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LES PÊCHEURS-CÔTIERS

La pêche côtière comprend deux branches d'industrie qui diffèrent par l'importance de leurs résultats : elles fournissent des quantités inégales d'aliments; et elles élèvent, à des niveaux divers, dans la hiérarchie sociale, les familles qui les pratiquent. La première, la moins importante, s'exerce sur le rivage même. Elle a pour objet les animaux marins, notamment les mollusques et les poissons, qui se tiennent à la portée du pêcheur. Elle devient assez productive sur certains rivages qui se découvrent deux fois par jour sous l'action du flux et du reflux des océans. Toutefois, même pour ces localités favorisées, elle est une occupation accessoire (VI, iv, 20), une sorte de cueillette pour les races qui s'adonnent sur le rivage à l'une des huit spécialitésdu travail (2). La seconde branche a pour objet les poissons et les autres animaux marins qui se tiennent habituellement éloignés du littoral. Elle fournit en certains lieux des ressources immenses. Elle développe chez les familles qui l'exercent l'énergie, le courage et l'esprit d'entreprise. Ces qualités, appliquées au commerce et à la guerre, ont conféré, depuis les premiers âges de l'histoire, une suprématie irrésistible à certaines races et leur ont assuré l'empire de la mer. Le pêcheur-

1. « Abraham suivait le genre de vie que suivirent les anciens hommes, avant que tout l'univers eût été réduit en royaumes. Il régnait dans sa famille, avec laquelle il embrassait cette vie pastorale tant renommée pour sa simplicité otson innocence; riche en troupeaux, en esclaves et en argent, mais sans terres et sans domaine... » (Bossuet : Discours sur V Histoire universelle, IIe partie, ch. 11.)

côtier signalé dans ce paragraphe est la vraie souche de ces races puissantes. En créant un nouveau moyen de transport, en devenant « marin », il a procuré aux peuples qui ont successivement brillé sur les rivages de l'Europe la puissance que le « cavalier » des steppes a donnée aux grands conquérants de l'Asie.

Les pêcheurs-côtiers de l'Europe sont représentés dans les Ouvriers européens par deux familles établies sur les rivages de la mer du Nord (III, v) et de l'Atlantique (IV, vi) . En ce qui touche l'état de bien-être, ils sont tous compris entre ces deux types. Les détails de l'existence varient; mais les traits fondamentaux de l'industrie sont les mêmes, vu l'uniformité du milieu où elle s'exerce. L'instrument essentiel du travail est la barque, sur laquelle le pêcheur se transporte aux divers points de la surface d'eau qu'il exploite. La barque est, pour l'art de la pêche, ce que le domaine rural est pour l'agriculture; aussi, malgré son caractère mobile, est-elle classée comme immeuble sous tous les régimes de la propriété. L'industrie de la pêche se prête plus que les autres à l'organisation de la communauté (s). En beaucoup de lieux, tout est commun parmi les membres de l'équipage, en ce qui touche la possession du capital, l'exécution du travail et le partage des produits. Même dans le cas fréquent où la barque appartient à un capitaliste éloigné du lieu de travail, le régime de communauté persiste au grand avantage de tous les intéressés. Trois raisons, en effet, obligent chacun des membres d«e l'équipage à développer, à l'occasion, tout l'effort dont il est capable : réunis sur le même point pour la manœuvre de la barque et des engins, les matelots se contrôlent mutuellement; l'activité du travail augmente directement la part de chacun ; enfin, en présence de la tempête, l'énergie est pour tous l'unique moyen de salut. La

pêche est la seule industrie clans laquelle la communauté assure spontanément, et sans la surveillance du patron ou de contre-maîtres spéciaux, la plus grande somme de profits au capitaliste, comme à chaque ouvrier.

Le pêcheur-côtier possède autant que le pasteur la régularité des moyens de subsistance. La barque, il est vrai, est parfois détruite par le naufrage; mais cet inconvénient peut être en partie compensé par un bon système d'assurance. D'un autre côté, le poisson n'est point exposé, comme les troupeaux, au danger des épizooties, ni, comme l'herbe, à l'inclémence de l'atmosphère. Le chef de barque est, comme les matelots de son équipage, essentiellement sédentaire. Il habite près du port qui est, à la fois, le refuge de la barque et le marché du poisson. A sa maison sont annexées, sur la plupart des rivages, les petites dépendances rurales où se produisent les aliments qui doivent compléter ceux que fournit la pêche. Ses fils peuvent aisément, en s'attachant pendant une dizaine d'années à l'équipage, accumuler la dot qui est nécessaire à chacun pour s'établir selon ses goûts.

La transmission de l'ordre moral n'est pas moins assurée que les moyens de subsistance. Le pêcheur, placé constamment en présence de la mort, reste soumis à Dieu, alors même que le scepticisme irréligieux envahit les autres professions. Gomme le pasteur, pendant l'isolement et les longues intermittences du travail, il enseigne à ses fils la pratique de la loi morale. Il la transmet plus expressément à la génération suivante, en instituant héritier de la barque et de la maison celui de ses fils qu'il juge le plus digne de continuer la tradition des ancêtres. Depuis les premiers âges, le pêcheur-côtier est le plus solide fondateur de la famille-souche. Il a inculqué cette institution d'ahÉgj^ix agriculteurs de son voisinage, puis aux autres

professions, chez les grandes races maritimes et dans les colonies qu'elles ont fondées. Les pêcheurs et les paysans saxons qui soumirent, il y a douze siècles, l'Angleterre à leur domination, créèrent la grandeur de ce pays en subtituant leurs solides familles-souches aux familles instables et impuissantes des Bretons1. En restant fidèles à cette institution fondamentale, les Anglais ont conquis par leurs émigrants le sixième de la terre habitable. Ils se flattent d'ailleurs, grâce à l'impulsion intelligente que la métropole imprime aux colonies, de. conserver leurs conquêtes, malgré la rivalité des Américains et des Russes, qui occupent déjà deux autres sixièmes du monde.

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