LES MONOGRAPHIES DE FAMILLES OUVRIÈRES
l'idée maitressse des monographies.
J'ai indiqué, dans ce qui précède, les restes de prospérité qui existent en Europe, les maux qui désolent l'Occident et le principe de la méthode qui fournit sûrement le remède. Je vais maintenant exposer les particularités nombreuses de cette méthode; mais, pour en simplifier la description, je rappellerai le fait dont dérivent l'idée maîtresse et le moyen d'exécution des monographies de familles. Enfin, je terminerai ce chapitre en décrivant le cadre dans lequel les faits recueillis par une observation directe doivent être méthodiquement classés.
Le mal a toujours régné dans le monde : de loin en loin, il s'est révélé par de grandes crises; et on a souvent réussi à les guérir. Ce qu'il y a de nouveau en Occident, c'est le caractère pernicieux des fléaux déchaînés par les trois faux dogmes ; c'est surtout la division qui s'est répandue jusque dans la première unité sociale, la famille ; c'est ce morcellement infini de sentiments et d'intérêts qui ne permet plus aux esprits de se concerter au sujet des moyens locaux de guérison. Heureusement l'union des esprits subsiste dans des régions nombreuses de l'Orient et du Nord et, même en Occident, dans certaines oasis de paix sociale (iv, s). On peut, sans sortir de l'Europe, observer directement des peuples heureux ou malheureux. L'élude comparée de leurs constitutions so-
ciales fournit donc les symptômes de la santé ou de la maladie et, par suite, les moyens de guérison. D'un autre côté, les peuples se composent non d'individus, mais de familles : le travail d'observation, qui serait vague, indéfini et sans conclusions possibles, s'il devait s'étendre, dans une localité, aux individus de sexe et d'âge différents, devient précis, limité et concluant, dès qu'il a pour objet les familles. C'est dans ce fait évident, fondé sur la nature de l'unité sociale, que réside l'efficacité pratique des monographies de familles.
l'exécution des monographies.
Cependant les conséquences de cette conception première ne s'offrirent pas d'abord à mon esprit avec toute leur évidence. Aujourd'hui même, bien que l'enseignement de la méthode d'observation soit régulièrement institué, bien que des résultats nombreux soient mis sous les yeux des élèves, ceux-ci ont encore quelque peine à comprendre comment la connaissance complète d'une localité étendue peut être donnée par l'étude d'un nombre très limité de familles ouvrières. Mais en fait, quand, sur ce point, les doutes se présentent à l'esprit, ils sont levés promptement pour l'observateur qui a pu consacrer une entière saison d'été à l'étude d'une petite province dont la langue lui est connue. Depuis 1839, époque à laquelle le cadre des monographies a' été construit dans ses détails essentiels, vingt amis, après s'être soumis à cette épreuve, sont arrivés spontanément à confirmer, sous ce rapport, mes propres conclusions.
Une seconde difficulté, qui se rapportait, non plus aux résultats du travail, mais aux movens d'exécution, s'offrit
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ensuite à ma pensée. Les détails nombreux qui sont énumérés dans les chapitres suivants, et qui figurent dans le cadre de toutes les monographies, ne peuvent être recueillis que par une longue et minutieuse enquête. Pour la mener à bonne fin, l'observateur doit pénétrer dans toutes les parties de l'habitation : inventorier les meubles, les ustensiles, le linge et les vêtements; évaluer les immeubles, le montant des sommes disponibles, les animaux domestiques, le matériel spécial des travaux et des industries et, en général, les propriétés de la famille; estimer les réserves de provisions; peser les aliments qui entrent, selon la saison, dans la composition des divers repas ; enfin suivre, dans leurs détails, les travaux des membres de la famille, tant au dehors qu'à l'intérieur du ménage. L'étude des travaux domestiques offre parfois à l'observateur une complication infinie; et tel est le cas précisément pour les races les plus simples, qui cultivent les matières textiles, fabriquent elles-mêmes leurs vêtements et produisent jusqu'au savon qu'exige le blanchissage de ces vêtements (II, i, 16,c-e f-g). Des investigations encore plus délicates sont celles qui se rapportent à la vie intellectuelle et morale, à la religion, à l'éducation, aux récréations, aux sentiments de parenté et d'amitié, aux rapports avec les patrons, les associés, les domestiques et les apprentis, enfin aux particularités concernant l'histoire de la famille. Toutefois cette dernière tâche est plus facile à remplir qu'on ne peut le prévoir au premier aperçu : car les ouvriers se plaisent, en général, à se reporter aux souvenirs de leur enfance, à parler de leurs « anciens », à raconter les traditions des voisinages; et ils s'étendent volontiers sur ces divers sujets sans attendre les questions de leur hôte. Les Autorités sociales de la localité peuvent d'ailleurs compléter ces renseignements, soit pour le présent,
par leurs propres observations, soit pour le passé, par les « papiers-journaux » que leur ont souvent laissés leurs ancêtres1. On aurait pu craindre, au premier aperçu, que de telles recherches ne prissent parfois, aux yeux des intéressés, le caractère d'une inquisition intolérable.
D'un autre côté, l'observateur, transporté au milieu d'un monde qui lui est inconnu, est d'abord peu apte à comprendre la destination des objets, l'enchaînement des travaux, le vrai sens des idées, l'expression précise des sentiments. Il doit donc adresser d'innombrables questions à la famille observée; et il devient ainsi pour elle l'occasion d'une perte de temps (II, 1,24). La difficulté grandit encore dans les cas fréquents où l'observateur, pour faire son enquête, doit employer une langue étrangère modifiée par des patois locaux. 11 est donc à prévoir que des questions aussi multipliées peuvent imposer une grande fatigue cérébrale à des personnes non exercées à la réflexion et peu aptes à coordonner leurs idées.
Une longue expérience a démontré que ces craintes et ces prévisions ne sont pas fondées; du moins la nature
'I. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres traits de la vie nationale de notre race, xWontaigne est un des guides les plus sûrs que les Français puissent suivre à notre époque de vice et d'erreur. Élevé dans une maison où les traditions de la constitution essentielle étaient solidement établies, il avait compris l'utilité des papiers-journaux de son père. Il n'a point, il est vrai, recommandé cette coutume par sa pratique : il entrevoyait peut-être qu'à une époque où l'erreur et l'esprit de violence envahissaient les familles, les papiers-journaux deviendraient un moyen d'y perpétuer ces dangereuses traditions. En ce qui touche la coutume des papiers-journaux, le sage du Périgord a écrit : « En la police œconomique, mon père avait cet ordre,... qu'oultre le registre des négoces du ménage... il ordonnait, à celui de ses gents qui lui servait à escrire, un papier-journal à insérer toutes les survenances de quelque remarque, et, jour par jour, les mémoires de l'histoire de sa maison... « Quand « feut entamée telle besongne, quand achevée... Nos voyages, nos absences, « mariages, morts... changement des serviteurs principaux... » Usage ancien que je treuve bon à refieschir, chascun en sa chascunière; et me treuve un sot d'y avoir failli. » (Montaigne : Essais, I, xxuv.)
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même du travail a toujours fourni le moyen de les dissiper. Depuis l'époque de mon premier voyage (1,5), j'ai entrepris l'élude de trois eents monographies, et je n'ai point manqué une seule fois de les terminer à ma complète satisfaction et à celle des familles observées. Il est même arrivé souvent que mon départ a été une cause de regret, parfois même une sorte de deuil pour tous les membres de la famille. Les nombreux collaborateurs signalés dans cet ouvrage ont constaté les mêmes faits et recueilli les mêmes témoignages d'affection. Ce succès permanent m'a d'abord étonné, et je me suis demandé s'il devait être attribué à quelque qualité qui m'était propre. Je n'ai pas lardé à être fixé sur ce point. Le succès est assuré par la nature même de la méthode; il a pour cause l'évidence même des difficultés signalées. Même sans en être averti, tout observateur intelligent comprend la nécessité de recourir aux moyens suivants pour gagner le bon vouloir des familles. Ne point brusquer une enquête qui a tout au moins le défaut d'être insolite, sauf à en abréger, s'il est possible, les préliminaires, en se plaçant sous la recommandation d'une autorité prudemment choisie. S'assurer d'abord la confiance, puis la sympathie de la famille, en lui faisant connaître le but d'utilité publique et la pensée de dévouement qui inspirent l'observateur. Soutenir l'attention des assistants par des récits qui puissent les intéresser. Les dédommager, par des indemnités pécuniaires, des pertes de temps que l'enquête leur impose. Louer avec discernement la sagesse des hommes, la grâce des femmes, la gentillesse des enfants, et distribuer judicieusement à tous de petits cadeaux.
Mais tous ces éléments de succès restent stériles ou deviennent même nuisibles, s'ils ne sont pas fécondés par la vertu maîtresse de l'observateur : le respect de la science.
224 LIVRE II. — r.A DESCRIPTION DE LA METHODE.
La méthode d'observation pour le faux savant, comme la logique pour le sophiste, peut devenir un moyen de corruption. Toutefois, en matière de science sociale, l'observation appliquée à des faits permanents offre des garanties d'exactitude qui n'existent pas dans le pur raisonnement appliqué aux faits variables de la vie privée ou de la politique. Une population mal observée conserve en elle-même tous les éléments d'une contre-enquête décisive : l'erreur propagée par l'ignorance ou la mauvaise foi peut toujours être réfutée au moyen d'une monographie due à l'enquête d'un vrai savant.