LES COMMERÇANTS
Le commerce diffère de tous les arts précédemment décrits : il ne produit ni ne façonne aucune matière ; il se borne à acheter, à conserver, à transporter et à vendre les objets créés, récoltés, extraits et façonnés par les arts usuels. 11 est inutile, ou reste à l'état embryonnaire, dans les sociétés simples qui se contentent du bien-être assuré par l'exploitation des lieux qu'elles habitent, sous une constitution ayant pour bases la loi morale et l'auto-
rite paternelle. Dès que les sociétés se compliquent et s'agglomèrent, les commerçants deviennent nécessaires; et ils sont même, de plus en plus, les agents indispensables de la complication. Seuls ils se fortifient par des évolutions lentes, pendant que les autres professions usuelles s'ébranlent par les transformations brusques du travail, les progrès des sciences et la décadence des mœurs. Ils excellent à conquérir les richesses; et ils deviennent les pouvoirs prépondérants, à mesure que s'affaiblissent les hiérarchies naturelles fondées, soit sur l'enseignement de la loi morale, soit sur la possession et la défense du territoire. Cependant le nouveau pouvoir est, autant que les autres, accessible à la corruption. Il semble même que les plus utiles fonctions des commerçants tendent à devenir la source d'une série nouvelle de calamités sociales1.
Les commerçants ont une fonction vraiment essentielle dans les sociétés compliquées, où les familles réduisent de plus en plus leur activité à la production d'un petit nombre d'objets. Ils sont les auxiliaires de toutes les professions, en leur épargnant les pertes de temps qu'entraînerait l'échange direct des produits. Les plus utiles sont ceux qui régularisent, par leur prévoyance, la répartition des céréales, c'est-à-dire du principal aliment des nations compliquées. Ils soustraient ces nations au fléau de la famine qui désolait périodiquement les races primitives. Ils assurent ainsi au temps actuel la supériorité évidente qu'il offre sur le temps passé, sans justifier les reproches d'accaparement qui émanent des préjugés populaires.
Ces bienfaits indiscutables du commerce légitime ont, pour contre-partie, une foule de maux qui désorganisent
1 . « Les Phéniciens, les premiers, par le commerce et leurs échanges, apportèrent en Grèce la soif de l'or, l'amour du luxe, l'insatiable avidité de tous les plaisirs.» (Cicéron : République, fragment du livre III, cité par Nonius, v, 35.)
l'Occident et s'étendent, de proche en proche, à l'Europe et au monde entier. Dans le commerce, comme dans l'industrie manufacturière, la houille exerce son influence dangereuse. Les moyens de transport fondés sur l'action de la vapeur font pénétrer la corruption parmi les races qui, pendant la première partie de ce siècle, avaient conservé les vieilles mœurs. Le règne inutile et corrupteur de « la mode » introduit sans cesse le luxe, les idées fausses et les mauvaises mœurs, enrenouvelant sans raison les vêtements et les mobiliers. A tous les deerés de la hiérarchie commerciale, des hommes peu scrupuleux se procurent de grands profits, en vendant à toutes les classes les boissons alcooliques, les excitants, les objets falsifiés, les mauvais livres, les images obscènes et, en général, tout ce qui peut ruiner le corps et pervertir l'esprit. Dans les grandes villes, la falsification des denrées et les commerces scandaleux sont développés à ce point que les plus riches doivent se nourrir, à leur insu, d'aliments répugnants et trouvent toute facilité pour satisfaire les goûts les plus dépravés.
Les maux émanant des commerces immoraux ont des limites chez les nations compliquées : celles-ci connaissent les embûches des commerçants; et elles réussissent plus ou moins à s'en préserver. Il en est autrement chez les races simples et frugales, qui ignorent le danger, et qui ne sont plus protégées par la difficulté des communications. Elles sont vouées à la souffrance, parfois même à la destruction, par des spéculations dont la perversité dépasse ce que la plume peut décrire.
Même dans ce qui n'est point formellement interdit par la loi morale, le grand commerce crée journellement des institutions qui provoquent la désorganisation de la société. Des établissements publics vendent chaque jour à
l'encan tels objets mobiliers qui devraient rappeler, dans les foyers domestiques, les bonnes traditions des ancêtres. Les palais [de la Bourse, par leur commerce d'agiotage, désorganisent profondément la société, en développant chez toutes les classes la passion du jeu. Cette institution, dirigée par ceux qui font le commerce des métaux précieux, est intimement liée à la direction des affaires publiques; et, dans ces rapports nouveaux, on entrevoit déjà des germes de ruine dont le danger ne pouvait être prévu autrefois. Sous les anciens régimes sociaux, les gouvernants tiraient surtout du sol leurs moyens d'existence'; et leur propre fortune subissait les mêmes vicissitudes que celle de l'Etat. Ils étaient donc intéressés personnellement à la prospérité de la chose publique. Au contraire, les classes prépondérantes de notre temps doivent surtout leur influence à la possession des valeurs mobilières, qui se multiplient à l'infini. Les gouvernants contemporains peuvent et savent encore, Dieu merci, accroître honorablement leur fortune privée, en consacrant au bien public beaucoup d'efforts et de talents. Mais, en tous temps, les jeux de Bourse leur fourniront désormais des moyens de succès plus faciles et plus prompts : il leur suffira de provoquer des alternances de hausses et de baisses factices, sans prendre souci des calamités que ces manœuvres peuvent infliger à l'État.