LES FORESTIERS ET LES PROFESSIONS ANNEXES
Le pâturage et la pêche-côtière sont les industries naturelles des peuples à existence simple, soumis au Déca-
1. Suivant Turner, la principale cause qui affaiblit la Bretagne et la livra aux Saxons fut la coutume du Gavelkind, qui détruisait les familles et subdivisait incessamment les héritages des chefs. Voyez Turner : History of the Anglo-Saxons, I, 233, cité par Michelet.
M. Michelet a fort bien indiqué comment le partage égal a été une cause d'infériorité pour les peuples bretons vis-à-vis des Saxons et des Angles. « Cette loi de succession égale impose à chaque génération... une nécessitéde partage, et change à chaque instant l'aspect de la propriété. Lorsque le possesseur commençait à bâtir, cultiver, améliorer, la mort l'emporte, divise, bouleverse, et c'est encore à recommencer. Le partage est aussi l'occasion d'une infinité de haines et de disputes. Ainsi cette loi de succession égale... était une cause continuelle de troubles, un obstacle invincible au progrès, une révolution éternelle... Tandis que les familles germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perpétuaient, que des agrégations se formaient par les héritages, les familles celtiques s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette faiblesse tenait principalement à l'égalité des partages. » Si l'on ne savait l'auteur aveuglé pir le dogme révolutionnaire de l'égalilé, on aurait peine à comprendre qu'après avoir si nettement indiqué le vice du partage forcé des héritages, il fasse « gloire » aux races celtiques d'avoir « de si bonne heure montré aux peuples un tel idéal. » (Michelet : Histoire de France. , t. I, P-J0 |&)
logue et à l'autorité paternelle, qui viennentcomme immigrants sur les steppes et les rivages maritimes pour s'y établir en paix. Les races ainsi formées sont tout d'abord stables et prospères. Dans les lieux où l'herbe et le poisson abondent, elles se maintiennent dans le même état, alors même que les agglomérations puissantes d'agriculteurs, de manufacturiers et de commerçants des nations modernes envahissent les territoires contigns. Sur les steppes peu fertiles et les rivages peu poissonneux, ces agglomérations prennent peu à peu la prépondérance et transforment les localités pour les adapter à la nature de leurs travaux. Dans le développement successif des sociétés qui disposaient seulement de ces ressources médiocres, le point de départ des lieux et des races a été la permanence; le point d'arrivée est l'instabilité. C'est le phénomène inverse qui se produit dans l'histoire des forêts.
Les forêts n'exigent point, comme les steppes, des territoires spéciaux. Elles croissent sur des sols et sous des climats très divers. Elles occupaient une surface beaucoup plus étendue que les steppes quand l'homme prit possession de la terre. A l'origine elles ne se prêtèrent nulle part à l'établissement d'une race stable (n, 4). Sous ce rapport, le changement s'opéra à mesure que les sols boisés les plus fertiles furent défrichés par les races agricoles et manufacturières. Quant aux races de forestiers qui offrent aujourd'hui les meilleurs modèles de stabilité, elles se sont constituées lentement sur les territoires rocheux ou peu féconds des montagnes, qui ne convenaient pas aux populations agricoles agglomérées dans les plaines voisines.
Les forêts vierges sont formées par des massifs épais d'arbres, où se rencontrent çà et là des clairières herbues, habitées par de grandes races d'animaux. Les premiers
immigrants s'y procurent d'abord par la chasse d'amples moyens de subsistance ; mais ils ne tardent pas à les épuiser, si la soumission au Décalogue leur donne la force nécessaire pour se développer en paix. Plusieurs races celtiques de la Gaule et de la Grande-Bretagne se constituèrent dans ces condi lions, sous la loi morale des Druides. Elles se multiplièrent en défrichant le sol pour l'adapter aux convenances de l'agriculture, de l'industrie minérale et du commerce; mais, dans cette transformation, elles n'acquirent point la solidité caractéristique des pasteurs et des pêcheurs-côtiers. La mobilité créée par le défrichement ne fit qu'accroître l'instabilité, qui avait pour origine la désorganisation incessante de la famille chez les chasseurs, premiers occupants du sol.
Les domain' s agricoles se sont souvent constitués en Orient par le défrichement des steppes (11,2). Dans le Nord et l'Occident, où les pâturages sont relativement rares, ces domaines ont été, dans la plupart des cas, conquis sur les forêts (11, iv, 19). Les massifs boisés continuent à disparaître dans le voisinage des bassins houillers; mais, depuis l'époque delà renaissance, ils résistent fermement, dans beaucoup d'autres localités, aux envahissements de l'agriculture, de l'industrie manufacturière et du commerce. Les forêts sont même réorganisées, et les races forestières l'emportent en stabilité sur toutes les autres, dans certaines régions où le sol offre une constitution spéciale, où les propriétaires fonciers subordonnent leur intérêt immédiat à la prospérité de leur province et au bien-être de leurs descendants.
Les populations forestières, qui, de notre temps, doivent être signalées comme des modèles, peuvent êtreobservées dans les localités où régnent ces sentiments, où, en outre, certaines conditions physiques sont réunies. Les forêts
qu'elles habitent sont situées sur des montagnes qui conviennent peu à l'agriculture et à l'activité sociale des plaines et des vallées. La culture du bois n'est pas seulement le meilleur emploi de ces montagnes : elle préserve les localités inférieures contre l'action destructive des eaux torrentielles, qui se précipiteraient sur les pentes, si elles n'étaient pas retenues par la végétation des sommets. Elle fournit d'ailleurs au chauffage domestique, à la construction des maisons, à la fabrication des mobiliers et à une multitude d'autres usages des combustibles et des matériaux, qui sont d'autant plus recherchés par les populations voisines que celles-ci s'agglomèrent et s'enrichissent davantage en défrichant leurs territoires.
La sécurité des existences est permanente chez les forestiers. Elle diminue, au contraire, sur les autres territoires, où les richesses s'accumulent inégalement, en même temps que se multiplient les vicissitudes de l'industrie et du commerce. Dans les forêts modèles de l'Europe, cette sécurité repose sur des constitutions sociales presque identiques. Le propriétaire réside en permanence dans la localité : il se croit tenu de transmettre, avec des améliorations, à son héritier la quantité de bois sur pied dont dépendent la force productive de la forêt, le bien-être des forestiers et la prospérité de la province. Comme le patron, les ouvriers sont constitués en familles-souches. Les générations successives ont une existence frugale, mais assurée : elles procurent un établissement convenable à ceux de leurs rejetons qui ne désirent pas rester au foyer paternel. Les ouvriers ne produisent pas directement leur nourriture, comme le font les pasteurs et les pêcheurscôtiers; mais ils se la procurent aisément, grâce à l'empressement que mettent les habitants des contrées voisines à échanger leurs denrées contre les produits de la forêt.
10i LIVRE I. — LES ORIGINES DE LA MÉTHODE.
Toujours, au surplus, les ouvriers jouissent de précieuses ressources provenant des dépendances rurales annexées à leur habitation, ainsi que des herbes, des fruits., des bois d'oeuvre, des combustibles et des autres productions spontanées de la forêt.
Les grandes futaies modèles de l'Allemagne sont aménagées par révolutions de 120 ans. Elles contiennent une quantité de bois sur pied égale à 33 fois le produit annuel moyen, qui s'élève généralement à 2,000 kilogrammes de ligneux sec par hectare. Elles procurent le bien-être à des populations nombreuses, comprenant trois sortes principales d'ouvriers, savoir : ceux qui sont employés à la reproduction et à l'abatage du bois; ceux qui le dessèchent et l'élaborent en madriers, en planches, en charbons et sous une multitude d'autres formes; ceux enfin qui le transportent par charretage, par traînage, par glissage et par flottage, depuis les lieux d'élaboration jusqu'aux lieux de livraison. Quand le charretage est le principal moyen de transport, on pourvoit très utilement à la régularité des travaux en complétant la propriété forestière par des domaines ruraux qui fournissent les animaux de trait. On augmente alors beaucoup la sécurité des moyens de subsistance, en constituant des réserves permanentes avec les blés produits dans ces domaines ou achetés dans les plaines contiguës et même dans les pays étrangers. Ces blés, livrés à un prix constant comme salaire en nature, mettent les forestiers à l'abri des souffrances qu'entraînent, pour toutes les populations agglomérées, la disette du principal aliment. Enfin, la sécurité des forestiers est portée à son comble quand la propriété des forêts est intimement liée à celle des grandes mines métalliques, à traditions séculaires, décrites au paragraphe suivant.
Sous ce régime, les qualités morales des populations
Cil. IV. — LES MOYENS DIS SUBSISTANCE. 105
forestières du Nord et de l'Occident se sont élevées au plus haut degré pendant l'époque comprise entre le xive siècle et les guerres de religion. Depuis lors, une multitude de causes ont concouru à ébranler ou à désorganiser ces populations. Les corporations religieuses et les propriétaires laïques, qui possédaient les principales futaies, sont tombés dans la corruption et ont cessé de donner le bon exemple. Les confiscations et les révolutions politiques ont souvent fait tomber ces biens en des mains encore moins dignes de les gouverner. La centralisation des Etats et l'affaiblissement de la vie provinciale ont beaucoup augmenté le mal et détruit chez les grands propriétaires les sentiments de devoir et de responsabilité; enfin, en Angleterre, en France, en Belgique et dans le nord-ouest de l'Allemagne, l'exploitation des houillères désorganise ou même détruit maintenant les forêts. Les bonnes populations qui les exploitaient ont été remplacées par les mineurs des houillères; et, malheureusement, ceuxci contrastent, par leurs habitudes de corruption et d'indiscipline, avec ceux des gîtes métallifères (7).
Au milieu de cette décadence générale des hommes et des institutions, les forestiers restent au premier rang avec les pasteurs et les pêcheurs-côtiers parmi les modèles de sécurité et de moralité. Dans les localités 011 subsistent les restes des anciennes forêts, les populations conservent dans leurs foyers les éléments d'une régénération sociale. En France, où l'État s'est substitué par la violence aux grands propriétaires laïques et religieux, les bureaucraties forestières ont mieux fait leur devoir que celles qui ont envahi indûment d'autres attributions des particuliers : elles ont conservé et parfois amélioré les bonnes traditions de l'ordre matériel. Elles seraient en mesure de seconder les gouvernants qui comprendraient la néces-
site de rendre la fertilité et la vie morale à nos montagnes déboisées. En Allemagne, les particuliers et les petites souverainetés locales avaient conservé jusqu'à ces derniers temps d'excellents modèles de la régénération forestière. En Suède, on peut voir comment, après deux siècles de corruption, les grands propriétaires de forêts, en revenant à la vertu, reprennent l'œuvre de sécurité et de moralité de leurs ancêtres (III, 1,13; ni, 13). Les bons exemples ne feront donc point défaut à ceux qui reviendront aux vérités éternelles, après avoir constaté le néant des faux dogmes inspirés par l'esprit de nouveauté.