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LES AGRICULTEUR

L'agriculture est le moyen employé depuis les premiers âges pour donner la sécurité aux races sauvages en les attachant au sol ; pour rendre productifs, au milieu des steppes, les sols impropres à la vie pastorale; pour compléter les moyens de subsistance des pêcheurs-côtiers, en produisant des éléments végétaux sur les territoires contigus aux rivages maritimes; enfin pour procurer la nourriture nécessaire aux agglomérations de forestiers, de mineurs et de fondeurs. Même quand les productions spontanées ne faisaient pas défaut, les races agricoles se sont constituées en vue de produire le blé, c'est-à-dire la céréale, propre à chaque climat, qui, comme le lait, procure au corps humain son plus complet développement. Ainsi que les cinq races ci-dessus décrites, les agriculteurs ont pour principe de leur activité, l'exploitation des produits créés par les forces de la nature, mais ils ne se bornent pas à rechercher et à récolter ces produits. Ils

1. «Jamais les biens et les maux ne se présentent isolément chez les hommes : l'imprudence unie à la licence des mœurs marche de conserve avec la richesse et la puissance; tandis que la sagesse et la modération accompagnent la faiblesse et la pauvreté. » (Isocrate : Discours aréopagitique, 2.) — « Ce n'est que la pauvreté qui met les gens du commun hors d'état de porter leurs enfants à l'intempérance, en leur donnant des mets délicats, ou en les sollicitant à boire et à manger au delà du nécessaire; car, lorsqu'ils se trouvent en lieu où ils peuvent se satisfaire, ils montrent bientôt par leur exemple que ce n'est point par aversion pour l'ivrognerie et la gourmandise qu'ils sont sobres, mais par pure nécessité. » (Locke : De l'Éducation des enfants, % 38.)

contribuent à les créer par un ensemble compliqué de travaux qui provoquent, stimulent et fécondent l'action des forces naturelles.

Les pasteurs établis sur les steppes les plus fertiles de l'Asie centrale offrent le plus haut degré d'agglomération que puisse atteindre une race d'hommes privée de ressources importées du dehors. N'ayant pas jusqu'à ce jour communiqué avec le reste du monde, ils n'auraient pu que s'affaiblir en s'adonnant à l'agriculture. Toutes les autres races vivant de productions spontanées ont été dans un cas différent : l'agriculture est le premier moyen qu'elles ont employé pour accroître la quantité des subsistances et acquérir la force défensive que procure l'agglomération des hommes. Toutefois, les gouvernants n'ont pu stimuler la quiétude des races primitives et les plier aux durs travaux imposés par le défrichement et la culture du sol, qu'en assurant aux agriculteurs la complète possession de leurs produits. Ils ont donc favorisé le développement des nombreuses institutions propres aux agriculteurs décrits dans les cinq derniers volumes des Ouvriers européens. Parmi ces institutions, deux groupes se placent au premier rang, selon l'ordre d'importance : en premier lieu, la communauté, la propriété individuelle et le patronage, c'est-à-dire les trois formes principales des biens ruraux ; en second lieu, les coutumes qui contraignent les propriétaires, soit à faire bon usage de ces biens, soit à fortifier parmi les populations la sécurité des existences et la pratique des bonnes mœurs.

Le régime « delà communauté » confère à une réunion de familles agricoles la jouissance exclusive de certains territoires. Ces biens communs sont fort utiles aux agriculteurs; mais ils restent étrangers à la culture proprement dite; et, quoiqu'ils aient parfois une grande importance,

ils ne sont que la partie accessoire des domaines ruraux considérés dans leur ensemble. Ils sont les restes de l'ancien régime de productions spontanées. A ce titre, ils fournissent, comme ressource accessoire, aux propriétaires, nommés habitue] lement « usagers », les herbes, les fruits, les gibiers, les poissons, les bois, les combustibles et les minéraux qui forment la ressource principale des populations précédemment décrites. En beaucoup de lieux, leur destination la plus utile est de fournir quelques moyens de subsistance aux familles pauvres complètement dépourvues des deux autres sortes de propriétés. Il existe, il est vrai, en Russie, beaucoup de terres arables qui sont possédées en commun par toutes les familles du village qu'elles entourent (II, i, 6); mais les conditions dans lesquelles cette exception se produit ne font que confirmer la justesse des observations qui précèdent. Les parcelles du sol communal y sont réparties à nouveau, tous les treize ou quinze ans, en proportion du nombre de bras et d'animaux que chaque famille peut consacrer à la culture, au moment de la répartition. Mais jamais deux familles n'ont trouvé avantage à cultiver, en commun, une seule parcelle.

Le régime de « la propriété individuelle » attribue exclusivement à une famille le domaine rural qu'elle peut cultiver avec les bras de ses membres, complétés, au besoin, par ceux des serviteurs attachés en permanence au foyer domestique. Ces sortes de propriétés sont comprises, sous le rapport de l'étendue, entre deux termes extrêmes. Les plus petites sont nommées « borderies » : elles comprennent l'habitation avec quelques dépendances rurales qui sont exploitées par les femmes et les enfants et fournissent de précieuses ressources au ménage. Le chef de famille et son héritier, nommés « bordiers », travaillent

au dehors, moyennant salaire, aux diverses industries exercées dans le voisinage. Les plus grandes propriétés constituent les «domaines». L'étendue et la composition en sont fixées dans chaque district rural, d'après les habitudes dominantes, en ce qui touche la fécondité de la famille, la succession des cultures, la nature des animaux domestiques, le mode de groupement ou la division des champs et des pâturages. Le domaine résume en quelque sorte ce qu'il y a de caractéristique dans la famille type de l'agriculteur, les lieux et le climat du pays : aussi le propriétaire de ce domaine est-il nommé « le paysan ».

Le régime du « patronage » est celui des localités où une seule famille possède une étendue de terre fort supérieure à celle qu'elle peut cultiver en régie, même avec de nombreux domestiques. Le territoire du patron est habituellement subdivisé en « tenures », constituées comme les domaines et les borderies qui, dans la même contrée, se rattachent à la propriété individuelle. Les tenanciers payent au propriétaire une redevance en travail, en argent ou en nature, qui est en rapport avec l'importance des bénéfices que leur procure l'exploitation des domaines ou de la borderie; mais, à cela près, ils jouissent de tous les droits que leur donnerait la propriété individuelle; et c'est ainsi, notamment, que la tenure se transmet intégralement aux générations successives chez les tenanciers comme chez les propriétaires. Dans une bonne organisation rurale, le patron ne se borne pas à livrer le sol aux tenanciers. 11 est tenu parla coutume de remplir certains devoirs : de résider en permanence dans la localité ; de donner à son foyer l'exemple des bonnes mœurs; de cultiver en régie « le domaine patrimonial », où s'appliquent les meilleures méthodes de travail et se conservent dans toute leur pureté les races d'ani-

maux S de veiller au bien-être physique et moral des tenanciers, et d'étendre ce patronage à la propriété individuelle du voisinage (III, i, 1) ; enfin, d'exercer à titre gratuit les fonctions du gouvernement local.

Les modèles d'organisation rurale sont ceux qui réunissent en bon accord dans chaque voisinage un patron et, quand les biens communaux abondent, des paysans et des bordiers en nombre à peu près égal. Chaque classe apporte à l'union locale les qualités qui lui sont propres. Le bordier conserve la frugalité, la simplicité des idées et l'aptitude aux durs travaux de la terre, fécondés par le respect des supériorités sociales qui l'entourent. Le paysan possède les mêmes vertus, relevées par une notion plus haute des devoirs qui lui incombent comme conservateur des franchises communales. Le patron, enfin, est stimulé, par le contrôle des populations, à pratiquer sa fonction caractéristique : il remédie alors à l'isolement intellectuel, qui est le principal inconvénient des foyers ruraux; il procure aux populations voisines les bienfaits que donne aux villes la concentration de la richesse, de la science et du pouvoir (lV,In.2às).

La hiérarchie rurale assure toujours cette prospérité à un voisinage, quand chaque classe conserve les éléments constitutifs d'une société modèle : la soumission au Décalogue et à l'autorité paternelle; le respect de la religion et de la souveraineté ; la stabilité de la famille fondée sur:

I . « Parmi les anciens, les plus grands hommes savaient fort bien accorder le travail de la main avec les affaires d'État; et ils ne croyaient pas ravaler leur dignité en se délassant de l'une de ces occupations par l'autre. Mais il semble, qu'ils ont plus généralement employé leurs heures de loisir à l'agriculture. C'est ainsi que Gédéon parmi les Juifs et Cincinnatus parmi les Romains furent chargés de commander les armées de leur pays : le premier tiré de l'aire où il battait le blé, et l'autre de sa charrue, labourant ses terres lui-même. » (Locke:' De l'Éducation des enfants, § 212.)

la transmission intégrale de l'immeuble patrimonial. Cette conservation est assurée, et la prospérité s'élève au plus haut degré, quand le bon exemple est donné par le patron. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi, surtout chez les nations riches, lettrées et puissantes. L'histoire ne nous montre aucune nation ainsi constituée qui soit restée longtemps fidèle à ces coutumes des races prospères; et, tôt ou tard, elte s'est laissé envahir par la corruption. Toujours le mal a pris naissance chez les gouvernants. De là, il s'est d'abord répandu dans les villes. Puis, quand les campagnes ont été à leur tour envahies, le point faible a été partout la demeure du patron ; mais le point fort a été le foyer du paysan. Cette qualité caractéristique existe surtout chez les paysans agriculteurs placés sous le régime de la transmission intégrale du domaine patrimonial. C'est parmi eux que j'ai trouvé, dans mes voyages, les meilleurs exemples d'une vie saine et d'une belle mort. Rien ne m'a plus touché que le spectacle offert par les paysans, qui, conservant jusqu'au dernier instant leur lucidité d'esprit, adjurent leur nombreuse postérité, réunie en ce moment suprême, de subordonner toute cette vie a la conquête de la vie éternelle. J'ai encore mieux compris les causes de la solidité d'une race d'hommes, en voyant, en Suisse et dans le pays basque, les vieillards recommander à leur héritier d'allier toujours, dans ses préoccupations, à l'aspiration vers la vie éternelle, la sollicitude qui assurera le bonheur temporel de ses descendants,

La fécondité de cette sollicitude est démontrée par l'observation des sociétés contemporaines comme par les enseignements de l'histoire. La question de la prospérité des races se résume en trois axiomes. La vie rurale garantit mieux que la vie urbaine le règne de la paix et de la sta-

bilité. Les patrons ruraux sont nécessaires au développement intellectuel d'une race d'hommes; mais les paysans sont plus aptes à perpétuer la vertu1. Les bienfaits de la hiérarchie rurale sont d'autant plus permanents que le pays est moins propre à la production des richesses. On peut vérifier spécialement l'exactitude de ces axiomes pour les régions qui constituent dans l'Europe actuelle les quatre oasis de la vertu : les montagnes et les forêts de la Scandinavie, les bruyères et les bois de la plaine saxonne, les pâturages alpestres des six petits cantons suisses de l'Oberland, les collines et les rivages des provinces basques de l'Espagne. Dans ces campagnes modèles, les coutumes de la hiérarchie se concilient parfaitement avec les sentiments d'union émanant du patriotisme local. Dans chaque voisinage, l'opinion publique favorise l'élévation des supériorités naturelles, alors même qu'elles naissent aux derniers rangs de la société. Dans chaque classe, les familles jouissant de la meilleure renommée tiennent à honneur de consacrer au moins un de leurs enfants, soit au recrutement du clergé, qui entretient dans les âmes « la paix de Dieu », soit aux services de l'armée et de la justice, qui soumettent les intérêts temporels à « la paix du souverain ».

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