PRÉLIMINAIRE
La réforme, que l'opinion égarée interdit momentanément à ceux qui gouvernent les nations de l'Occident, peut être au moins commencée à l'aide de certains germes semés par les particuliers. Toutefois, les promoteurs de l'entreprise doivent juger froidement les chances de succès comme les difficultés. Il faut éviter les espérances exagérées, qui seraient bientôt suivies du découragement et de l'inaction. Il faut surtout réfuter, à l'aide de l'histoire, ces deux sortes de fatalismes inintelligents, qui tiennent les hommes inactifs, soit dans l'attente béate d'un progrès certain, soit dans l'effarement produit par la crainte d'une catastrophe inévitable (VI, In. 1). La situation vraie est loin d'être désespérée; mais elle est assez critique pour que les cœurs attachés au souvenir des ancêtres, à l'avenir des descendants et a la prospérité de la patrie se décident à faire un généreux effort. Ces sentiments, que l'ancien régime avait profondément incarnés dans les races européennes, sont encore fortifiés par les restes des quatre forces morales (v, 2) que les trois faux dogmes de 1789 n'ont pas encore complètement détruits, même en France. Les apôtres de la réforme fondée sur l'initiative individuelle ne doivent point espérer que ces restes de vertu et de vérité puissent amener, tout d'abord,
des collaborations actives. Dans leurs premiers efforts, ils doivent tendre simplement à dissiper les idées préconçues qui retiennent dans l'inaction les meilleurs de leurs contemporains. Cet enseignement préliminaire se constitue depuis juillet 1848. Il s'améliore et se simplifie journellement. Il ne se propage pas seulement en France, où il est particulièrement nécessaire : il s'étend à toutes les contrées de l'Occident; et l'utilité en est déjà appréciée dans les régions du Nord, où la corruption et l'erreur commencent à pénétrer (III, Ép. 1 à 5).
L'enseignement préliminaire de la paix sociale est donné sans bruit, sans publicité, en dehors de tout centre d'action et de toute organisation bureaucratique. Ceux qui veulent bien s'y dévouer agissent spontanément dans le cercle de la parenté et de l'amitié. Leur propagande est habituellement locale et même individuelle. Sans s'écarter aucunement des devoirs imposés par la famille, la profession ou les devoirs publics locaux, ils exposent, à l'occasion, les motifs qui les ont portés à sortir de leur inaction et à conjurer leurs contemporains de s'unir contre le danger commun. Ils puisent ces motifs dans la « Bibliothèque de la science sociale1 », qui se constitue peu à peu, par cette communauté de travaux, depuis 1855, date delà première édition des Ouvriers européens. Ils s'appuient particulièrement sur les faits qui sont décrits avec détails dans cette Bibliothèque et résumés dans le Livre premier du présent volume.
Sans doute, ce moyen d'union est lent et imparfait; mais il échappe aux inconvénients offerts par les autres propagandes de l'époque actuelle. Fondé sur des faits coordonnés avec calme sous l'impression de l'évidence,