LE BONHEUR DES FAMILLES, CRITERIUM DES BONNES CONSTITUTIONS SOCIALES
Dans son état actuel, le personnel des Unions de la France, de la Belgique, de l'Angleterre, des États allemands et de l'Autriche ne saurait encore imprimer une impulsion décisive à l'Occident. Cependant il nous fait déjà entrevoir, par plusieurs symptômes, les traces d'un meilleur avenir. Guidés par la méthode d'observation , les hommes groupés autour de la Bibliothèque constatent journellement l'importance sociale des vérités éternelles que l'Occident oublie depuis un siècle. Ils ne peuvent exprimer leurs convictions à cet égard qu'en revenant à certaines formes de langage, qui étaient employées parles sages du temps passé, qui subsistent même dans les institutions traditionnelles, et qui néanmoins ont d'abord excité un certain étonnement1. Ces formes commencent à reparaître] dans la littérature contemporaine. En même temps, certains mots, tels que « progrès, liberté, égalité,
1. Je constate journellement que les faux dogmes de 1789, en envahissant peu à peu les esprits, détruisent, même chez les hommes de tradition, l'intelligence du langage le plus indispensable à l'expression de la vérité. J'ai vu récemment un exemple de ce fait, qui démontre la gravité du mal actuel. Un membre éminent d'une Union étrangère, après avoir accepté la mission de traduiro un do nos livres dans la langue de son pays, s'est bientôt récusé : il a allégué que la bizarrerie du langage français et notamment l'expression « la paix de Dieu i était vraiment intraduisible. Cependant ce confrère connaît mieux notre
civilisation », introduits récemment avec un sens faux, y deviennent d'un usage moins fréquent chez les bons écrivains.
Il semble même que le changement des idées commence à marcher de front avec celui du langage. La Bibliothèque, en signalant, par des faits méthodiquement observés, les causes qui engendrent la paix ou la discorde, réagit quelque peu sur l'opinion des contemporains. Les idées qui impliquent la prépondérance de l'autorité paternelle, considérée comme principe des pouvoirs sociaux chez les races prospères, ne soulèvent plus aujourd'hui les méfiances qui se firent jour à l'époque où parut la première édition des Ouvriers européens (iv, 3). Ces méfiances ne persistent guère que chez les légistes : elles s'affaiblissent chez les doctrinaires de « la liberté systématique », chez les apôtres de la croyance à la bonté native de l'enfant; elles disparaîtraient, moyennant une indemnité légitime, chez les hommes qui tirent profit des restrictions apportées au pouvoir paternel par le partage forcé des héritages. En général, les notions fausses établies depuis un siècle, au sujet des constitutions sociales, tendent à se modifier. Les vérités qu'on va lire commencent à apparaître de loin en loin dans le livre et le journal, et elles suscitent moins qu'autrefois les révoltes et les rigueurs de l'opinion publique.
La vraie constitution d'un peuple est dans les idées, les mœurs et les institutions de la vie privée, plus que
langue que la plupart des Français : il est classé au premier rang parmi les chrétiens éclairés de son pays; et il entend chaque jour le prêtre redire : « Pax Domini sit semper vobiscum. » Antérieurement, à propos de la même expression, un autre chrétien fervent, enclin à la nouveauté et satisfait des changements introduits dans le rituel de son diocèse, exprimait confidentiellement le vœu qu'on profitât de l'occasion et que l'on rendît enfin les formes de la prière plus intelligibles pour « l'esprit moderne ».
Cil. VI. — LA PROSPERITE, LA SOUFFRANCE ET LA RÉFORME. 181
dans les lois écrites, par lesquelles les hommes de nouveauté prétendent régler maintenant tous les rapports sociaux. Dans une bonne constitution, les coutumes fondamentales de la vie privée sont journellement affermies, et de loin en loin créées, par les pères et les mères qui contraignent leurs enfants à respecter la paix du foyer domestique. Elles sont complétées par les familles qui se concertent pour étendre les avantages de cette paix intérieure à leurs voisinages. Enfin, chez les races les plus libres, selon le vrai sens du mot, on voit les voisinages se réunir spontanément en communes et régler en pleine paix leurs intérêts mutuels, sans demander aucun appui à l'autorité publique (III, m, 19). Ces vérités sont journellemement constatées parla méthode d'observation ; et elles donnent un sens précis et utile à deux expressions qui, dans la phraséologie politique des modernes, ont pris un caractère vague et dangereux. Sous « le régime de liberté » , les pères de famille règlent eux-mêmes les intérêts des foyers domestiques, des ateliers de travail, des voisinages et des communes. L'autorité intervient seulement dans deux cas : quand le Décalogue est violé, et quand la paix sociale est compromise. Sous « le régime de contrainte », au contraire, les gouvernants règlent ces mêmes intérêts, sans y être autorisés par ces deux motifs, et sous prétexte^ d'accorder une justice et une protection qu'on ne leur demande pas. Les vérités sociales que je viens de résumer en ces termes sommaires se réduisent elles-mêmes en un axiome : la vie privée imprime son caractère à la vie publique; la famille est le principe de l'État.