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LES MANUFACTURIERS

Les cinq professions que j'ai décrites en dernier lieu produisent les objets indispensables à la subsistance des

1. « La vie rustique est bien plus nette, innocente et simple. Es villes, les vices sont en foule et ne sentent point ; ils passent et se fourrent partout peslemesle; l'usage, le regard, le rencontre, si fréquent et contagieux, en est cause. » (Charron : De la Sagesse, livre I, ch. lvi.)

populations; et, sous ce rapport, elles doivent être placées au premier rang dans une classification méthodique. Les trois classes que j'ai encore à signaler ne sont point indispensables à la subsistance de la race. Elles sont même nuisibles, si elles créent trop rapidement la richesse. C'est ce qui arrive de notre temps. Les deux premières, en effet, produisent sous nos yeux des enrichis qui sèment autour d'eux la corruption. De la dernière, sortent des lettrés orgueilleux, qui prétendent substituer leurs propres inventions à l'enseignement de la loi morale1.

Parmi les branches d'activité qui, dans une bonne constitution des sociétés, complètent utilement les professions indispensables, l'industrie manufacturière occupe le premier rang. C'est également celle qui, aux époques de corruption, déchaîne la moindre somme de maux. Elle s'est constituée en travail accessoire, dès que l'homme a dû se défendre contre les intempéries au moyen des vêtements et des habitations. Même dans les sociétés les plus compliquées de l'époque actuelle, l'industrie manufacturière conserve ce caractère chez certaines familles qui se procurent par « l'industrie domestique » les objets que ne leur donne pas directement le travail professionnel. Elle devient, au contraire, dans beaucoup de localités, le trait le plus apparent de l'activité sociale; et, depuis

1 . « A la mode de quoy nous sommes instruits il n'est pas merveille si, ni les escoliers ni les maîtres n'en deviennent pas plus habiles, quoiqu'ils s'y fassent plus doctes. De vrai, le soin et la dispense de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du jugement et de la vertu peu de nouvelles. Nous nous enquerons volontiers : Sait-il du grec ou du latin? Kscrit-il en vers ou en prose?... Mais s'il est devenu meilleur ou plus advisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. » — « Il me semble que les premiers discours de quoi on lui doit abreuver l'entendement, ce doivent être ceux qui règlent ses mœurs et son sens, qui lui apprendront à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par celui qui nous fait libres. » (Montaigne : Essais, L. I, ch. xxiv et xxv.)

CH. IV. —t LES MOYENS DE SUBSISTANCE. 119

les premiers âges, cette transformation s'est opérée dans des circonstances qui séparent en quatre régimes principaux l'organisation des sociétés. Les premières transformations apparaissent de bonne heure dans l'histoire, et ces divers régimes peuvent être directement observés chez les races contemporaines.

Sous le régime absolu de « l'industrie domestique », le travail manufacturier est entièrement compris dans l'activité de la famille ; mais il n'en est qu'une branche accessoire. Dans cet état primitif, l'organisation sociale se réduit à quelques éléments fort simples. Toutes les familles, à peu près indépendantes les unes des autres, produisent, élaborent et consomment les objets destinés à satisfaire des besoins presque identiques. Elles consacrent autant que possible leurs principaux efforts à la récolte et à l'extraction des matières fournies par l'action des forces naturelles. Les hommes se livrent à la chasse, à la pêche et en général aux plus rudes travaux concernant l'exploitation du sol et des eaux, la récolte et le transport des produits. Les membres les plus faibles de la famille s'emploient aux cueillettes et aux élaborations qui exigent peu de force physique et peuvent être effectuées à l'abri des intempéries. Les femmes en particulier, aidées de leurs enfants, restent au foyer, où elles préparent la nourriture, fabriquent les étoffes et confectionnent les vêtements. Pendant les réclusions forcées de la saison rigoureuse, elles aident souvent les hommes à fabriquer les armes, les engins et les outils nécessaires à l'exercice de leurs industries. Cette organisation de l'industrie manufacturière est caractéristique pour les races sauvages des régions équatoriales et boréales (3). Elle reste à peu près intacte, en Europe, dans quelques régions extrêmes de l'Orient (IÏ,ii,14) et du Nord (III, ni, 10). Mais, comme

on peut s'en assurer en consultant les budgets des familles décrites dans les tomes II à VI des Ouvriers européens^ l'industrie domestique lutte encore avec avantage, en beaucoup de contrées de l'Europe, contre la grande industrie manufacturière. Une des institutions les plus recommandables de la Suède fait de grands efforts pour défendre à cet égard le foyer contre l'usine à engins mécaniques (111,1,20).

Le régime de « la fabrique collective » s'ajoute bientôt au précédent sans le détruire, quand la nature des lieux se prête à l'agglomération rapide des hommes. C'est ce qui arrive lorsque le sol et le climat concourent à féconder les travaux agricoles et multiplient la production des subsistances; lorsqu'en outre la facilité des transports à l'intérieur du pays et la proximité de la mer permettent d'exporter au loin les produits manufacturés, qui ne sont pas nécessaires à la consommation locale. Sous ce régime^ les familles rurales, amplement pourvues, par un travail modéré, des choses nécessaires à l'existence, peuvent consacrer beaucoup de temps à la confection des étoffes, des ustensiles, des meubles, des outils, des armes, des ornements, et en général des objets en usage chez les races qui s'enrichissent en compliquant leur organisation sociale. Une classe spéciale de marchands se constitue pour grouper en un faisceau les éléments épars de la fabrique : ils achètent les produits, les réunissent dans le port le plus voisin, puis, après quelque complément de fabrication, les expédient aux pays consommateurs. Ces mêmes marchands achètent en retour les métaux et les autres produits précieux des rivages où abordent leurs navires. Si la fabrique collective, ainsi desservie par le commerce, produit mieux ou à meilleur prix que les contrées parcourues par les marchands, ceux-ci rapportent, en outre, des

matières premières à façonner et même des aliments; ils développent ainsi la force productive de la fabrique, et ils y accumulent de grandes richesses.

Le bien-être des familles constituant la fabrique collective reposait toujours, à l'origine, sur l'alliance intime de l'agriculture et du travail manufacturier. Plus tard, à certaines époques favorables au commerce des produits manufacturés, les ouvriers, à l'instigation des marchands, ont commis la faute d'abandonner la vie rurale : ils se sont agglomérés dans des villes manufacturières; et, dès Ja renaissance, ils ont introduit, en Italie et dans les Flandres, les premiers germes de la souffrance qui désorganise aujourd'hui la majeure partie de l'Occident (VI, v, 1 à 18).

Les fabriques collectives, rurales et urbaines, se sont successivement développées, puis affaiblies, à mesure que l'activité sociale s'avançait de l'Orient vers l'Occident et le Nord. Les vicissitudes des villes où se concentrait le commerce de ces fabriques ont été l'un des principaux traits de l'histoire. Les marchands de Tyr centralisaient le commerce des tissus fabriqués par les femmes des Hébreux devenus agriculteurs; ils teignaient ces tissus et les expor-^ taient au loin; et ils rapportaient en retour l'étain dos Gassitérldes, l'argent de Murcie et les céréales produites dans le delta du Nil. Carthage hérita en partie de ce commerce et fut momentanément l'entrepôt de toutes les productions de la Méditerranée et de l'Atlantique. Livourne exportait les draps de la Toscane; Anvers, les tissus et d'autres produits des Flandres. En général, les objets livrés par les fabriques rurales étaient façonnés par le travail des bras chez de petits propriétaires ou de petits tenanciers. Souvent le marchand, qui en centralisait le commerce, remplissait le rôle de patron à l'égard de

ces familles. Il en est encore de même aujourd'hui. Sous le régime des « usines hydrauliques », on a commencé à fabriquer, dans de grands ateliers desservis par des ouvriers appartenant à plusieurs foyers, les produits qui jusqu'alors avaient été obtenus par le travail des bras d'une seule famille. On préluda à cette concentration du travail en mettant en action, par l'effort des animaux, par l'impulsion du vent ou par le mouvement de l'eau, des outils simples, tels que la meule, la scie, le marteau ou le soufflet, qui jusqu'alors avaient été mus par l'effort de l'homme K Toutefois cette troisième période de l'industrie manufacturière ne fut décidément ouverte qu'à la renaissance, lorsque les roues hydrauliques verticales eurent été appliquées sur une grande échelle dans les usines forestières et métallurgiques. Les usines hydrauliques s'appliquèrent, depuis lors, à beaucoup d'autres industries , et elles soutiennent aujourd'hui en beaucoup de lieux la concurrence des usines à vapeur. Elles furent souvent fondées, comme les ateliers métallurgiques, par les propriétaires des domaines forestiers et ruraux. Ceux-ci furent donc conduits naturellement à introduire dans leurs nouvelles fondations les habitudes de patronage qui régnaient dans ces domaines (s). En ce qui concerne les mœurs et la sécurité des ouvriers, les usines des cours d'eau gardent généralement ces vieilles traditions et l'emportent, au point de vue social, sur les nouvelles usines des bassins houillers.

Les « usines à vapeur avec engins mécaniques » ont amené dans le régime du travail une transformation plus radicale que celles qui s'étaient produites aux périodes

4. Le travail, fort pénible, de la mouture des céréales est encore accompli aujourd'hui par l'effort des bras, chez beaucoup de familles de la Russie (II, v, Î3).

antérieures. Deux causes principales donnent à la période actuelle des moyens illimités pour développer le bien et déchaîner le mal. En premier lieu, la machine à vapeur peut accumuler à l'infini, en un lieu donné, la force motrice, qui avait des bornes étroites quand elle était fournie par la force musculaire de l'homme et des animaux, ou par les impulsions du vent et de l'eau courante. En second lieu, l'engin mécanique qui opère, sur la matière brute, l'élaboration jusqu'alors confiée à l'intelligence et à l'adresse manuelle de l'homme, supprime, à vrai dire, dans un nombre croissant d'industries manufacturières, la fonction de l'ouvrier. Par un concours extraordinaire de circonstances, que j'ai souvent signalé, les deux innovations fondamentales du nouveau régime se produisaient simultanément : Watt (1765) donnait à la machine à vapeur son utilité pratique, dans le temps même où Àrkwright (1769), en créant sa machine à filer, supprimait la principale fonction manufacturière de la moitié du genr*3 humain (III, vu, 19).

Ces deux grandes conquêtes ainsi faites sur la matière auraient pu accroître le bonheur de toutes les classes dans la société où elles se produisaient. Au fond, elles furent, pour la population ouvrière, la source de terribles calamités. Le sentiment du danger se fit jour partout chez les intéressés ; ils commencèrent par se tromper sur la nature du mal. La vapeur et les nouveaux engins ne diminuèrent pas, comme on le craignit d'abord, la demande des bras sur les usines des bassins houillers. La population nécessaire à la fabrication d'une quantité donnée de produits a été souvent, il est vrai, réduite au dixième; mais, vu la réduction survenue dans le prix de vente et le développement donné aux usines, la production a été centuplée, et, en fin de compte, la population a été

décuplée. Le changement eût donc été profitable à tous, s'il se fût accompli sous les anciennes coutumes de patronage. Malheureusement, une troisième invention vint paralyser le bien que devaient amener les deux premières (III, vu, 19). Ce fut l'œuvre funeste d'un philosophe écossais, Adam Smith, qui avait résidé a Paris en 1763 et en 1765, dans la société des économistes. Complètement étranger à la connaissance des ateliers de travail, il employa, pendant dix années (1766-1776), ses talents d'écrivain et son « raisonnement sûr » à développer les conséquences logiques de « l'erreur fondamentale » du xvme siècle, qui est en germe dans ses écrits, et qui s'était déjà produite, avec éclat, dans le Contrat social en 1762. Son livre séduisant sur la « richesse des nations » a persuadé aux générations qui se succèdent depuis un siècle que le patronage est une complication inutile. Cette doctrine, commode pour le patron, pernicieuse pour l'ouvrier des manufactures, substitue rapidement dans les ateliers de travail l'ébranlement et la discorde à la stabilité et à Ja paix. Elle contient en germe la ruine de l'Europe.

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