tous les novateurs contemporains, j'ai toujours été ramené à la vérité que j'avais reçue de ma mère dès l'âge de cinq ans : je reconnais de plus en plus, comme critérium du bonheur et de la prospérité, la vie morale et le pain quotidien, c'està-dire les deux premiers biens que les chrétiens demandent à Dieu dans leur prière. En effet, quand on élève sa pensée jusqu'au lien éternel des sociétés humaines, on arrive toujours à laloi morale1. Celle-ci est le complément nécessaire de la nature imparfaite de l'homme et le préservatif contre les abus qu'il peut faire de sa liberté. Sans ce concours, l'homme ne saurait obtenir la paix et la stabilité que l'instinct assure naturellement aux animaux sociables. Quand, au contraire, on descend aux détails de la vie journalière de chaque individu, le second objet de la prière,

\ . « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » {Évangile selon saint Matthieu, iv, 4.) — et Tu ne feras rien de bon dans les choses humaines si tu oublies les rapports qu'elles ont avec Dieu. » (Marc-Aurèle : Pensées, ch. xix.)

le pain quotidien, s'offre d'abord a l'esprit comme le plus urgent des besoins. Les aliments ne suffisent d'ailleurs à r homme que dans des cas exceptionnels. En général, les habitations, les vêtements, enfin les divers objets à l'aide desquels on pourvoit à ces besoins principaux et aux nécessités secondaires de la vie, complètent « les moyens de subsistance ».

La loi morale est la même pour toutes les races humaines chez lesquelles on peut chercher des exemples de prospérité; et, à cet égard, elles diffèrent seulement par les caractères de la soumission accordée à la règle suprême. Au contraire, les combinaisons que les diverses races d'hommes emploient dans le but de pourvoir à leur existence varient beaucoup, selon la nature des sols, des eaux et des climats. Elles offrent donc, à l'observateur de ces races, les traits les plus apparents et les distinctions les plus caractéristiques. La nature des efforts que font les individus, pour assurer leur subsistance, détermine à beaucoup d'égards le rang occupé par leur race dans la hiérarchie des sociétés.

Ce moyen de classement n'est pas spécial aux races humaines. 11 semble même parfois s'appliquer avec plus de précision à certaines espèces des deux règnes organiques, parce que les nuances que présentent les individus n'y sont influencées en rien par l'action de la loi morale. Chez les plantes qui puisent les éléments invisibles de leur vie dans le sol, l'eau et l'air, l'effort que fait l'individu pour croître et pour subsister est à peine appréciable, même chez les plus grands arbres. Il n'est guère plus apparent chez les zoophytes et les mollusques, immobiles au fond des eaux dans lesquelles ils puisent, en quelque sorte parimbibilion, les éléments de leur nourriture et de leurs abris. Les conditions d'existence se compliquent chez les ani-

maux aquatiques cloués du mouvement, car ceux-ci cherchent leur pâture sur les rivages des fleuves ou des mers et poursuivent les animaux qui font leur principal aliment. Les besoins deviennent plus variés et les efforts faits en vue d'y pourvoir augmentent pour les animaux vivant dans l'atmosphère. Chez un grand nombre de ces animaux, les moyens appliqués à la satisfaction de ces besoins prennent, en quelque sorte, le caractère d'une industrie : ainsi, ils constituent véritablement une cueillette chez l'oiseau etle ruminant, une pèche chez l'échassier et la loutre, une chasse chez l'araignée eti'hirondelle. Ils offrent souvent l'alliance de la chasse et de la guerre chez les oiseaux de proie et les carnassiers. Enfin le caractère industriel de l'effort qui donne la sécurité à l'existence est encore plus prononcé chez les abeilles et les castors, aptes à construire des habitations pour emmagasiner leurs provisions ou se défendre contre les intempéries; chez les lapins et les renards, qui, dans le même but ou pour échapper à leurs ennemis, creusent des souterrains; enfin chez les taupes, qui appliquent l'art du mineur à la recherche de leurs aliments favoris.

Les races humaines ont recours à tous les moyens d'existence qui sont à l'état embryonnaire chez les êtres des deux règnes organiques et qui les classent sur une échelle ascendante d'intelligence et d'activité. Toutefois ces moyens sont beaucoup plus compliqués. La complication provient, dans ces phénomènes sociaux, des obligations imposées par la loi morale et de la diversité infinie des lieux où l'homme s'établit. A cet égard, beaucoup de circonstances influent sur le bonheur des populations et sur le concours apporté au règne du bien par les pouvoirs publics. Parmi ces influences, il faut citer en première ligne : l'abondance des productions spontanées, qui dispen-

sent l'homme du travail créateur ; l'absence des agglomérations urbaines, qui nuisent à la santé de l'âme et du j corps; l'éloiguement des industries malsaines, quicorromipent les producteurs ou les consommateurs; enfin la présence des institutions qui améliorent le sens moral, favorisent les cultures intellectuelles et développent l'esprit de prévoyance.

Ces influences se manifestent avec une inégalité extrême selon la nature des lieux et des travaux. A cet égard, les différences sont fort apparentes chez les populations où domine l'une des huit sortes de travaux usuels : l'exploitation de productions spontanées formant l'unique moyen de subsistance ; l'exploitation des steppes au moyen du pâturage; l'exploitation des rivages maritimes au moyen de la pêche côtière; l'art des forêts et les industries qui en dépendent; l'exploitation des mines et les arts métallurgiques; l'agriculture et ses dépendances immédiates; les industries manufacturières ; le commerce, c'est-à-dire les branches d'activité ayant pour objet la conservation, le magasinage, le transport et l'échange des produits de toute sorte.

Je vais signaler successivement, dans les huit paragraphes suivants, les effets matériels, intellectuels et moraux qui apparaissent avec le plus d'évidence chez les populations adonnées, d'une manière spéciale, à ces huit sortes d'industries.

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