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LES MINEURS ET LES FONDEURS

Considérés au point de vue du bonheur des sociétés, les gîtes minéraux peuvent être classés en trois groupes.

Le premier groupe, comprenant les combustibles minéraux, n'a eu pendant longtemps qu'une utilité médiocre; mais l'emploi de ses produits a pris une telle importance que le xixe siècle sera surtout distingué par l'histoire comme inaugurant a l'âge de la houille ». L'exploitation des bassins carbonifères, combinée avec les innombrables industries dont la houille est le principal aliment, est devenue le plus puissant moyen d'agglomérer les populations et de créer la richesse. Cette nouveauté a déjà produit des changements immenses dans la condition des hommes et des choses. Elle eût ouvert une ère de bonheur sans précédents, si elle eût été accompagnée d'un progrès correspondant de l'ordre moral. Malheureusement c'est le résultat contraire qui s'est produit (IV, vu, 1 8 ; VI, In. 6) : des populations nombreuses, livrées à la souf-

france, prennent en haine l'organisation actuelle de la société; et les mineurs attachés aux houillères sont les premières victimes du régime nouveau. En résumé, les plus fécondes découvertes, qui aient été faites dans l'ordre matériel par l'humanité, sont aujourd'hui pour elle le plus redoutable agent de désorganisation.

Les gîtes du second groupe sont les matériaux de construction, les ciments et les engrais minéraux, les matières premières du verre et des poteries et une foule de produits qui affleurent en grandes masses à la surface du sol. On peut y rattacher aussi les alluvions métallifères qui, comme les masses précédentes, sont placées sous la main de l'homme. L'exploitation de ces gîtes ne comprend guère que des travaux momentanés ou éphémères, exécutés accessoirement par des ouvriers attachés à une autre industrie. En raison même de leur intermittence, ces travaux ne fondent point des races stables. Ils peuvent acquérir momentanément une grande importance, quand ils ont pour objet quelque matière précieuse; mais, vu l'exiguïté des gîtes, ils ont peu de durée; et ils sont pour les populations attirées par une découverte inopinée une cause d'ébranlement et d'instabilité. Tel a été le résultat produit par la découverte des riches alluvions aurifères de la Californie et de l'Australie.

Le troisième groupe comprend les gîtes de minerais métallifères disposés dans les roches solides en masses plus ou moins profondes. Les populations qui les exploitent diffèrent beaucoup des précédentes. Elles se placent, en Europe, au premier rang parmi celles qui offrent les meilleurs exemples relativement à la sécurité des existences et à la perfection des mœurs. Ces exemples, associés à quelques défaillances, peuvent être observés, en Angleterre, dans les mines d'étain, de cuivre, de plomb et d'argent

4 08 nvnrc i. — les origines de la méthode.

des comtés de Cornwall et de Devon; en Suède et en Norvège, dans les mines d'argent, de cuivre et de fers aciéreux (III, i) ; sous le régime allemand, dans les mines de fers aciéreux de la Styrie et de la Garinthie; enfin et surtout, dans les mines de plomb et argent du Hanovre (III, m), de la Saxe et de la haute Hongrie (IV, i). J'ai eu le bonheur de commencer dans ces dernières l'apprentissage de mon métier, sous la direction d'un vrai maître, et j'y suis souvent revenu dans le cours de mes voyages. Après un demi-siècle d'étude et de méditation, je m'assure de plus en plus qu'aucun autre enseignement ne m'a autant initié à la connaissance du devoir imposé à une vraie classe dirigeante. Renvoyant le lecteur aux détails épars dans les monographies citées, regrettant une fois de plus l'impuissance de l'écriture1 à enseigner des vérités aussi complexes, j'essaye d'en indiquer ici le trait fondamental.

Les mines de plomb et d'argent du Hanovre, de la Saxe et de la Hongrie offrent, avec une diversité infinie, les gîtes de ces métaux dominants, auxquels plusieurs autres sont associés accidentellement et en moindre proportion. Tantôt le minerai est concentré dans des filons, des couches et des amas peu épais; tantôt il est disséminé dans des masses épaisses de toute forme. Toujours le minerai est associé à des gangues stériles dont la proportion, comparée à celle du métal, augmente habituellement à ce point que le minerai devient absolument inexploitable. Ces gîtes sont presque innombrables. La région où ijs sont

1. « Celui qui pense transmettre un art en le consignant dans un livre, et celui qui croit à son tour l'y puiser, comme si ces caractères pouvaient lui donner quelque instruction claire et solide, a vraiment trop de simplicité,... s'il pense qu'un écrit puisse être quelque chose de plus qu'un moyen de réveiller les souvenirs de celui qui connaît déjà le sujet qui y est traité. » (Pl\tont : Phèdre. Œuvres complètes traduites par E. Saisset; tome II, p. 396.)

accumulés s'étend horizontalement à un grand nombre de kilomètres, et verticalement à des profondeurs inconnues. Dans telle petite région, l'exploitation fournit pendant quelques années des richesses immenses, puis devient tout à coup improductive. Dans telle autre région, les recherches poursuivies sans résultat pendant de longues années pénètrent enfin dans les gîtes où abondent les minerais. Les eaux d'infiltration sont le grand obstacle des travaux souterrains. A certaines époques, elles empêchent la poursuite des travaux en profondeur, et elles entraînent de grands frais d'épuisement. Puis, de loin en loin, d'immenses galeries d'écoulement, dont le percement exige des centaines d'années, assèchent les travaux, réduisent les frais d'épuisement et permettent au mineur de pénétrer dans des champs fertiles, jusqu'alors inabordables (IV, t, 13). La direction de ces travaux implique une continuité de vues qui n'est réclamée au même degré que dans l'exploitation des futaies. Les deux industries sont d'ailleurs associées chez les grands modèles de l'Allemagne; etla prospérité qui s'y conserve au milieu de nombreuses vicissitudes a partout pour origine la prévoyance des siècles passés.

Cette direction prévoyante est donnée par une corporation qui groupe en un faisceau les influences, les lumières, les efforts et les'ressources nécessaires au succès. On y voit figurer à la fois le roi, patron des mineurs, les autorités provinciales et municipales, les écoles, qui furent au moyen âge les premières institutions d'enseignement professionnel, les propriétés ou les subventions de l'État, de la province et des communes, enfin les compagnies d'actionnaires, qui fournissent les capitaux nécessaires a certaines mines sur lesquelles elles ont des droits particuliers. Mais la principale force de ces grands modèles

d'association est l'amour de la profession et le patriotisme local, qui animent les directeurs, les ingénieurs aussi bien que les ouvriers attachés aux mines, aux bocards, aux fonderies, aux travaux hydrauliques et aux forêts. A certaines époques critiques amenées; dans le cours des siècles, par les désordres politiques et les fléaux naturels, l'existence des mines a été parfois compromise; et les pouvoirs publics, ne pouvant fournir les subsides nécessaires, ont donné l'ordre d'abandonner les travaux. Mais les populations ont toujours continué leur œuvre, en se résignant à supporter les plus dures privations. Parfois aussi les chefs et les ingénieurs, stimulés par les mêmes sentiments, ont rétabli la prospérité, grâce à des inventions mémorables qui ont fait époque dans l'histoire de l'art. En général, on a conjuré le retour de ces crises en appliquant les bénéfices annuels à des travaux qui devaient produire leurs fruits pendant les siècles suivants. Ce régime, en résumé, consiste à créer la sécurité de l'avenir au moyen des bénéfices du temps présent.

J'avais été imbu, pendant mon séjour aux écoles, des théories économiques qui furent inventées à la fin du siècle dernier. Je fus donc fort étonné en suivant sur ce point, en 1829, les leçons que voulut bien me donner, aux mines du Hartz, un maître bienveillant. Je demandai s'il était opportun de poursuivre sans profit des travaux dont l'unique résultat était d'assurer aux populations une vie rude et frugale sous un climat rigoureux. « Rien n'est « plus utile », me répondit le maître. « Le but suprême du « travail consiste, non à créer la richesse matérielle, « mais à conserver une race d'hommes soumise à Dieu, « assurée du pain quotidien, dévouée au roi et à la « patrie. » Depuis lors, cette vérité m'apparaît chaque jour plus évidente : partout le vice grandit avec la ri-

Cil. IV. — LES MOYENS DE SUBSISTANCE. 111

chesse1; la stabilité se trouve surtout dans la pauvreté; la discorde désole les populations riches, devenues infidèles à Dieu et révoltées contre le souverain.

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