LES ÉGALITÉS NÉCESSAIRES ET LES INÉGALITÉS LÉGITIMES OU CONDAMNABLES
Les peuples heureux, qui ont la paix intérieure dans les foyers domestiques, les ateliers de travail et les voisinages, considèrent la satisfaction des deux besoins essentiels de la nature humaine comme le principe de leur constitution (iv, 2; vin, 4). Quant à l'application de ce principe, elle varie en raison de la simplicité ou de la complication des sociétés.
La satisfaction des deux besoins essentiels est complète chez les deux sortes de races simples (iv, 4 et s), qui, ayant conservé les traditions primitives émanées du Décalogue, se procurent la subsistance par la récolte des productions spontanées, c'est-à-dire par les procédés les plus faciles et par les travaux les plus attrayants. A cet égard, l'idée dominante, les mœurs et la coutume se résument en deux exigences absolues. En premier lieu, la paix sociale doit être garantie contre les attaques que pourrait amener l'imperfection originelle des individus ; et, à cet effet, ceuxci sont rigoureusement tenus de connaître et de pratiquer la loi morale. En second lieu, il faut garantir les individus contre la tendance irrésistible qui les porterait à troubler la société, s'ils ne jouissaient pas d'une pleine sécurité en ce qui touche la nourriture, l'habitation, le vêtement et les autres moyens de subsistance que tous les langages désignent sous un nom équivalent à celui de pain quotidien1. Pour se procurer les deux éléments essentiels
4. « Autrefois, aucun citoyen ne manquait du nécessaire... Aujourd'hui, ceux que l'indigence accable sont plus nombreux que ceux qui possèdent quelque bien. Certes, ils ontdroit à l'indulgence, lorsqu'ils se montrent peu touchés des
du bonheur, les races simples ne sont pas obligées de recourir au procédé habituel des races compliquées : elles n'ont pas recours à des services publics composés d'agents que rétribuent les voisinages ou les circonscriptions territoriales plus étendues. Chaque père de famille comprend la nécessité d'assurer les bienfaits de ces deux services à ceux qui dépendent de lui. 11 a, devant ses voisins, la responsabilité du succès, parce qu'il a, sur ses enlanis et ses serviteurs, tous les pouvoirs dont il a besoin. Sous cet heureux régime, l'obéissance à la loi morale comme la jouissance du pain quotidien se perpétuent également dans toutes les familles; et c'est ainsi que se constituent « les deux égalités nécessaires ». A ces deux conditions principales du bonheur se joignent souvent des coutumes qui assurent d'autres égalités moins indispensables, mais qui concourent à la prospérité commune en facilitant la tache imposée aux pères de famille. Ainsi, par exemple, ceux-ci se concertent pour conjurer toute invasion du luxe et perpétuer les coutumes traditionnelles de frugalité dans les repas, les mobiliers et les vêtements. Ils s'appliquent surtout à soustraire les femmes et les enfants à l'influence des marchands étrangers, qui ont intérêt à modifier ces coutumes, à susciter des besoins factices et à créer, chez quelquesurs, de nouveaux modes d'existence ou d'activité. Parmi les écrivains du xvine siècle, J.-J. Rousseau (vi, 4) est celui qui a le mieux compris la sagesse de ces « races arriérées ». Les novateurs qui, de notre temps, croient être fidèles aux aspirations de 1762 et de 1789 se persuadent que le bonheur de l'humanité est lié aux transformations incessantes qu'ils appellent « le progrès continu ». Ces
intérêts publics, et uniquement occupés du soin d'apaiser la faim de chaque jour. » (Isocrate : Discours apologétiques, 38.)
« hommes de progrès » ignorent qu'ils sont en contradiction formelle avec la principale conviction de leur maître1.
L'histoire des races fameuses, et en particulier celle des Européens depuis l'époque dite de la renaissance, se résume, en quelque sorte, dans la désorganisation progressive de cet état primitif des sociétés. Partout, les résultats les plus apparents du travail séculaire des grandes nations ont été l'agglomération des hommes, la complication des activités et des existences, le développement de la richesse accumulée, de la culture intellectuelle et de la puissance politique, l'abus de ces trois dernières forces, enfin et surtout l'accroissement des inégalités dans les conditions sociales2.
Les violences de la révolution ont plus contribué que les corruptions de la renaissance à développer les mauvaises inégalités. Pendant cinq ans, les hommes de la Terreur ont voulu établir, par la spoliation et le massacre des nobles, l'égalité des conditions, que leur maître espérait obtenir par le retour à la simplicité primitive. C'est le résultat opposé qui s'est produit. Dans les mœurs de notre temps, l'inégalité des conditions se développe plus que jamais, et elle prend les caractères les plus condamnables. Ainsi, par exemple, les riches et les nobles, dépouillés de
\. J.-J. Rousseau termine son Discours sur l'origine de l'inégalité des conditions par la conclusion suivante : « L'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et devient stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. »
2. « Il est bien singulier que les pays vantés pour leur luxe et leur police soient les pays où le plus grand nombre des hommes est plus malheureux que ne le sont les nations sauvages si méprisées des nations policées... Pour procurer le bonheur aux hommes, peut-être faudrait-il les rapprocher de la vie de pasteur : peut-être les découvertes en législation nous ramèneront-elles, à cet égard, au point d'où l'on est d'abord parti. » (Helvétius : De l'Esprit, t. I, p. 101, noie.)
leurs magistratures locales par la tyrannie des rois et des terroristes, n'acceptent pas la déchéance qu'on leur impose. Ils marquent, par les scandaleuses inégalités du luxe, les distinctions de rang que leur assuraient autrefois des inégalités légitimes. En même temps, les institutions révolutionnaires font disparaître les inégalités qui, étant fondées sur la nature même de l'homme et des lieux, sont indispensables au bonheur des sociétés. Telles sont les lois de contrainte qui tendent à détruire les distinctions éternelles du père et des enfants, du mari et de la femme, du maître et de l'ouvrier, de l'officier et du soldat, du souverain et du sujet, enfin, en général des dirigeants et des dirigés. C'est parmi ces dernières classes que la destruction des inégalités légitimes se fait surtout sentir, de nos jours, d'une manière regrettable. En effet, les privilèges des hommes préposés à la direction des services publics répondent à des intérêts généraux qui naissent au sein des races compliquées. Ils leur sont nécessaires pour suppléer à l'impuissance des pères de famille chez les populations affaiblies par les agglomérations exagérées de l'Occident. Parmi ces classes dirigeantes, on doit surtout honorer deux catégories. La première comprend les Autorités sociales qui, dans l'exercice des devoirs habituels de la vie privée, se préoccupent d'assurer au foyer, à l'atelier et au voisinage la satisfaction des deux besoins suprêmes : la connaissance de la loi morale et la jouissance du pain quotidien. La seconde catégorie, non moins nécessaire, est celle des « vrais nobles ». Ceux-ci, sans le secours d'aucun privilège, par les sentiments d'honneur et de vertu, perpétuent, dans leurs familles-souches, le dévouement à la vie publique. Us constituent ainsi l'aristocratie naturelle, que le grand démocrate américain considérait comme le plus précieux des biens (VI, In, s). Par leur
ascendant moral, ils garantissent les sociétés compliquées contre les fléaux déchaînés par la défaillance des familles instables et par la tyrannie des gouvernants. Ces hommes d'élite se développent spontanément sous l'empire de la loi de Dieu; ils sont les appuis du souverain et les protecteurs du peuple. Leur influence et leurs bienfaits constituent, par excellence, les inégalités légitimes.
D'autres inégalités forment, dans l'Occident, un ensemble inextricable de mœurs et d'institutions où le bien a souvent régné, mais où le mal est aujourd'hui dominant. L'inégale répartition de la richesse, de la science et du pouvoir, qui a procuré, aux bonnes époques, la paix et la prospérité aux grandes nations, devient aujourd'hui pour elles une cause de discorde et de souffrance,
Parmi les institutions révolutionnaires qui, en poursuivant l'égalité des conditions, ont abouti au résultat opposé, figure au premier rang la loi du 7 mars 1793. En établissant le partage forcé des héritages et l'interdiction du testament1, cette loi n'a pas seulement créé en France des inégalités condamnables; elle y a détruit une des racés les plus utiles aux peuples agriculteurs et militaires, celle des paysans.
Au commencement de ce siècle, le « paysan » procurait aux campagnes de France la paix et la stabilité, qui
\. « Le droit de tester, ce droit d'une volonté mortelle qui dicte des lois au delà de la vie, nous transporte si naturellement aux régions sublimes des sources du droit, que Leibnitz le faisait dériver de l'immortalité de l'âme... Le testament est le triomphe de la liberté dans le droit civil. Le testament, en effet, est entièrement lié au sort de la liberté civile; il est gêné, contesté quand la liberté est mal assise; il est respecté quand la liberté civile a, dans la société, la place qui lui appartient. La propriété étant la légitime conquête de la liberté de l'homme sur la matière, et le testament étant la plus énergique expression de la volonté du propriétaire, il s'ensuit que, tant est la liberté civile dans un État, tant y est le testament. L'histoire prouve que, toutes les fois que la liberté civile est comprimée ou mise en question, la propriété et par conséquent le testament sont sacrifiés à de lyranniques combinaisons... Un peuple n'est pas libre s'il n'a
sont encore assurées aux steppes de l'Orient par le pasteur et aux rivages du Nord par le pêcheur-eôtier.
Les causes de cette influence bienfaisante sont souvent indiquées dans cet ouvrage, et elles peuvent, par conséquent, être résumées ici en quelques traits. Dans les conditions moyennes observées chez les bonnes races, une famille -souche comprend 18 personnes dont l'aptitude aux travaux de culture correspond à la force que peuvent développer 5 hommes et 5 femmes dont Jes âges sont échelonnés entre 20 et 60 ans. Pendant chaque génération, ce personnel reste dans un état complet d'équilibre : il s'accroît par les naissances, par le mariage de l'héritier et, au besoin, par l'adjonction d'ouvriers-domestiques; il se réduit parles décès, par le service militaire et par l'émigration. Quand aucune calamité publique ne survient, et surtout quand la fille aînée est chargée, en qualité d'héritière, de perpétuer la famille, la maison du paysan, après avoir pourvu à son propre recrutement, peut, en 25 ans, livrer 6 de ses membres aux services privés ou publics et aux colonies. Ainsi constituée, la famille peut tenir dans le meilleur état de production un domaine dont l'étendue varie de 20 à 60 hectares, selon la nature du sol et du climat. A la fin de chaque période de 25 ans, la maison se retrouve dans la situation où elle était au début. Pendant
pas le droit de tester, et la liberté du testament est une des plus grandes preuves de sa liberté civile. Partout, et dans tous les pays civilisés ou non, les désirs exprimés par le père à son moment suprême parlent plus haut aux enfants recueillis que toutes les lois de l'ordre civil. » (Troplong : Traité des donations entre vifs et des testaments; préface.) — Lorsque, en 1867, l'Empereur Napoléon III daigna me nommer membre du Sénat, je fus chargé de remettre ce passage sous les yeux de son auteur, qui était alors président de ce corps. J'avais été chargé, en môme temps, de déclarer que Sa Majesté désirait que l'attention du Sénat fût attirée sur les excellentes raisons qui motivaient la réforme du régime immoral créé par la Terreur. Cette démarche resta complètement infructueuse.
ce temps-là, d'ailleurs, elle a pourvu à tous les besoins du domaine et de son personnel. En outre, elle a fourni un pécule aux membres qui restent, dans l'état de célibat, auprès de l'héritier, et elle a partagé entre les 6 membres émigrants, sous forme de dots, tous les produits nets du domaine. Dans l'ancienne France, comme dans les régions où la famille conserve la stabilité, l'institution de l'héritier et l'attribution des dots s'opéraient en vertu de la coutume qui autorisait le père de famille à disposer librement de ses biens1. Sous ce régime, la stabilité d'une famille est assurée autant que celle d'une nation. Tous les éléments de la « constitution essentielle » s'y trouvent réunis. Le domaine est lié indissolublement à la famille2 : chez le paysan-propriétaire, par la propriété individuelle; chez le paysan-tenancier, par le patronage, et souvent, en outre, parla propriété communale. Enfin, chez toutes les familles, la soumission au Décalogue et à l'autorité paternelle, ainsi que le dévouement à la religion et à la souveraineté, sont les garanties suprêmes de la paix et du bonheur. Ces institutions étaient chères aux populations qui les avaient créées par la coutume; elles rattachaient le bonheur des individus à légalité des conditions; et cependant elles sont détruites presque partout pour être remplacées par un régime de souffrance et d'inégalité. Sur le versant
4 . « Les biens du père, dont il est véritablement le maître, sont les liens qui retiennent ses enfants dans sa dépendance; et il peut ne leur donner part à sa succession qu'à proportion qu'ils auront bien mérité de lui par une continuelle déférence à ses volontés. » (J.-J. Rousseau : Discours sur l'inégalité des conditions, IIe partie.) — « La loi naturelle ordonne aux pères de nourrir leurs enfants; mais elle ne les oblige pas de les faire héritiers. » (Montesquieu : Esprit des lois, xxvi, 6.)
2. « Laissez un libre cours à la faculté de tester : on ne l'a attaquée, on n'a cherché à l'abolir ou à la restreindre arbitrairement, que pour ébranler le droit de propriété, pour affaiblir et dissoudre les liens de famille. » (De Haller : Mélanges de droit public; De l'instruction publique, tome Ier.)
français des Pyrénées, le partage forcé des héritages transforme rapidement les paysans aisés en propriétaires indigents (IV,ix, 17); tandis que, sur le versant opposé, les paysans basques et catalans conservent le bien-être qui, depuis vingt-cinq siècles, était acquis à la chaîne entière. En Normandie, la race féconde de paysans qui envoyait ses rejetons, bien dotés, aux colonies, par les ports de Dieppe et de Saint-Malo, est remplacée par une race stérile de locataires; et il faut maintenant aller au Bas-Canada pour retrouver l'ancienne fécondité normande. Dans les plaines suisses contiguës au Rhin, d'excellentes races de paysans a familles-souches sont ébranlées indirectement par l'enseignement matérialiste que propagent les universités voisines. En Hongrie et en Autriche, les paysans tenanciers sont détachés de leurs anciens patrons par des lois coercitives; mais ils sont soumis aujourd'hui à une autorité plus dure, celle des agents du fisc et des prêteurs d'argent (II, Ep. 4). Dans la plaine saxonne, les paysans gardent presque intactes leurs coutumes séculaires (III, m, 19) ; mais ils commenrent à être ébranlés par les empiétements de l'autorité publique (III, Ép. 2), par l'établissement des chemins de fer, et surtout par les agglomérations manufacturières qui se forment, au sud-ouest de la plaine, sur le bassin houiller de la Ruhr (III, Ép. 4). Partout ces nouveautés rompent les liens de solidarité qui corrigeaient, au profit des faibles et des imprévoyants, les conséquences de l'inégalité naturelle des individus. Elles donnent à chacun plus de facilités pour marcher rapidement, soit vers la richesse, soit vers la pauvreté; elles rendent donc plus sensible le contraste qui, chez toutes les races, a compromis la paix et la stabilité.
En résumé, les changements extraordinaires qui se produisent de nos jours dans la constitution de l'Occident
multiplient les inégalités sociales ; ils indisposent les populations contre l'état actuel des sociétés; et, par conséquent, ils commandent de promptes réformes. Malheureusement l'opinion publique n'est plus guidée par la loi morale : faussée par trois dogmes contradictoires, elle aggrave le mal en s'agitant dans un état absolu d'impuissance. La rupture des liens sociaux, créés par les peuples prospères, porte chaque individu à isoler ses aspirations dans celui des faux dogmes qui, sous des dehors trompeurs, est en fait le plus nuisible à son propre intérêt. Le riche revendique « la liberté systématique ». Le pauvre met son espoir dans « l'égalité providentielle ». Toutes les classes s'accordent d'ailleurs à user du « droit de révolte » contre les gouvernants, qui, depuis 1789, n'ont jamais pu satisfaire ces deux tendances incompatibles. Ces tendances ont toujours été conciliées équitablement par les coutumes qui dérivent de la constitution essentielle; et c'est dans le rétablissement de ces coutumes que devrait consister aujourd'hui la réforme. Tant que l'opinion repoussera les institutions traditionnelles, il faudra accepter momentanément comme « tolérables » certaines inégalités que ces institutions condamnent. Cependant il faut, dès à présent, déclarer « condamnables » toutes celles qui ne permettent pas à une partie de la société de recevoir renseignement de la loi morale et de s'assurer par un travail honorable la jouissance du pain quotidien.