‹ La méthode sociale; abrégé des Ouvriers européensChapitre 38 sur 114 · Yoyez la Bibliothèque de la science sociale, page u · texte numérisé non relu

Yoyez la Bibliothèque de la science sociale, page u

Cil. VI. — LA PROSPÉRITÉ, LA SOUFFRANCE ET LA RÉFORME. 175

il reste étranger aux divisions provoquées par les passions nationales, politiques et religieuses. A défaut de corporations organisées, il réunit, dans un monde spécial d'idées et de sentiments, des hommes appartenant à toutes les nations et, dans chaque nation, à tous les partis. Souvent, il est vrai, renseignement de la paix sociale est donné à l'improviste, en quelques mots, par des maîtres fort occupés, à des auditeurs peu attentifs. Toutefois, à la longue, il devient efficace, même quand il se réduit à dire aux hommes départi : « Cessez d'accu- « ser vos rivaux du mal qu'à votre insu vous commettez « avec eux; instruisez-vous afin de vous corriger, dans « l'avenir, par la réflexion; et, en ce qui touche le passé, « prononcez vous-même le meâ culpd. »

LE PERSONNEL DE LA RÉFORME, GUIDÉ DANS SA MISSION PAR L'ÉTUDE COMPARÉE DES CONSTITUTIONS SOCIALES.

Cet enseignement préliminaire de la science sociale n'a point été constitué, de toutes pièces, par une de ces hautes conceptions qui, dans l'ordre moral ou dans l'activité sociale, ont tout d'abord imprimé une direction nouvelle à l'humanité. Il a pris corps, peu à peu, à mesure qu'apparaissait le danger qui désole aujourd'hui l'Occident et qui menace l'Europe entière. Ce n'est point le produit d'une invention : c'est l'œuvre de la patience, servie par la ténacité et le patriotisme.

La première notion de la vérité m'a été d'abord donnée à moi-môme, il y a un demi-siècle, dans les montagnes du Harlz et dans la plaine saxonne, par les sages à l'école desquels j'étais allé me placer (III, m, ai). J'ai été peu à peu conduit à la méthode décrite dans cet

ouvrage, en poursuivant la même idée dans mes longs voyages annuels, en perfectionnant le classement des faits observés, en formulant dans ma pensée les résultats qui s'en induisaient par le raisonnement, en discutant contradictoirement ces résultats, à la vue des hommes et des choses, enfin et surtout en soumettant toutes mes conclusions au contrôle des sages de l'Orient (II, In. 2) et du Nord (III, 1, 13).

Plus encore que les travaux accomplis avec le concours des amis cités dans les tomes II à VI des Ouvriers européens , les calamités sociales qui se succèdent rapidement depuis un demi-siècle ont créé le personnel de la réforme. Une dizaine d'hommes, qui commencèrent à se grouper en juillet I8Z18, au moment où les rues de Paris portaient encore les traces sanglantes de la guerre civile, réclamèrent unanimement la réforme que je leur avais souvent signalée. Je suivis le mouvement créé par mes amis, plutôt que je ne le provoquai; et, depuis lors, je le vis s'accélérer ou se ralentir, selon que les esprits concevaient de nouvelles craintes ou se rassuraient à certaines apparences d'apaisement. Les amis qui, en 1850, me pressèrent de coordonner, dans un livre ayant pour titre Les Ouvriers européens,, les faits observés depuis 1829, se comptaient au nombre de quelques dizaines. En 1856, dans l'année qui suivit la publication de cet ouvrage, ce nombre dépassa cinq cents. Toutefois il ne se développa que lentement au milieu des prospérités apparentes du second empire. Le personnel de la réforme prit, au contraire, un développement rapide après les désastres de 1870; et il comprend aujourd'hui au moins quatre mille personnes.

A première vue, ce nombre d'adhérents ne répond guère aux besoins de paix et d'union qui se manifestent en Occident. L'insuffisance de ce personnel me paraît

Cil. VI. — LA PROSPÉRITÉ, LA SOUFFRANCE ET LA RÉFORME. 177

plus évidente encore, quand je constate que son temps est pris par les devoirs de la famille. Aussi l'œuvre de la réforme est-elle à peine commencée. Le seul résultat positif qu'on ait obtenu jusqu'à ce jour est la formation de la collection de livres, dite Bibliothèque de la science sociale : on en fait usage pour donner une impulsion commune aux membres, épars et indépendants, dont la sympathie est acquise à la méthode d'observation et aux œuvres qui s'y rattachent. Cette sympathie n'est point assurément sans portée ; mais elle n'aboutit point, jusqu'à présent, à des actes décisifs. Parmi les adhérents indiqués ci-dessus, deux mille au moins ne sont unis par aucun lien; ils ne sont qu'une clientèle de librairie qui recherche régulièrement les ouvrages de la Bibliothèque au fur et à mesure de leur publication. Ils restent, pour la plupart, inconnus des adhérents proprement dits; mais ils propagent spontanément autour d'eux l'enseignement préliminaire de la réforme, et leur concours apparaît journellement par ses résultats. Quinze cents membres constituent de petits groupes locaux, indépendants les uns des autres, nommés Unions de la paix sociale (VI, Ép. &). Une dernière catégorie d'adhérents, formée de quatre cents membres, constitue la Société internationale des études pratiques d'économie sociale. Ils se sont réunis en 1856, conformément au vœu que l'Académie des sciences de Paris avait exprimé en accordant le prix de statistique à la première édition des Ouvriers européens. Elevée en 1869 au rang des établissements d'utilité publique, cette Société, depuis l'époque de sa fondation, applique aux constitutions sociales du monde entier la méthode d'observation décrite dans le présent volume.

Enfin quelques dizaines d'hommes se dévouent à la réforme plus spécialement que leurs confrères, parce i. \%

qu'ils ont à ce sujet des convictions énergiques. Ils les ont acquises en appliquant la méthode d'observation à l'étude comparée des diverses races. Ils savent qu'on ne saurait transmettre ces convictions en se bornant à écrire ou à parler. Ils se décident donc à créer, sans bruit et sans publicité, des écoles où la jeunesse pourvue d'une éducation libérale s'élève par ses propres efforts à la connaissance des sociétés, en s'exerçant à observer les familles. En résumé, le personnel de la réforme se groupe presque spontanément sous l'inspiration d'une idée-maîtresse qui s'impose aux esprits, à la vue du danger commun. L'antagonisme social s'est développé à ce point que tout espoir de paix semble perdu. La discorde ne règne pas seulement, comme dans le passé, entre les diverses nations. Elle pénètre au sein de chaque race jusque dans les moindres subdivisions du corps social : dans les voisinages, les ateliers de travail et les foyers domestiques. Toutes les institutions sont viciées par l'erreur fondamentale et par les faux dogmes qu'en déduit la logique. Les anciens procédés d'agrégation ne résistent plus à ces forces dissolvantes. La religion elle-même est devenue une source de division : c'est ce qui se produit, notamment aujourd'hui, sous l'influence des novateurs qui prêchent la révolte contre les cultes établis. Dans cette situation, on aurait échoué si l'on avait entrepris de résoudre, au moyen de règlements coercitifs, les questions nationales, politiques et religieuses, agitées de notre temps. Les adhérents de la réforme ont donc été bien inspirés en prenant pour unique moyen de ralliement les vérités éternelles, car elles n'ont pas cessé, depuis les premiers âges, d'assurer le bonheur aux races qui les connaissent et qui les mettent en pratique. Grâce à cette organisation, ils évitent un inconvénient en s'assurant un avantage : ils

Cil. VI. — LA PROSPERITE, LA SOUFFRANCE ET LA REFORME. 4 79

conjurent les abus qu'engendreut tôt ou lard les pouvoirs centralisés; ils marchent d'un pas ferme vers la vérité, en la cherchant sans idée préconçue : ils la trouvent dans l'étude comparée des constitutions sociales qui engendrent la paix ou la discorde.

Page 1