‹ La méthode sociale; abrégé des Ouvriers européensChapitre 44 sur 114 · SOCIALES · texte numérisé non relu

SOCIALES

Lorsque, en 1828, je conçus le dessein de résoudre la question sociale qui se posait bruyamment autour de moi, je m'engageai tout d'abord dans la voie qui m'a conduit à la solution indiquée dans cet ouvrage (1, 4). Cette solution me resta longtemps cachée; et je fus d'abord désappointé en constatant qu'en ce qui touche la netteté des conclusions, la méthode d'observation se montrait, dans la science sociale, moins féconde que dans les sciencas physiques. J'étais même découragé à l'aspect d'un résultat inattendu : je voyais des peuples qui tantôt prospéraient et tantôt souffraient sous les mêmes formes de religion et de souveraineté. Je me trouvais donc dans l'impossibilité de satisfaire aux préoccupations des partis politiques, qui attribuent à l'une de ces formes une supériorité absolue, indépendante du caractère des populations. Je persévérai néanmoins dans mes recherches, car, en ce qui touche les grands intérêts sociaux, mon esprit se refusait également à recevoir des opinions non motivées ou à rester dans le doute, sans rechercher le vrai. Je trouvais une approbation, évidemment désintéressée, dans les collabo-

rateurs qui voulaient bien partager les fatigues de mes voyages. J'étais spécialement secondé par les Autorités sociales que j'avais vues à l'œuvre, faisant régner le bonheur dans leur foyer domestique, leur atelier de travail et leur voisinage. Je trouvais d'ailleurs, dans les études sociales, une diversion agréable à des travaux techniques, uniformes et absorbants. Enfin, après quelques années d'efforts soutenus, ma conception première sur la méthode, qui ne m'avait été inspirée que par la raison et l'analogie, commença à se confirmer par les résultats. Sans arriver encore à une conclusion précise, j'entrevis que les populations, satisfaites ou mécontentes de leur sort, pensaient et agissaient différemment sur plusieurs points essentiels; qu'en conséquence elles me révéleraient, tôt ou tard, le secret des peuples heureux. C'est ce qui arriva quand la révolution de 18i8 m'eut amené à faire un nouvel effort pour tirer, des observations de vingt années, les conclusions que réclamaient mes amis consternés (1,5). En rapprochant de nouveau les faits observés, je vis que la question sociale était obscurcie, au lieu d'être éclairée, par les partis politiques. Or, dès que je me fus placé à ce point de vue, les vérités suivantes m'apparurent dans tout leur jour.

Partout le bonheur consiste clans la satisfaction de deux besoins principaux, imposés absolument par la nature de l'homme. L'importance en a été signalée par toutes les grandes races; et ils sont mentionnés dans les demandes placées en tête de la principale prière des chrétiens (iv, 2). Le premier est la pratique de la loi morale, liée à la croyance que cette loi, émanée de Dieu, est le complément de la création matérielle de l'homme, le correctif nécessaire des inconvénients attachés au don du libre arbitre. Le second est la jouissance du pain quotidien. Chez

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les races prospères, ces besoins sont assurés par la constitution essentielle : par les deux éléments fondamentaux et permanents, le Décalogue éternel et l'autorité paternelle; par les cinq éléments variables : les rites de la religion1, l'organisation de la souveraineté et les trois formes de la propriété foncière.

La méthode des monographies fournit, à tout homme qui prend la peine de l'appliquer, le moyen de savoir quelle part est faite aux deux besoins correspondant à la vie morale et à la vie matérielle de chaque famille. Elle lui démontre la permanence des deux éléments fondamentaux de la constitution essentielle chez les peuples prospères. Enfin elle le met à même de constater les formes diverses que les cinq éléments variables prennent chez ces mêmes peuples, selon la nature spéciale des hommes et des lieux. Depuis un demi-siècle, beaucoup d'observateurs nommés dans les tomes II à VI des Ouvriers européens et dans les tomes I à V des Ouvriers des deux mondes ont souvent appliqué la méthode à toutes les régions de l'Europe et à beaucoup d'autres contrées du monde. Ils ont trouvé dans ces travaux assez de lumières pour échapper au joug des nouveautés contemporaines et pour revenir à l'intelligence

4. « Si Numa entroprint do conformer à ce project la dévotion de son peuple, l'attacher à une religion purement mentale, sans objet prtfix et sans meslange matériel, il entreprint chose de nul usage : l'esprit humain ne se sçaurait maintenir, vaguant en cet infini de pensées informes ; il les luy fault compiler en certaine image à son modèle. La majesté divine s'est ainsi, pour nous, aucunement laissé circonscrire aux limites corporels : ses sacrements supernaturels et célestes ont des signes de notre terrestre condition : son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles; car c'est l'homme qui croit et qui prie. Je laisse à part les aultres arguments qui s'emploient à ce subject; mais à peine me feroit-on accroire que la veue de nos crucifix et peincture de ce piteux spectable, que les ornements et mouvements cérémonieux de nos églises, que les voix accomodées à la dévotion de nostre pensée, et cette esniotïon des sens, n'eschauffent l'ame des peuples d'une passion religieuse de très utile effect. » (Montaigne : Essais, 11, xn.)

des grandes traditions de l'humanité. En ce qui touche les deux lois suprêmes du bonheur et les deux éléments fondamentaux de la constitution, les observateurs scrupuleux se sont trouvés convaincus, par l'étude d'une seule monographie, poursuivie pendant de longs mois dans quelque voisinage rural d'un peuple prospère, simple ou compliqué. En ce qui concerne les cinq éléments variables de la constitution, ils ont entrevu la convenance d'étendre leurs études à plusieurs professions et aux divers degrés des hiérarchies professionnelles; mais, après avoir réuni trois ou quatre monographies, ils ont toujours constaté que la poursuite des mêmes études ne conduisait à aucun résultat nouveau. C'est dans la concordance et la généralité des résultats donnés par un petit nombre de monographies que résident la simplicié et, partant, l'utilité pratique de la méthode.

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