LES SAUVAGES
Les races que les voyageurs désignent sous ce nom forment encore de petits groupes dans FOcéanie; mais elles n'occupent plus de vastes territoires que dans l'Ame-
rique équatoriale. Elles se distinguent des autres races par des caractères fort tranchés. Elles ont exclusivement pour moyens de subsistance les productions spontanées; et elles les exploitent par les industries combinées de la cueillette, de la pêche et de la chasse. Pour exercer ces industries, elles doivent se transporter successivement, selon le cours des saisons, dans les localités, souvent éloignées l'une de l'autre, où ces productions abondent : elles ne peuvent donc s'établir dans des habitations fixes; elles conservent toutes les habitudes de la vie errante; elles sont plus nomades que les pasteurs asiatiques, qui n'errent en général que sur un territoire peu étendu.
Par leurs méthodes de travail, les sauvages se rapprochent quelquefois des races simples citées dans cet ouvrage comme des modèles; mais elles en diffèrent toujours par certaines défaillances morales. L'infériorité caractéristique des sauvages dérive habituellement d'un obstacle qui leur est propre : de la difficulté qu'ils éprouvent à conférer, avec des proportions suffisantes, l'ascendant social à la vieillesse. Dans toutes les constitutions sociales, les vieillards sont naturellement chargés de conserver et d'enseigner les traditions morales*. Or, chez les sauvages, ils entravent le bien-être matériel de leurs proches dans deux circonstances principales : dans les migrations périodiques, qui imposent de grandes fatigues à leur tribu aux époques critiques où les désordres atmosphériques et les épidémies
1 . « Les plus jeunes ne sont pas dans le devoir, quand ils n'ont pas de déférence pour les plus âgés, ni les plus âgés, quand ils n'exigent rien des plus jeunes. » — « La vieillesse, voisine de l'éternité, est une espèce de sacerdoce... » — « Les vieillards sont la majesté du peuple... » — « La vie est un pays que les vieillards ont vu et habité. Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s'adresser qu'à eux pour en demander les routes. » — « 11 faut recevoir le passé avec respect, et le présent avec défiance, si l'on veut pourvoir à la sûreté de l'avenir. » (Joubert : Penseesj vu, 10, 38, 41, 00, Cl.)
détruisent les productions spontanées, réduisent le nombre des bras valides et tarissent les moyens desubsistance. Même quand les productions spontanées abondent, et surtout cbez les chasseurs, l'agilité et la force physique restent les qualités les plus nécessaires à la conquête journalière de la nourriture, c'est-à-dire à la satisfaction du besoin le plus urgent. La force des choses tend donc à conférer la prépondérance sociale à la jeunesse et à réduire l'importance attribuée à la fonction essentielle des vieillards. Souvent, d'ailleurs, les sauvages se disputentles territoires de chasse; et cet état de guerre tend également à augmenter l'ascendant personnel des jeunes gens. En revanche, les sauvages restent toujours pauvres et absorbés dans un dur travail : ils sont donc préservés de la corruption engendrée, chez les races sédentaires, par l'abus de la richesse, de la science et du pouvoir (VI, In. 5 à s).
Chez les sauvages, comparés aux autres races, la sécurité de l'existence donne lieu aux mêmes remarques que le développement de la moralité. Dans la vie sauvage elle ne s'élève point aussi haut et ne descend jamais aussi bas. L'égalité, dans le bien-être ou le malaise, est le trait caractéristique des existences individuelles : parmi ces existences simples, on ne rencontre, ni le riche offrant la réunion de l'oisiveté et de l'abondance, ni le pauvre condamné, à la fois, au travail et au dénûment. Quant au degré moyen de bien-être acquis à chaque race, en ce qui touche l'abondance et la régularité des moyens de subsistance, il dépend surtout de la nature des lieux et du climat. Les conditions primordiales de la constitution sociale sont plus caractéristiques pour les sauvages que pour les sédentaires. L'élude de ces conditions n'explique pas seulement, comme je l'ai dit ci-dessus, les phéno-
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mènes de la vie morale : elle met en relief les éléments de bonheur inhérents a l'ordre matériel et intellectuel. Je ne m'écarterai pas trop du plan de cette introduction, en ajoutant ici, pour les deux principaux groupes de sauvages du continent américain, quelques détails qui n'ont pu trouver place dans le corps d'un ouvrage consacré exclusivement à l'Europe.
Les vrais sauvages, c'est-à-dire ceux qui ne peuvent subsister qu'en se soumettant a des migrations incessantes et pénibles, ne se distinguent essentiellement des autres races, ni par leur vie nomade, ni par la nature de leurs travaux. Cependant ils ont à subir, en raison de la nature des lieux, une cause permanente d'infériorité,. La vieillesse n'a point de place dans cette organisation exceptionnelle. Elle ne peut donc point y remplir la fonction prépondérante de toute société : conserver, accumuler et transmettre les traditions qui répondent à la possession des deux besoins essentiels, la loi morale et le pain quotidien. Sous ce régime, il ne peut exister, ni famille, ni paix, ni stabilité,
Les races nomades éparses sur les rives du bassin supérieur de l'Amazone offrent, en cette matière, de précieux enseignements. Des territoires fort inégaux leur procurent, dans le cours de longues migrations, de grandes ressources par la cueillette : outre les plantes comestibles, les fébrifuges et les autres médicaments indispensables dans des régions malsaines, elles récoltent des produits propres à l'éclairage, des matières sucrées et surtout des œufs de tortue, formant en certains lieux de puissants dépôts. Elles font à certaines époques des poches abondantes dans le grand fleuve et dans ses nombreux affluents. En d'autres temps, elles se nourrissent principalement d'animaux variés qui se reproduisent dans
les clairières des forêts et dans les prairies comprises entre les massifs boisés. Au milieu de cette abondance, elles ne peuvent se fixer en aucun lieu. Elles sont soumises à des déplacements pénibles pour récolter en son temps chaque sorte de productions : les vieillards sont alors une gêne; et ils ne sont jamais un appui pour les jeunes ménages qui sont plus aptes que les vieux parents à se procurer la subsistance. Les sauvages de l'Amazone n'ont point le concours des influences morales que les Druides assurèrent aux chasseurs de la Gaule et des Bretagnes. En effet, sous une succession d'années favorables, certaines tribus se multiplient au delà des limites tracées par les ressources locales; et elles montrent une certaine tendance à créer la vie agricole pour faire un meilleur emploi de leur territoire. Mais, faute de vieillards fortifiés par la religion, la jeunesse n'apporte pas l'esprit de suite aux initiatives prises par les générations précédentes. Elle incline plutôt vers le cannibalisme qui, chez des races privées du Décalogue éternel, semble offrir trois avantages : un complément de nourriture, l'attrait d'une chasse et un moyen de remédier à la surabondance de la population. D'un autre côté, les calamités atmosphériques, fréquentes clans cette région de la zone équatoriale, viennent bientôt justifier les répugnances opposées par la population aux travaux de l'agriculture. Les épidémies et les épizooties n'ont pas seulement pour résultat d'enlever aux tribus les vieillards, qui sont les membres les plus faibles et les moins secourus. Elles détruisent des tribus entières; et elles rétablissent ainsi l'équilibre entre le nombre des bouches à nourrir et la quantité moyenne des subsistances. Ces fléaux rétablissent le règne attrayant des productions spontanées du sol et des eaux. Ils rendent, avec la sécurité, aux populations le charme qu'elles
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éprouvent à contempler la majesté des forêts que le travail de l'agriculture n'a point mutilées.
On a souvent désigné comme « sauvages » des races qui, vivant exclusivement de productions spontanées, jouissent de la paix et de la stabilité, et peuvent être présentées, comme des modèles, à certaines populations désorganisées de l'Occident. Parmi ces modèles, on peut citer les populations des forêts qui, aux approches de la région polaire, constituent la limite des territoires boisés de l'Amérique du Nord. Sur toute la largeur du continent américain, ces populations tranchent, par un caractère saillant, avec les sauvages de la région équatoriale. Les pères y atteignent ordinairement l'extrême vieillesse : ils exercent une autorité souveraine sur leur famille; et ils y perpétuent les traditions de la paix et de la stabilité. Deux circonstances contribuent à soutenir l'autorité paternelle. La neige couvre le sol pendant la majeure partie de l'année. Le traînage donne partout de faciles moyens de transport. Il tient réunis les membres de chaque famille et leur procure le gibier et le poisson conservés par la gelée. Par leurs enseignements et leurs récits, les vieillards procurent à la famille ses principales jouissances pendant la longue nuit des hivers.
Au nord de ces forêts, sur les territoires ordinairement glacés, errent, du 60e au 72e degré, des nomades non moins dignes d'être cités comme modèles. Ils vivent surtout de la pêche et, en moindre proportion, de la chasse et des cueillettes. Les races de ces régions ont encore intérêt à se rapprocher : elles vivent en paix dans l'obéissance à la loi morale; et, comme celles de la région boisée, elles offriraient aux Européens d'utiles sujets d'étude.
Dégradées près de l'équateur et intactes près du pôle, ces races simples et nomades s'inspirent cependant d'un
même sentiment. Bien qu'elles soient exposées à de dures souffrances, elles éprouvent une répugnance invincible à quitter le lieu natal. Elles y sont retenues par une tendance énergique de la nature humaine. C'est l'intérêt des luttes contre le hasard et l'attrait de l'imprévu, excités par la cueillette, la pêche et la chasse; c'est aussi le charme inhérent aux phénomènes naturels que la main de l'homme n'a point modifiés; c'est surtout la plénitude de l'esprit de liberté, qui se développe au milieu des productions spontanées et qui, d'ailleurs, est toujours comprimé sur les territoires envahis par les races compliquées et sédentaires. Ce sentiment est indestructible : il se conserve chez ces dernières races dans les passions de la chasse et du jeu; et, à l'occasion, il y reprend le dessus. Pour mon compte, j'ai ressenti le charme de la nature intacte chaque fois que les voyages m'ont amené dans les steppes ou les forêts vierges : même après de rudes privations, j'ai toujours éprouvé un sentiment pénible en revenant aux routes de poste et aux auberges.
Après les voyages qui me procuraient le bonheur d'admirer les mœurs pures et les idées justes des races patriarcales de l'Orient, je subissais une impression plus pénible encore quand je rentrais dans mon pays. Deux sortes d'hommes ont surtout contribué à développer en moi ce sentiment jusqu'à l'humiliation : les nomades des travaux publics et des manufactures (V, vu, 18), dont les mœurs déshonorent la race qui, pendant trente-deux ans (1629-1661), fut l'exemple du monde; les lettrés, disciples de J.-J. Rousseau1, qui s'acharnent à détruire l'au-
^ . « La plus ancienne de toutes les sociétés est la famille... encore les enfants ne restent-ils liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l'obéissance qu'ils devaient au père, le père, exempt des soins qu'il
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torité paternelle et provoquent ainsi parmi nous la désorganisation sociale imposée, par la difficulté des lieux, aux pires races de sauvages.
sa-
LES PASTEDRS.
Il existe, sur les versants duThibetet de la chaîne des Andes, des pasteurs qui entreprennent de longues migrations. Pour procurer, en toutes saisons, des herbes à leurs troupeaux, ils se transportent de proche en proche, suivant des lignes de parcours fixées par la tradition, entre les plateaux les plus élevés et les plaines qui s'étendent à leurs pieds. Les pasteurs les mieux organisés parcourent pendant la saison froide les territoires où la neige ne persiste pas, bien qu'en cette saison la persistance des neiges ne soit pas ailleurs un obstacle absolu à la subsistance des troupeaux. Ces pasteurs émigrants ne se fixent nulle part. Gomme les sauvages de l'Amérique, comme les chasseurs et les pêcheurs des régions boréales, ils constituent des races essentiellement « nomades ».
En Europe et dans les régions limitrophes où ont été observés les faits résumés dans cet ouvrage, les pasteurs concentrent leurs excursions dans des localités peu étendues. Ils montrent môme par degrés insensibles, dans leurs travaux, toutes les transitions entre le pâturage et l'agriculture (II,ii,2i). En Afrique, près de la Méditerranée,
devait aux enfants, entrent tous également dans l'indépendance. » (J.-J. Rousseau: Du Contrat social, ch. i et n.) — « Telle est la rapidité du progrès des connaissances, qu'aux deux tiers de sa carrière, le père de famille n'est plus au niveau de ce qu'il faut savoir; ce n'est pas lui qui enseigne ses enfants, ce sont ses enfants qui refont son éducation; il représente pour eux la routine ancienne, la pratique usée, la résistance qu'il faut vaincre. » (15. de Fontknay: Journal des économistes ; juin 1856, p. 40 1 .)
92 LIVRE I. — LSÏ ORIGINES DE LA MIÏTIIODE.
comme en Asie, prè-. de la frontière d'Europe, il existe, parmi ces sortes de pasteurs, trois catégories principales : les premiers vivent exclusivement des produits de leurs troupeaux; les seconds échangent une partie de ces produits contre des céréales récoltées dans les contrées voisines; les troisièmes, enfin, défrichent une partie de leur territoire, afin de produire la provision de céréales nécessaire à leur subsistance. C'est ce dernier type que j'ai observé chez les Bachkirs du versant asiatique des monts Oural (II, i); et, chez eux, le pasteur habite une maison près de ses champs à l'époque des semailles et des récoltes. Quant aux pasteurs des deux autres catégories, ils ne sortent pas d'un petit territoire herbu. Tous peuvent donc être appelés « demi-nomades ».
Les idées fausses désorganisent l'Occident, à la faveur des inventions matérielles de ce temps. Elles s'avancent et marchent vers l'Orient par les voies rapides (II, In. 7) ; mais elles ne dépassent pas encore la frontière de l'Europe. L'Asie centrale reste, comme elle l'est depuis les premiers âges, la patrie des pasteurs. En quittant le village bachkir établi par 55 degrés de latitude Nord, pour gagner en ligne droite les steppes des Dvoédanlzi (VI, In. 3), situées au midi de l'Altaï, puis, suivant la môme direction, les rivages de l'Océan glacial, un voyageur peut parcourir le quart de la circonférence du globe sans rencontrer une race agricole. Dans le cours de cet ouvrage, je me suis souvent reporté aux caractères physiques et aux mœurs pastorales de cette immense région (v, 3 ; II, In. 3). C'est là, d'ailleurs, que les pasteurs peuvent être observés avec leurs meilleures qualités : je puis donc me borner à résumer ici sommairement les traits caractéristiques de leur existence.
Gomme les sauvages (3), les pasteurs de la Grande-
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sleppe sont en présence d'une nature que la main de l'homme a peu modifiée. Les productions spontanées que comportent le climat, le sol et les eaux conservent çà et là une certaine importance : la cueillette, la pêche et la chasse apportent donc des ressources précieuses et tout au moins un moyen de récréation à la vie pastorale. Toutefois celle-ci a partout pour base essentielle l'exploitation des troupeaux. Constitués en familles nombreuses sous l'autorité de l'aïeul, ou groupés en tribus sous le gouvernement d'un chef issu, comme le peuple, d'un commun ancêtre, les pasteurs subordonnent aux besoins de leurs bestiaux le parcours de leur pâturage et les stations en certains lieux de réserve, d'abri ou de refuge. La prospérité de la famille dépend, en effet, du bien-être procuré au troupeau. La nourriture des familles est surtout fournie par le lait et la chair de quatre races de mammifères; le vêtement par les peaux et la laine; l'abri de la tente par les poils agglomérés au moyen du feutrage ; le chauffage par la fiente des animaux, comprimée ou séchée; l'éclairage par la graisse de mouton. Dans toute la steppe, l'homme chasse et se transporte au moyen du cheval : le pasteur est essentiellement un cavalier (VI, In. 2). Le transport des tentes et des mobiliers s'opère par deux combinaisons principales : par des chameaux, au milieu des vastes plateaux compris entre les montagnes boisées qui limitent la Grande-steppe au nord et au midi; par des chariots à bœufs1, aux approches de ces montagnes. Quelques ustensiles de ménage, les. armes qui peuvent être rarement fabriquées sous la tente, et surtout les objets nécessaires au culte domestique, sont procurés à la famille
1. Les chariots à quatre roues sont construits en bois, sans aucun emploi do fer. Je les ai dessinés et décrits dès 4 837. (Demidoff : Voyage dans la Russie méridionale. — T. IV, oar F. Le Play, p. 360.)
par les pèlerins qu'elle expédie périodiquement, selon la région qu'elle habile, à l'un des trois lieux saints situés à l'ouest (La Mecque), au midi (Lha-Ssa) ou à l'est (Grand- Kouren) de la Grande-steppe1. Ces besoins de la vie pastorale sont, pour la plupart, amplement satisfaits. Il en est un toutefois au sujet duquel la pénurie se reproduit chaque année, surtout quand la saison froide se prolonge exceptionnellement. La subsistance du bétail est alors compromise; et c'est pour conjurer autant que possible ce danger que les pasteurs établissent les lieux de réserve dont il est question ci-dessus. L'un des procédés les plus simples et les plus efficaces est en usage chez les Dvoédantzi, depuis un temps immémorial. Il se pratique sur certains pâturages fertiles situés au pied de l'Altaï, à l'abri des vents de la Sibérie, et préservés au printemps contre la dent du bétail. En mai, l'herbe est en pleine végétation; en juin, elle atteint une hauteur de deux mètres; en août, elle s'affaisse en se desséchant, et cet affaissement atteint ses limites vers la fin d'octobre. A cette époque et pendant le mois suivant, une couche épaisse de neige comprime régulièrement l'herbe desséchée à une épaisseur moyenne de 0m,15. C'est alors un vrai grenier de foin que les bestiaux exploitent par bandes régulières en écartant la neige avec leurs pieds : on y fait entrer successivement les chevaux, les bœufs et les chameaux, puis enfin les moutons, qui broutent ce que ces derniers ont laissé.
\. A l'ouest, chez les pasteurs musulmans, le livre saint, le Khoran, est le seul objet qui puisse être rattaché au culte domestique. Au midi et à l'est, chez les Mongols, le matériel du culte pratiqué sous la tente est renfermé dans une petite armoire portative comprenant, outre les livres saints du Thibet, une statue de Bouddha, en bois ou en cuivre doré, et do petits vases en cuivre, où l'on offre chaque jour au dieu les prémices des aliments. Le soin de ce matériel et le service du culte sont généralement confiés à un célibataire, membre de la famille.
Dans la Grande-steppe, les familles sont souvent placées, l'une devant l'autre, dans des conditions d'égalité. Ailleurs et, par exemple, dans les petites souverainetés mongoles qui dépendent du gouvernement chinois, la majorité des familles est soumise en permanence à des autorités dirigeantes ; et la coutume les attache indissolublement aux familles de leurs maîtres. Toutefois ces rapports forcés, chez les pasteurs nomades comme chez les agriculteurs des contrées contiguës de l'Orient, n'offrent aucune trace des inconvénients que présentait encore de nos jours, sous le nom d'esclavage, dans les colonies d'Amérique, la sujétion du serviteur au maître \
Dans ces conditions, le pasteur se procure les aliments par l'exploitation de son troupeau avec moins de fatigue que le sauvage par la chasse. C'est évidemment le régime sous lequel un certain effort des organes de l'homme procure au plus haut degré la sécurité de l'existence. Mais la supériorité des pasteurs sur la plupart des autres races réside moins dans l'ordre matériel que dans
4 . « Les Tartares qui ne sont pas de famille princière sont esclaves; ils vivent sous la dépendance absolue de leurs maîtres. Outre les redevances qu'ils doivent payer, ils sont tenus de garder les troupeaux de leurs maîtres; il ne leur est pas défendu d'en nourrir aussi pour leur propre compte. On se tromperait beaucoup si on s'imaginait qu'en Tartarie l'esclavage est dur et cruel, comme il l'a été chez certains peuples; les familles nobles ne diffèrent presque nullement des familles esclaves... Ils habitent les uns et les autres sous la tente, et passent également leur vie à faire paître les troupeaux. On ne voit jamais parmi eux le luxe et l'opulence se poser insolemment en face de la pauvreté. Quand l'esclave entre dans la tente du maître, celui-ci ne manque pas de lui offrir le thé au lait; ils fument volontiers ensemble, et se font mutuellement l'échange de leurs pipes. Aux environs des tentes, les jeunes esclaves et les jeunes seigneurs folâtrent et se livrent aux exercices de la lutte, pêle-mêle et sans distinction; le plus fort terrasse le plus faible, et voilà tout. Il n'est pas rare de voir des familles d'esclaves devenir propriétaires de nombreux troupeaux, et couler leurs jours dans l'abondance. Nous en avons rencontré beaucoup qui étaient plus riches que leurs maîtres, sans que cela donnât le moindre ombrage à ces derniers. » (L'Abbé Hic : Souvenirs d'un voyage dans la Tarlarie, le Thibet et la Chine, 4853, t. I, p. 237 et 288.)
l'ordre intellectuel et moral. Le père de famille jouit d'une autorité ferme, fondée sur la nature des choses. Les fils adultes ne tendent pas, comme les jeunes chasseurs, à constituer de petites familles indépendantes. Ils ont un intérêt à se marier sous le patronage de la communauté formée par l'aïeul, le père et les oncles. Us sont donc obligés de se soumettre à la loi morale, aux idées, aux mœurs et aux coutumes dont les vieillards gardent la tradition. Les tribus mongoles, qui dirigent leur pèlerinage vers Lha-Ssa, se distinguent particulièrement par leur dévouement à la religion et leur préoccupation constante pour la vie future (II, In. 3). Les jeunes générations trouvent le bonheur dans une organisation sociale où le père, interprète de Dieu et arbitre suprême des intérêts communs, est à la fois pontife et roi1. Ces dispositions de la jeunesse ne sont point complètement effacées en Europe, malgré l'esprit de rébellion qui commence à pénétrer dans les contrées de l'Orient et du Nord, comme il a déjà envahi la majeure partie de l'Occident. Au milieu de leurs discordes religieuses, les diverses nations européennes voient, dans la vallée du Jourdain, le berceau de leurs croyances. Les chrétiens de toutes nuances, les juifs et les musulmans se plaisent à vénérer Abraham, qui, à l'ouest de la Grande-steppe, donna de si beaux exemples de piété
4. « Dans la personne des premiers pères se trouvèrent réunis la sagesse, le sacerdoce et la royauté Les deux dernières supériorités dépendaient de la première... Les premiers pères furent, à la fois, les sages, les prêtres et les rois ou législateurs de leurs familles... 11 en est resté cette loi éternelle que les républiques seront plus heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères de famille n'enseigneront à leurs enfants que la religion, et qu'ils seront admirés des fils comme leurs sages, révérés comme leurs prêtres, et redoutés comme leurs rois... Ainsi la Providence ordonna l'état de famille, employant non la tyrannie des lois, mais la douce autorité des coutumes. » (Vico : Principes d'une Science nouvelle; 1. 1, p. 370, et t« H, p. 4 06, 4 07, 108 des Œuvres choisies.)
Cil. IV. — LES MOYENS DE SUBSISTANCE. 97
et de vertu à son fils et à ses serviteurs. Divisés dans leurs autres opinions, tous s'accordent à reconnaître dans le grand pasteur « le père des peuples et des croyants1. »