LES LIBERTÉS NÉCESSAIRES ET LES CONTRAINTES LÉGITIMES
Les vérités rappelées ci-dessus au sujet des égalités sociales entraînent comme conséquences celles qui se rapportent aux libertés. Dans ces deux groupes d'intérêts so-
Cil. VII. — LES OUVRIERS CHEZ LES RACES COMPLIQUÉES. 193
ciaux, la distinction du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l'injuste s'obscurcit à mesure que la société se complique. Les faits qui doivent être pris en considération deviennent plus nombreux, et l'étude en est plus difficile. La raison doit faire de plus grands efforts pour les rapprocher, puis pour en tirer des conclusions exactes. Cependant, même dans le dédale des sociétés compliquées, la raison fortifiée par le travail, ennoblie par le dévouement à la vérité, fournit le fil conducteur, tant que la règle de conduite est prise dans la loi morale et dans la coutume des temps de prospérité. Entre les deux régimes extrêmes qu'offrent encore les peuples contemporains, on voit se manifester, à cet égard, des différences considérables; parfois même les idées nouvelles, comparées aux anciennes, constituent des contrastes absolus en ce qui touche la notion des libertés.
Cette notion reste fort nette chez les races simples et frugales, qui demeurent soumises au Décalogue et à l'autorité paternelle. Parmi ces populations, isolées dans les steppes (iv, 4) ou sur les rivages polaires (iv, 3 et s), le sentiment du vrai n'est altéré, ni par les erreurs des lettrés, ni par les spéculations des marchands, ni par l'invasion des chemins de fer qui deviennent partout les véhicules irrésistibles de ces dangereuses nouveautés. Sous la protection de leurs coutumes séculaires, les pères de famille ont toute la liberté dont ils ont besoin, soit pour inculquer la connaissance de la loi morale à leurs enfants, soit pour leur assurer la jouissance du pain quotidien. Ils auraient, s'il y avait lieu, le pouvoir de contraindre un voisin récalcitrant à remplir les mêmes devoirs. Entre ces libertés nécessaires et ces contraintes légitimes, il n'y a place à aucun dissentiment, à aucun doute : rien ne peut donc, sous une telle constitution sociale, troubler lapaixetla stabilité.
L'opinion publique est faussée au contraire, en ce qui louche les libertés el les contraintes, chez les nations riches, lettrées et puissantes de l'Occident. Depuis deux siècles, les abus de la richesse, de la science et du pouvoir ont amoindri ou même détruit dans les cœurs l'ascendant des forces morales de la constitution essentielle. Au point de vue de certaines populations les plus envahies par le mal, « le progrès » consiste à renverser les digues qui ont toujours été opposées au débordement du vice et de l'erreur par ces forces morales. L'enseignement des novateurs imbus de cette doctrine se résume en ces quatre points principaux. Les prescriptions du Décalogue sont tout au moins inutiles, parce que l'homme, comme l'animal, est guidé par un instinct sûr vers les sentiments et les actes qui conviennent le mieux à sa nature. L'autorité paternelle est un obstacle, car la science des écoles, sans cesse accrue par le progrès rapide des idées, est devenue la source de toute lumière (îv, 3) : d'où il résulte que la jeunesse, initiée à la connaissance des découvertes les plus récentes, est devenue plus apte que la vieillesse et l'âge mûr à diriger les sociétés modernes. La religion est un instrument suranné, parce qu'elle est remplacée par la science et discréditée par les divisions et l'impuissance actuelle des croyants. Enfin, par une conséquence logique, l'ancienne souveraineté, fondée sur l'union de l'État et de l'Eglise, a pour successeur naturel le peuple, principe souverain de toute autorité, seul juge de la distinction à établir entre le bien et le mal1.
4 . Tocqueville a été le plus dangereux apôtre de ces erreurs. Il s'est complètement mépris sur l'origine du gouvernement américain. Il n'a pas vu que cette origine se rattachait à un fait et non à un principe. Le véritable auteur de la constitution des Élats-Unis, Thomas Jefferson, fonda une démocratie parce que, de son temps, le peuple, composé d'agriculteurs soumis au Décalogue. était la classe la plus capable de choisir les aristoï (VI, In. 8). Mais il jugeait cette
CH. VU. — LES OUVRIERS CHEZ LES RACES COMPLIQUÉES. \ 9'i
Les sociétés européennes qui ont atteint le plus haut degré de complication n'ont pas toutes adopté ces erreurs fondamentales. L'Angleterre, par exemple, conserve assez bien le respect des forces morales; mais je remarque qu'il s'y produit dans les idées depuis 1836, époque de mon premier voyage en ce pays, une transformation qui réagit d'une manière fort apparente sur les mœurs et même sur les institutions. Ainsi, en ce qui touche les rapports des maîtres et des ouvriers, l'opinion autorise des libertés et des contraintes qui engendrent déjà des conséquences injustes et dangereuses. Aux époques d'activité commerciale, les innombrables fabriques animées par la houille et la vapeur veulent accroître leur production; et, à cet effet, elles attirent, par l'appât d'un fort salaire, des ouvriers qui, antérieurement , se contentaient d'une situation plus modeste, mais plus sûre. Puis, quand le chômage succède à cette excitation factice, les fabricants laissent sans aucun moyen d'existence les ouvriers qu'ils ont ainsi déclassés. En s'atlribuant cette liberté, les maîtres enfreignent le devoir que leur imposait l'ancienne interprétation du Décalogue. Fixée sur ce point par le concile de Trente, reproduite dans les catéchismes français du xvne siècle, cette interprétation obligeait les patrons a traiter les ouvriers comme leurs enfants1. Chez les Anglais,
forme de gouvernement inapplicable à la canaille des villes de l'Europe. Tocqueville s'est trompé en attribuant à une classe d'hommes la supériorité qui n'appartient qu'à la vertu. Il est démenti par la corruption présente du peuple américain; et, au surplus, il s'était réfuté d'avance par les passages suivants de son livre : « Comment la société pourrait-elle manquer de périr si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas? Et que faire d*un peuple maître de lui-même, s'il n'est soumis à Dieu? » — « En même temps que la loi permet au peuple américain de tout faire, la religion l'empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser. » (A. de Tocqueville : La Démocratie en Amérique, tome I, ch. xvn.)
1, Les Instructions générales en forme de Catéchisme, imprimées par
la taxe des pauvres contraint, il est vrai, les propriétaires fonciers de chaque région à fournir le pain quotidien aux individus tombés dans le dénûment; mais cette contrainte implique deux conséquences injustes : elle disperse dans diverses ivorkhoases (maisons de travail) les membres des familles assistées; elle impose aux immeubles ruraux une grande partie des charges qui devraient grever exclusivement les immeubles manufacturiers. Le mal est plus grand en France, où les faux dogmes de 1789 et les lois qui en dérivent sapent presque tous les commandements du Décalogue. Plus qu'en Angleterre, par conséquent, les sages sont obligés, dans l'intérêt même de la paix publique, de tolérer ces libertés dangereuses et ces contraintes injustes. Ils s'efforcent de ramener les esprits à la vérité éternelle; et, en attendant cette réforme, ils réclament seulement les libertés et les contraintes les plus nécessaires, celles qui ont pour objet le respect dû à Dieu, au père et à la femme1.
ordre de Ch.-J. Colbert, évêque de Montpellier, sous la date de 1705, contiennent à ce sujet le texte suivant :
« D. — Quels sont les devoirs des supérieurs envers les inférieurs?
« R. — 4° L'amour; 2° la vigilance; 3° l'instruction; 4° la protection; 5° l'assistance; 6° le bon exemple; 7° les prières pour eux.
« D. — Quels sont les devoirs des maîtres envers leurs serviteurs et ouvriers?
« R. — 4° Observer avec fidélité les conventions qu'ils ont faites avec eux; 2° ne point les faire attendre pour leur salaire; 3° les assister sains et malades; 4° le? corriger de leurs fautes, veiller sur leur conduite et leur instruction; 5° les traiter avec charité comme leurs frères. »
4. « L: autorité s'accorde avec la liberté, quand celui qui obéit n'est dirigé que pour son propre bien, ou dans un but de bien pub!ic; d'abord, parce que l'homme est un être destiné par sa nature à vivre en société, et que la vie sociale ne saurait exister pour un grand nombre d'individus, s'il n'en est un qui ait la préséance, et qui soit chargé de pourvoir au bien commun, car plus les hommes sont nombreux et plus ils se proposent d'objets différents. Ensuite... si l'on admet qu'un homme peut avoir sur les autres une supériorité de science et de justice, il faut admettre, en conséquence, qu'il n'en usera que pour le bien de tous... Saint Augustin l'a dit : « Les justes commandent non pour
Cil. VII. — LES OUVRIERS CHEZ LES RACES COMPI IQUEES. 197
LES OBÉISSANCES NÉCESSAIRES, LES RÉSISTANCES LÉGITIMES ET LES RÉVOLTES CONDAMNABLES.
Les races soumises au Décalogue y trouvent d'abord les principes de toute paix, c'est-à-dire les prescriptions qui leur imposent le devoir d'accepter certaines inégalités et de se soumettre à certaines contraintes. Dans sa sublime concision, le texte de la loi suprême n'indique point aux subordonnés comment ils peuvent se défendre contre l'injustice des pouvoirs préposés à l'accomplissement de ces prescriptions. Mais, sous l'empire de leur préoccupation dominante (1,2), avec l'appui des chefs inspirés par l'amour paternel, les individus ne tardent pas à faire prévaloir les garanties nécessaires; et bientôt la coutume institue les égalités et les libertés auxquelles l'individu, la famille et le voisinage ont le droit de prétendre. Il en a été de même chez toutes les races prospères,1 en ce qui touche les devoirs d'obéissance et les droits de résistance. L'intelligence de cette vérité a été pour moi un des plus précieux résultats de la méthode d'observation.
L'esprit de révolte contre toute autorité était le sentiment qui dominait à Paris, à l'époque où je fus admis à deux de ses grandes écoles. Garanti contre ce désordre par l'enseignement d'un sage (1,4), je commençais à m'y habituer, quand j'entrepris mon premier voyage dans la plaine saxonne et dans les montagnes du Iïartz (1,5).
« l'amour du pouvoir, mais portés par le désir d'ôlro utiles; c'est ce que l'ordre « naturel prescrit; c'est ainsi que Dieu a organisé l'homme. » Et saint Pierre a pu dire aussi : « Que chacun réponde sur les autres la grâce qu'il a reçue. » (S. Thomas d'Aquin : Somme théohgique, I, question xevi, art. 4.)
L'étonnement causé par l'esprit d'obéissance qui régnait en ce pays fut l'une de mes plus vives impressions1. L'admiration naquit peu à peu, à mesure que vingt-cinq voyages nouveaux (1831-1864) et d'importantes fonctions m'initiaient plus complètement à la connaissance des pays étrangers. Le plus solide enseignement me fut fourni, dans mon propre pays, par les commotions de 1830, de 1848, de 1851 et de 1 870. L'observation de leurs terribles conséquences acheva de me démontrer l'inutilité de la violence employée comme moyen de réforme. Toutes ces impressions se sont résumées en un respect profond pour le texte de la loi suprême : elles fortifient chaque jour ma confiance dans la constitution essentielle et dans les coutumes qu'en ont déduites les sages de tous les temps.
Chez les sociétés prospères, chacun se conforme aux devoirs de subordination fixés par ces coutumes. Le fils obéit au père, la femme au mari, Je serviteur au maître, l'ouvrier au patron, le soldat à l'officier, le citoyen aux pouvoirs civils. Tous, d'ailleurs, se soumettent aux autorités réunies de Dieu et du souverain.
Les règles de l'obéissance établies par la loi et la coutume, dans chaque subdivision de la hiérarchie sociale, obligent le subordonné, alors même que le chef ne fait pas tout son devoir2.
1, Autrefois, selon Montesquieu, « on regardait les travaux des mines comme « si pénibles qu'on croyait qu'ils ne pouvaient être faits que par des esclaves ou a par des criminels. Mais on sait qu'aujourd'hui les hommes qui y sont « employés vivent heureux. On peut se faire instruire de ce qui se passe à cet « égard dans les mines du Hartz dans la Basse-Allemagne, et dans celles de « Hongrie. On a, par de petits privilèges, encouragé celle profession; on a « joint à l'augmentation du travail celle du gain ; et on est parvenu à leur faire « aimer leur condition, plus que toute autre qu'ils eussent pu prendre. » (Esprit des loix, xv, 8.)
2. Joseph de Maistre, prenant pour exemple un crime qui, accompli par des rois chrétiens, serait jugé damnable, ajoute : « Et cependant je doute qu'il
Le respect dû au principe d'autorité ne permet pas d'indiquer par la loi, avec la même précision, comment on peut faire obstacle au souverain qui serait porté à commettre des actes abusifs. Le supérieur qui abuse est donc plus coupable et plus dangereux que l'inférieur qui se révolte. Le premier, enorgueilli d'un pouvoir sans bornes bien définies, se corrompt plus aisément que le second, contenu par la loi pénale. Heureusement, on peut, dans les bonnes constitutions sociales, conjurer cette forme du mal par des moyens plus efficaces que le texte des lois écrites. Le désordre que n'atteint pas la loi est réprimé, selon la coutume, par les représentations respectueuses des hautes autorités publiques et par le contrôle moral des sujets. C'est dans ces représentations et ce contrôle que consistent les résistances légitimes. Lorsque ces résistances ont fait défaut, lorsque les vices ou les tyrannies du souverain ont pu s'étaler au grand jour avec le concours des classes dirigeantes, la décadence s'est toujours manifestée1.
Quand un tel état de choses persiste longtemps chez
fût possible de le leur défendre par une loi fondamentale écrite, sans amener des maux plus grands que ceux qu'on aurait voulu prévenir. » (Essai sur le principe générateur des constitutions politiques; Paris, 1814, 1 vol. in-8° page 6.)
1 . Le règne de Louis XIV fournit la preuve la plus éclatante de la corruption qui peut être introduite subitement au sein d'une société morale par les mauvais exemples d'un roi. Je choisis dans la Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, l'un des traits que l'on peut citer sans s'écarter du respect qui doit être gardé envers le lecteur : « Du temps de la reine et de la première dauphine, il n'y avait à la cour que modestie et dignité. Ceux qui étaient débauchés en secret affectaient en public la retenue; mais depuis que la vieille guenipe s'est mise à gouverner et qu'elle a introduit tous les bâtards dans la maison royale, tout est allé sens dessus dessous. » (Édition de G. Brunet; Paris, 1855, t. I, p. 307.) — La thèse sur la perte du sens moral se trouve justifiée vis-à-vis de l'auteur même de cette lettre par cette indécente qualification adressée à une dame (M'"e de Maintenon) qui contribua tout au moins à diminuer les scandales de la cour.
une grande nation, le remède se trouve dans le renouvellement traditionnel et non dans le changement brusque du pouvoir. La patience des gouvernés, quand elle se fonde sur les forces morales et non sur la paresse ou la lâcheté, amène tôt ou tard la réforme. Au contraire, la révolte, inspirée par l'erreur fondamentale et ses trois faux dogmes, augmente le mal et conduit à la ruine. C'est ce que démontre l'ère de décadence inaugurée en France, en 4 661. Le siècle de corruptions royales, quia précédé 1789, a été moins funeste à la France que le siècle de corruptions populaires qui lui a succédé. Revenue à ses institutions traditionnelles, la France pourrait souffrir encore sous l'autorité de souverains qui recommenceraient à les violer. Toutefois, dans ce cas même, elle n'accumulerait pas durant un nouveau siècle de mauvaises mœurs et de tyrannies, la somme de hontes qu'une ville égarée lui a lait subir, du 18 mars au 28 mai 1871.
La loi suprême et l'expérience condamnent donc, comme inutile en fait, la révolte contre un gouvernement qui mépriserait les deux besoins essentiels du peuple : l'enseignement de la loi morale et la possession du pain quotidien. En France, notamment, onze révolutions, accomplies depuis quatre-vingt-dix ans, n'ont fait qu'aggraver le mal qu'elles prétendaient guérir. La réforme est devenue une condition d'existence. Il faut enfin nous résigner à l'opérer sans violence, avec le concours du temps. Ce concours, en effet, est indispensable pour mettre en œuvre les moyens de guérison, qui seuls ont réussi aux peuples souffrants : le retour aux coutumes nationales des temps de prospérité; l'adhésion aux bons exemples des peuples prospères; enfin la réaction contre l'erreur fondamentale (vi, g), en vertu des lumières que fournit la vérité éternelle (IVJn.i).
Cil. Vil. — LES OUVRIERS CHEZ LES RACES COMPLIQUÉES. 201
COMMENT LES ERREURS TOUCHANT L'ÉGALITÉ, LA LIBERTÉ ET LE DROIT DE RÉVOLTE DÉSORGANISENT LES RAPPORTS SOCIAUX ET RE- JETTENT SUR LES OUVRIERS LE POIDS DE LA SOUFFRANCE.
J'ai souvent indiqué, clans cet ouvrage, pourquoi la croyance à la perfection originelle de l'enfant et aux trois faux dogmes de 4789 fait naître la discorde au sein des familles et des sociétés envahies par ces erreurs. Je n'ai donc ici qu'à résumer sommairement ces nombreux détails.
L'erreur fondamentale et ses trois conséquences logiques n'ont été complètement repoùssées jusqu'à ce jour que dans quatre oasis de vertu (iv, s) et dans l'empire ottoman. A partir de 1830, elles ont envahi les autres régions de l'Europe, à mesure que les chemins de fer y ont pénétré. Cette invasion est survenue au milieu de circonstances sans précédents. Elle a introduit tout à coup les nouveautés de l'Occident, au milieu des populations patriarcales, à idées simples, avec une exagération qui ne s'est guère produite en Angleterre , en Néerlande, clans la plaine saxonne et même en France, au sein de sociétés où régnaient depuis longtemps la complication des idées et les débordements du luxe. Dans la transformation qui est accomplie en Europe par les nouveaux véhicules des hommes, des choses et de la pensée, la désorganisation sociale est d'autant plus profonde que la transition du bien au mal est plus brusque et moins attendue. Ainsi, parmi les races qui conservaient le mieux, en Russie, la foi naïve des anciens âges, les novateurs les plus écoutés sont ceux qui admettent l'erreur fondamentale comme l'expression de la vérité absolue et qui en induisent, avec une impi-
toyable logique, les conclusions fausses qui doivent nécessairement en découler (II, In, 7). Élevés à l'école du naturalisme allemand1, ces novateurs professent que l'homme possède en naissant la perfection originelle propre à l'animal; que dans toute société d'hommes, comme dans celles des animaux sociables, l'individu trouve en luimême toutes les aptitudes nécessaires pour conquérir, dans le libre contact avec la nature, la jouissance de sa vraie destinée; qu'en conséquence la réforme n'a « rien » à conserver parmi les institutions traditionnelles qui, chez toutes les races, ont réglé les rapports de l'homme avec Dieu et avec ses semblables. Il convient de signaler l'existence de cette doctrine pour montrer la désorganisation intellectuelle que peut amener une erreur préconçue prêchée au mépris de l'évidence, et démontrée en outre par la méthode d'observation; aussi n'y a-t-il pas lieu de la réfuter autrement que par la mention de cette évidence. Ses adeptes, d'ailleurs, se sont mis à l'abri de toute réfutation en déclarant qu'ils considèrent comme non avenue toute critique ayant pour bases non seulement la tradition de l'humanité, mais encore la moralité, l'utilité et la raison! Les adeptes du « nihilisme » se réfuteront eux-mêmes s'ils tentent jamais de créer une société d'hommes fondée sur leur principe.
Les deux autres classes de réformateurs contemporains ne donnent point dans ces exagérations. Ils s'adressent, en Occident, à des populations moins naïves que les disciples des « nihilistes ». Ils se recrutent non seulement
1 . Ceux de mes concitoyens qui ne connaissent pas la langue allemande pourront prendre une idée de cette doclrine en lisant l'ouvrage dont la traduction française a pour titre : Force et Matière, études d'histoire et de philosophie naturelle, par Louis Buchner, docteur en médecine; Paris, 1 vol. in-8°, I865, C. Reinwald. Ils en trouveront les principales conclusions pratiques exprimées aux pages 257, 265 et 266.
parmi les lettrés que forment les universités, mais encore parmi les hommes qui ont acquis une certaine expérience de la vie dans les manœuvres compliquées de la politique, dans le rude travail du barreau ou dans les opérations lucratives du commerce (iv, 10). Les plus influents se rattachent à la doctrine de « l'évolutionnisme ». Us ne se mettent guère ostensiblement sous le drapeau de l'erreur fondamentale. Celle-ci existe toutefois à l'état latent dans tous leurs écrits, et elle apparaît souvent au lecteur attentif à travers une foule d'affirmations, qui ne sauraient être justifiées que dans le cas où la légitimité de cette croyance préconçue aurait été d'abord démontrée. La doctrine ne fait point table rase de toutes les institutions traditionnelles; elle n'est, à première vue, ni révolutionnaire, ni même passionnée pour la réforme ; mais, au fond, elle tend à une transformation radicale des sociétés actuelles. Ainsi, en ce qui touche les religions établies, les évolutionnistes modérés laissent entrevoir qu'ils pourraient en créer une meilleure, et se passer de Dieu, en s'appuyant sur « la science ». Leur propagande a pour moyen principal, soit la négation des égalités ou des libertés nécessaires, soit la condamnation des inégalités ou des contraintes légitimes. Elle aboutit, en général, à briser les rapports qui unissaient précédemment les hommes ; en sorte que le résultat définitif de cet enseignement serait le règne universel de la discorde1. En principe, l'évolutionnisme ne réclame pas le droit de révolte ; et, sous ce rapport, il n'excite pas les mêmes inquiétudes que la doctrine complète de 1789. En réalité, il n'est pas moins
1. Les caractères que je viens d'indiquer peuvent être observés dans les écrits de M. Herbert Spencer, l'un des plus habiles écrivains de l'évolutionnisme. Pour apercevoir le danger de cette doctrine, il faut lire avec beaucoup d'attention la traduction suivante1 d'un livre de cet auteur : L'Introduction àlascience sociale; 1 vol. in-8°, 187o; Paris, Germer-Baillière.
dangereux, parce qu'il a pour objet essentiel la propagation lente des deux autres faux dogmes de cette époque. Cet enseignement fausse les notions légitimes de liberté et d'égalité établies par la tradition de toutes les races prospères. Il brise les liens sociaux les plus nécessaires, en désorganisant les foyers domestiques et les ateliers de travail. Ce désordre se développe surtout dans les agglomérations d'hommes continues aux bassins houillers de l'Angleterre et de la France. ïl expose les ouvriers à des souffrances qui étaient inconnues sous les anciens régimes européens.
En Angleterre, les idées et les mœurs ont exagéré, dans les ateliers de travail, l'application du principe de liberté. L'ouvrier imprévoyant ou peu habile souffre parce que le maître a été libéré des contraintes morales qui obligeaient l'ancien patron à garantir le bien-être de ceux qu'il avait une fois attachés à sa fortune (3). L'ouvrier habile et prévoyant conserve d'ailleurs la liberté fondamentale des pères de famille : il peut instituer un héritier (2) et s'assurer ainsi à lui-môme, à l'heure de la mort, la satisfaction inexprimable de penser qu'il a fait ce qui dépendait de lui pour perpétuer, chez ses descendants, la connaissance de la loi morale et la jouissance du pain quotidien. L'inconvénient de la liberté accordée au maître, contrairement aux principes du Décalogue, a d'ailleurs été compensé par un avantage accordé à l'ouvrier. L'hypothèque légale qui, depuis 1601, grève la propriété foncière du riche pour assurer au pauvre son pain quotidien a été perfectionnée dans son application par l'établissement d'une nouvelle circonscription administrative, celle des « Unions de paroisses» ( 1 1 1 , yi , 1 9 ) .
En France, des lois écrites, contraires à la tradition des peuples prospères, ont exagéré, dans le régime du travail
comme dans la constitution de la famille, l'application du principe d'égalité. L'ouvrier imprévoyant souffre parce que le maître, déclaré l'égal de son serviteur, est dispensé envers lui de tout devoir moral d'assistance et de protection. L'ouvrier prévoyant souffre plus encore comme père de famille. La loi immorale et l'opinion égarée, qui proclament l'égalité des enfants devant l'héritage, lui enlèvent le pouvoir d'assurer l'avenir de ses enfants par la constitution d'un héritier. Ce régime disperse improducti veulent, à la mort du père de famille, les fruits de son dévouement (V,vi,is). Il perpétue l'inégalité des conditions et il détruit les coutumes qui, dans l'ancienne France, permettaient aux classes inférieures de s'élever, par le talent et la vertu, aux premiers rangs de la société1. Les larges compensations fournies aux ouvriers par la charité publique et privée ne sont pas sans inconvénients : elles communiquent au corps social une vie factice qui est un nouveau moyen d'y maintenir l'inégalité. Les riches, groupés dans les villes, s'honorent assurément par les largesses que signale la presse périodique; mais ils donneraient un meilleur exemple, s'ils résidaient sur leur domaine, et
1. Voici, entre mille autres, un exemple de cette élévation lento des familles: « Ces Bissy s'appellent Thiard, sont de Bourgogne, ont été petits juges, puis conseillers aux présidiaux du Màconnois et du Charolois, devinrent lieutenants généraux de ces petites juridictions, acquirent Bissy, qui n'étoit rien, dont peu à peu ils firent une petite terre, et l'accrurent après que leur petite fortune les eût portés dans les parlements de Dijon et de Dôle, où ils furent conseillers, puis présidents, et ont eu enfin un premier président en celui de Dôle. Leur belle date est leur Pontus Thiard, né à Bissy en 1521, qui se rendit célèbre par les lettres, et dont le père étoit lieutenant général de ces justices subalternes aux bailliages du Màconnois et du Cliarolois. C'étoit au temps où les savants, ranimés par François Ier, brilloient. Celui-ci étoit le premier poëte latin de son temps, et en commerce avec tous les illustres. Cela lui valut l'évêchô de Chàlon-sur-Saône, qu'il fit passer à son neveu. Ce premier président du parlement de Dôle, dont les enfants quittèrent la robe, étoit le grand-père du vieux Bissy, père du cardinal. » (Duc de Saint-Simon : Mémoires, t. XII.)
s'ils appliquaient leur superflu au bien-être des gens du voisinage. Les pauvres n'acceptent pas, en effet, sans répugnance les bienfaits des riches, quand ils ne peuvent pas s'acquitter journellement, à leur manière, par des témoignages de reconnaissance et de dévouement. L'étude des sentiments que développent les moyens d'assistance m'a souvent démontré que le régime de l'Angleterre est moins nuisible que celui de la France à la conservation de la paix sociale.
Je ne conclus pas des observations précédentes que le régime anglais de la taxe des pauvres devrait être appliqué à la France. Sous notre régime actuel de centralisation, la spoliation des propriétaires fonciers deviendrait imminente. Avec un bon régime de gouvernement local, le personnel nécessaire au service ne pourrait être constitué qu'après une réforme préalable introduite dans les mœurs des propriétaires ruraux. Au surplus, sur ce point comme sur tous les autres, la réforme implique le retour à un système d'éducation qui rende à l'esprit français la faculté de subordonner l'usage de la logique aux inspirations du bon sens et de l'équité.
En attendant qu'une vraie réforme devienne possible, on atténuerait les inconvénients du régime actuel d'assistance en se rendant compte des répugnances qu'il soulève chez les ouvriers animés des meilleurs sentiments. L'étude des monographies de familles, faite personnellement par les autorités préposées à ce service, indiquerait à la longue le principe suprême de l'assistance : le secours donné à l'ouvrier par le patron qui l'emploie. Au milieu de ses immenses imperfections, le régime anglais s'approche quelque peu de ce principe en confiant l'octroi des secours à l'élite des propriétaires fonciers, qui en font les frais et qui résident près des nécessiteux. Ce but n'est point atteint
en France par les fonctionnaires des bureaux de bienfaisance, ni même par les louables sociétés dites de « Saint- Vincent-de-Paul » (V, vin, 13), composées déjeunes étudiants appelés momentanément dans nos villes. Ces nuances délicates des rapports sociaux amenés par la désorganisalion des familles et des ateliers se sont fait jour fréquemment dans le cours de mes études. A ce sujet, j'ai beaucoup appris d'un charpentier (du Devoir), vrai sage vénéré par des ouvriers d'élite, feu Agricol Perdiguier, dit Avignonnais-la-Vertu (V,ix, 17). Ainsi, par exemple, lui ayant un jour demandé son avis sur les sociétés de secours formées principalement par les étudiants parisiens, je reçus cette réponse : « Je me résigne, en constatant que la misère des ouvriers est devenue un moyen d'éducation morale pour les enfants des riches; toutefois j'aimerais mieux qu'elle fût secourue en vertu d'un droit équitable, comme sous le régime anglais. »