LES PROFESSIONS LIBÉRALES
Les professions ci-dessus décrites livrent aux sociétés compliquées les objets indispensables à la satisfaction des besoins les plus urgents. Cependant, lors même qu'il est abondamment pourvu de ces objets, l'individu ne subsiste
que si la connaissance de la loi morale lui apprend à en faire l'usage qu'exige sa propre conservation. 11 faut en outre que, dans le milieu social où il est placé, l'individu trouve les appuis nécessaires pour défendre la vie morale et la vie matérielle contre les causes perturbatrices qui pourraient les détruire. Plusieurs de ces appuis, donnés par les professions libérales, figurent, avec les éléments fondamentaux, dans la constitution des sociétés.
Les arts libéraux varient môme plus que les arts usuels et fournissent, pour la définition de chaque race d'hommes, des éléments plus caractéristiques. Ils se réduisent aux termes les plus simples, comme les autres traits de la constitution, chez les sociétés primitives et stables. La famille procure à chaque individu la protection, renseignement et la direction dont il a besoin. Cette simplicité des moyens opposés à l'invasion du mal est un des caractères évidents des races heureuses. Elle est moins due à la supériorité organique des individus qu'à la rareté relative des causes perturbatrices auxquelles ils sont soumis. Elle est remplacée progressivement par la complication, à mesure que les nations, en s'agglomérant, s'enrichissent, s'éclairent et se fortifient. Enfin, les arts libéraux deviennent une sorte d'envahissement et un vrai danger public, quand les abus delà richesse, delà science et du pouvoir envahissent eux-mêmes la société (VI, In. 5 à s).
Dans les sociétés qui se perfectionnent et s'agglomèrent, toutes les familles ne peuvent plus subsister en se livrant aux travaux, relativement faciles, qui ont pour objet la récolte des productions spontanées du sol et des eaux. Tous les parents n'ont plus, comme chez les pasteurs et les pêcheurs-côtiers, les loisirs nécessaires pour instruire et diriger les jeunes générations. Courbés sous
le poids de lourds travaux, qui absorbent plus ou moins les forces du corps et de l'esprit, ils doivent déléguer ces devoirs essentiels à des prêtres et à diverses sortes d'instituteurs. Obligés de se partager le sol, pour exercer avec fruit les travaux des forêts, des mines, de l'agriculture, de l'industrie manufacturière et du commerce, ils ont à organiser et à pratiquer en paix le régime de la propriété, ce qui exige le concours des légistes, des juges, des magistrats, des avocats et de divers agents auxiliaires. Le développement des arts usuels provoque également la formation des ingénieurs et des architectes, qui construisent les voies commerciales, les navires et les ports maritimes, le matériel des transports, les ateliers de travail, les machines,, les usines à engins mécaniques, les grandes habitations et les autres établissements utiles à des populations agglomérées. Beaucoup d'hommes, enrichis par les travaux productifs, jouissent des loisirs nécessaires pour cultiver eux-mêmes les sciences, les lettres et les autres arts libéraux; ou bien ils rémunèrent ceux qui en font leur profession. L'exercice d'une multitude d'arts dangereux ou insalubres et les inconvénients attachés à l'extrême agglomération des hommes multiplient naturellement les professions vouées à l'art de guérir ; et, en même temps, le développement des richesses assure de larges rémunérations aux praticiens qui acquièrent, dans cet art, une haute renommée. Depuis les âges les plus reculés, toutes ces transformations s'accomplissent progressivement, avec des nuances innombrables, dans les régions favorisées par le sol, le climat et la proximité des grandes voies commerciales; mais elles aboutissent invariablement au même résultat. De grandes nations riches et lettrées se constituent; et les hommes qui les gouvernent abusent de leur puissance pour envahir le territoire i. 9
de leurs voisins. Sous cette impulsion, que rien n'a pu modérer chez aucune race, les armées se multiplient. Enfin, les succès des hommes de guerre excitent l'orgueil des populations, stimulent l'erreur et le vice, et amènent la ruine de la nation. C'est là le résultat final, si des calamités nationales tardent trop à restaurer, chez la race en décadence, la notion du vrai et la pratique du bien (i, 1 ) .
Cependant toutes les professions ne concourent pas également à la déchéance d'une société autrefois prospère. Dans les arts usuels, les pauvres, qui forment partout la majorité de la race, sont généralement retenus dans la ligne du devoir par l'obligation du travail quotidien (s) ; et les riches eux-mêmes perdent bientôt ce qu'ils ont acquis, s'ils s'écartent de cette obligation. Dans les arts libéraux, il en est autrement : aux temps de décadence, on peut souvent y prospérer, tout en violant son devoir (10). C'est aux sommets de la hiérarchie sociale que ce genre de succès est le plus facile. Les hommes qui exercent les professions libérales ont toujours été classés, dans l'estime des sociétés prospères, selon la part qu'ils prennent à la satisfaction des deux besoins essentiels. L'ordre fixé par ce classement est à peu près l'inverse de celui que l'on voit établi, dans les sociétés en décadence, quand on recherche le degré de résistance que chaque profession oppose à l'envahissement de la corruption et de la souffrance. Sous ces derniers régimes, la décroissance de la vertu dans la hiérarchie sociale se présente généralement selon l'ordre suivant : les hommes de guerre, les ingénieurs, les instituteurs de la jeunesse, les savants, les lettrés et les artistes, les avocats, les médecins, les magistrats et les juges, les ministres du culte et les ministres de l'Etat.
Ce classement social n'est pas une loi fatale imposée aux
nations par Ja nature de l'homme ; mais il apparaît souvent dans l'histoire. La prospérité croissante d'une race simple, soumise au Décalogue, amène une complication d'activités et un supplément de devoirs auxquelsl'autori té paternelle ne peut suffire. Les agents des professions libérales choisis dans un milieu sain remédient temporairement à cette impuissance. Cependant ces pouvoirs artificiels ne sont pas soutenus, dans l'accomplissement de leurs devoirs, par le dévouement, qui est la qualité naturelle des pères. Tôt ou tard, ils abusent de leur autorité; ils oppriment ceux qu'ils devraient protéger; et ils propagent autour d'eux la corruption. La simplicité, la complication, la corruption, enfin la réforme ou la ruine constituent, en résumé, le cercle vicieux d'où jusqu'à ce jour aucune race « civilisée » n'a pu sortir.