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LES OUVRIERS, OBJET PRINCIPAL DE LA MÉTHODE

Selon le langage ordinaire, j'appelle ouvriers les individus qui exécutent de leurs propres mains les opérations dont les produits pourvoient aux besoins usuels des sociétés. Ces personnes prennent une part prépondérante à la création des moyens essentiels de subsistance. Or ceux-ci, comme je l'ai indiqué (iv, 1 à 10 ), subissent de grandes modifications selon les lieux, les races et les temps. De là il résulte que l'organisation matérielle et morale de la population ouvrière et la nature de ses travaux forment un des traits caractéristiques de la constitution des sociétés.

Chez les races les plus simples, toutes les familles s'emploient à ce genre de travaux pour en consommer directement les produits. Aux proportions près, la famille est l'image exacte de la société. Pour connaître la constitution sociale, il suffit d'observer les moyens et le mode d'existence de la famille ouvrière. Par la nature même des choses, l'ouvrier est l'objet habituel de la méthode.

Chez les races parvenues au plus haut degré de complication, les ouvriers forment encore l'immense majorité des producteurs et des consommateurs. La minorité est représentée par deux groupes, dont l'importance est fort inégale.

Le premier groupe, relativement nombreux, comprend

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les maîtres, c'est-à-dire les propriétaires fonciers, les capitalistes et les chefs de toute sorte qui fournissent à certaines catégories d'ouvriers des instruments de travail, une direction technique dans les opérations manuelles, enfin une direction morale et un patronage qui étendent à l'atelier de travail la fonction paternelle, celle que le maître remplit au foyer domestique à l'égard de ses enfants. Ce régime de patronage a toujours joué un grand rôle dans les constitutions les plus célèbres; et, de nos jours, quand il est bien pratiqué, le maître est justement nommé patron. Chez les races agglomérées, la condition de l'ouvrier se modifie d'ailleurs à l'infini (ix, 6). Les principales nuances correspondent aux diverses situations que les ouvriers occupent dans les travaux de l'agriculture et de l'industrie manufacturière. En général, elles prennent naissance par le passage graduel de ces deux arts au commerce : tel est le cas, par exemple, chez les colporteurs, les charretiers, les bateliers et les petits marchands.

Le second groupe reste toujours rare dans les constitutions les plus solides : il comprend les familles et, parfois seulement, les individus qui, ne se rattachant pas aux catégories précédentes, s'adonnent exclusivement aux arts libéraux (iv, 11). Même lorsque les localités s'adonnent spécialement à l'exercice de ces arts, on peut encore acquérir une connaissance précise de la constitution sociale, en se bornant à étudier la population chargée des travaux manuels. Toutefois il faut alors que la méthode indique, avec tous les détails nécessaires, les rapports qui unissent l'ouvrier avec le maître et, s'il y a lieu, avec le médecin, l'instituteur, le prêtre, le personnel de la justice et de la force armée, les officiers publics de toute sorte et les autres professions libérales.

On pourrait croire, à première vue, que l'élude d'une société répartie sur un vaste territoire ne saurait être ramenée à l'observation méthodique d'un petit nombre de familles, adonnées à la pratique des principales sortes de travaux manuels. La nature de l'homme offre une diversité infinie. Les enfants issus d'un même mariage montrent, dans le choix du bienetdu mal, des tendances souvent opposées ( ni, 2 ) . Il semble donc que, dans le même lieu et la même profession, il devrait régner, à plus forte raison, de grandes ditférences entre les familles. Celte prévision n'est point justifiée par les faits. Je vais expliquer comment les bonnes constitutions sociales réussissent à effacer les inégalités que devraient amener les diversités de la nature humaine.

LES CARACTÈRES DE LA DIVERSITÉ DES FAMILLES, CHEZ LES OUVRIERS DLS RACES SIMPLES.

Les pasteurs, qui habitent les steppes contiguës à la frontière commune de l'Europe et de l'Asie, offrent des caractères tellement identiques qu'il suffit d'observer méthodiquement une famille pour les connaître toutes. Il en est de même pour les pasteurs demi-nomades des steppes de l'Atlas, qui conservent fidèlement les traditions, bien qu'ils soient en contact journalier avec des colons sortis des races les plus instables de l'Occident. Avec d'autres caractères, la même uniformité se retrouve chez les pêeheurs-côtiers des rivages polaires de la Scandinavie, où les agriculteurs, repoussés par la rigueur du climat, ne viennent guère compliquer l'état de la population. Dans ces trois régions, les familles conservent l'uniformité traditionnelle et la paix par les liens du sang ou

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par des rapports habituels de voisinage, bien que, là comme ailleurs, les jeunes générations se montrent fort disposées à la discorde et à la nouveauté.

Partout, chez ces races simples, les inclinations vicieuses de l'enfance et de la jeunesse sont domptées par les familles, solidement appuyées sur le Décalogue et sur les coutumes qui en sont dérivées à l'aide du temps. Trois traditions principales défendent, contre l'esprit de nouveauté des femmes et des enfants, l'œuvre de paix et de stabilité transmise par les ancêtres. En premier lieu, le chef de famille met peu à peu à l'épreuve, puis s'associe le futur héritier, qu'il choisit au milieu d'une nombreuse génération de frères et de sœurs pour les gouverner1. Ainsi élus par l'autorité la plus compétente, l'héritier et son conjoint sont dressés à l'exercice de l'autorité domestique, jusqu'à ce qu'ils aient un jour à choisir, parmi leurs propres enfants, de concert avec les parents parvenus à la vieillesse, l'héritier d'une nouvelle génération. Formés sous un tel régime, les chefs de famille ont l'expérience, le discernement, l'ascendant moral et l'autorité effective nécessaires pour réprimer dans la jeunesse et jusque dans l'âge mûr2 les manifestations du vice originel. En deuxième lieu, les familles sont éparsessur dévastes territoires : les membres n'ont guère entre eux de contacts habituels; et, en conséquence, les chefs peuvent aisément protéger la jeunesse contre la corruption qui pourrait

1. Ainsi La Bible (Genèse, xxvii, 29) place dans la bouche d'Isaac mourant ces paroles, qu'il adresse à son héritier Jacob :

« Soyez le seigneur de vos frères, et que les enfants de votre mère s'abaissent devant vous. » — A son tour, Jacob, ayant appelé ses enfants autour de lui à sa dernière heure, « bénit chacun d'eux, en leur donnant les bénédictions qui leur étaient propres. » {lb., xlix, 28.)

2. J'ai exercé, en Sibérie, pendant vingt années une haute direction sur une de ces races simples qui ont pour fondements le Décalogue et l'autorité paternelle. J'ai dû demander parfois à des hommes de quarante ans leur avis sur

naître accidentellement chez les voisins . En troisième lieu enfin, les pères ne sont point désarmés en présence des défaillances qui se produiraient au sein même de leurs familles. Ils ne sont guère en présence de natures vicieuses ou rebelles; mais ils rejettent au loin, en s'aidant d'un judicieux régime d'émigration, les individus qui se montrent les moins aptes à fortifier la paix intérieure.

LES CARACTÈRES DE LA DIVERSITÉ DES FAMILLES, CHEZ LES OUVRIERS DES RACES COMPLIQUÉE?.

Le besoin de paix et de stabilité existe pour les races compliquées comme pour les races simples, et il y est satisfait par les mêmes moyens. Chez les unes comme chez les autres, la société se compose, non d'individus isolés et indépendants, mais de familles. Le problème de la paix a toujours le même objet : empêcher les individus de céder aux tendances qui les portent à répandre autour d'eux la discorde. Il est résolu en grande partie pour le corps social, s'il l'est pour la famille; et la solution est la même pour chacune de ces unités sociales, quelle que soit la simplicité ou la complication de l'ensemble. La paix intérieure de la famille ne peut être assurée que par la réunion harmonieuse des trois conditions indiquées cidessus (2) : l'institution de l'héritier le plus capable de

les questions délicates que soulève l'organisation des grands ateliers métallurgiques et des mines qui les alimentent. J'ai constaté, en général, que, dans ce cas, les praticiens d'une aptitude éprouvée ne se hasardaient point à répondre avant d'avoir consulté leurs pères. Chez les races compliquées de l'Occident, et surtout en France, j'ai trouvé la disposition d'esprit opposée parmi les hommes de vingt ans. Cette disposition prend sa source dans la confiance exagérée que l'opinion accorde à l'enseignement scolaire (îv, 3) ; mais elle n'est nullement justifiée par les résultats.

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perpétuer, à chaque génération, la stabilité et la paix dans le foyer domestique, l'atelier de travail et le voisinage; l'ascendant moral et l'exercice journalier de l'autorité paternelle, assurés par la coutume et respectés par la loi écrite; l'organisation d'un régime régulier d'émigration qui retienne au foyer, à l'atelier, à la commune, à la province et à l'État les membres les plus utiles de chaque génération, en destinant, comme je l'ai dit, aux colonies ceux qu'inspire le moins l'esprit de paix.

Le problème social ne varie pas, mais les solutions ne sont point uniformes. Elles se modifient dans les détails, sinon dans le principe, à mesure que les familles s'agglomèrent. Plusieurs causes concourent à faire naître les principales inégalités : les familles ne sont plus vouées à une seule profession, comme chez les races uniquement composées de pasteurs et de pêcheurs-côtiers; les professions qui se multiplient ne portent pas également les familles à l'ordre moral et, par suite, à la paix ou à la stabilité (iv, 2 au); enfin, dans chaque profession, les situations tendent, par la force des choses, à devenir fort inégales sur un territoire complètement occupé et chez une race qui accumule les richesses.

C'est ce qui a lieu, par exemple, dans l'agriculture, qui est l'industrie dominante de la plupart des races sédentaires. Deux causes principales tendent à former dans cette profession une hiérarchie de familles. La situation qui se constitue tout d'abord dans les meilleures conditions sociales est celle des « paysans » ; et le territoire se subdivise naturellement en domaines comprenant l'espace de terre que chaque famille peut cultiver avec les bras de ses membres et de ses serviteurs. Cet état normal du territoire agricole se modifie, dès l'origine ou à l'aide du temps, s'il existe dos familles riches. Celles-ci, en effet, acquièrent

souvent plus de territoire qu'elles n'en peuvent ellesmêmes cultiver. Elles concèdent le surplus à des tenanciers, et elles vivent avec le produit des redevances payées en échange de cette concession. Enfin, elles sont portées vers les professions libérales exercées gratuitement : vers celles qui, étant utiles à la localité, leur assurent un ascendant moral classé par l'opinion au-dessus des profils matériels. D'un autre côté, le paysan, tout en organisant l'émigration des membres surabondants de sa famille, est porté a en établir quelques-uns près de lui, en qualité de « bordiers ». Cette situation est fort commune dans les districts agricoles, parce qu'elle répond à des convenances permanentes. Le bordier a pour domaine une habitation entourée de petites dépendances agricoles, répondant à quelques uns des besoins usuels de sa famille; il est d'ailleurs utile au grand propriétaire et aux paysans du voisinage, en leur fournissant des domestiques et des ouvriers supplémentaires pour divers travaux, et surtout pour les récoltes.

Celte diversité croissante des professions et des situations sociales complique toujours le problème de la paix; et elle en rend la solution plus difficile. Même en ce qui touche l'autorité paternelle, l'un des fondements essentiels de toute constitution, les conditions de la prospérité sont amoindries. Il est clair, par exemple, que le bordier, absorbé par le travail matériel, et soumis, avec ses enfants, à la volonté de plusieurs maîtres, n'offre pas à la société les mêmes garanties que le pasteur. Comme je l'ai souvent indiqué (VI, In. 3), les sociétés primitives, en passant de la simplicité à la complication, ont toujours suppléé à l'impuissance de certains pères de famille au moyen de deux institutions nouvelles : ils ont confié à des clergés et à des gouvernants le devoir de remédier aux défail-

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lances accidentelles; ils ont assuré, pnr les principes de la religion et de la souveraineté, la paix de Dieu et la paix du souverain. Cette solution a été toujours nécessaire; et, à l'époque où commencèrent mes travaux (1,5), j'ai eu le bonheur de trouver chez les races compliquées de la plaine saxonne (III, 111, 19) une prospérité égale a celle des populations simples de la Norwége et de l'Orient.

COMMENT l/OBSEP.VATION DE QUELQUES FAMILLES FOURNIT LE CRITERIUM DES BONNES ET DES MAUVAISES CONSTITUTIONS

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