CH. IX. — LES MONOGRAPHIES DE FAMILLES OUVRIÈRES
Les éléments du règne minéral n'offrent plus guère que dans les volcans le mouvement qu'ils conservent dans les astres lumineux, et ils constituent seulement quelques centaines d'espèces. Les familles, c'est-à-dire les unités sociales distinctes qui constituent l'humanité, se comptent par millions. Chacune d'elles est composée de plusieurs individus. Chaque individu a une existence propre où se manifestent sans cesse des phénomènes de mouvement et de vie infiniment complexes. Enfin, l'existence des individus est également modifiée à l'infini par l'impulsion qu'impriment à chacun les institutions de la société. Les faits qui se rattachent à la connaissance de l'espèce minérale et de la famille humaine offrent donc les termes extrêmes de simplicité et de complication que la pensée peut concevoir. Cette dissemblance implique un contraste dans les moyens d'étude, mais elle n'exclut pas l'analogie dans les moyens de vérification.
En effet, comme on peut le constater en étudiant les monographies publiées dans les Ouvriers européens , tous les actes qui constituent l'existence d'une famille d'ouvriers aboutissent, plus ou moins immédiatement, à une recette ou à une dépense. Or il est dans la nature des choses que la recette d'une famille, évaluée en argent, soit rigoureusement égale aux évaluations réunies de la dépense et de l'épargne. Il résulte de là qu'un observateur possède la connaissance complète d'une famille, lorsque, ayant analysé tous les éléments compris dans les deux parties du budget domestique, il arrive à une correspondance exacte entre les deux totaux.
Ce principe de la méthode semble, au premier aperçu, réduire la science sociale à l'étude des éléments matériels de la vie humaine. En réalité il conduit, par la voie la plus directe, au résultat opposé. Le rapprochement des
budgets domestiques jette sou-vent sur cette vérité une évidence saisissante. Souvent, en cette matière, un seul chiflïe dit plus qu'un long discours. Ainsi, par exemple, on ne peut conserver aucun doute sur la dégradation du débardeur de la banlieue de Paris, quand on a appris, par la lecture de sonbudget (YI,ix,i5), qu'il dépense annuellement 185 francs, soit 12 pour 100 de sa recette, pour s'enivrer au cabaret, tandis qu'il ne consacre pas un centime à l'éducation morale de ses cinq enfants âgés de h à lk ans.
Si-
LES DEUX FILS CONDUCTEURS DANS LA RECHERCHE DES CONDITIONS PRINCIPALES DU BONHEUR OU DU MALHEUR.
On ne saurait toutefois, sans tomber dans un excès de laconisme, concentrer la description d'une famille dans le budget de ses recettes et de ses dépenses. Souvent, comme je l'ai dit ci-dessus, un chiffre suffit pour suggérer une conclusion importante aux lecteurs qui sont enclins à la réflexion; mais cette disposition des esprits n'est point universelle. Pour choisir les faits qui doivent être mis en relief dans les monographies, il faut éviter les excès de concision, qui laisseraient ignorer les conclusions principales au lecteur peu attentif; mais il faut surtout lui épargner les excès de prolixité, qui absorberaient inutilement la dose d'attention qu'il veut bien accorder à l'étude. La vie matérielle, intellectuelle et morale de la plus simple famille comprend des détails innombrables. Dans ses investigations, l'observateur doit, autant que possible, les embrasser tous; mais, dans la description, il est tenu de négliger les particularités peu utiles à l'objet spécial de la méthode, à l'œuvre de la réforme sociale.
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Il doit craindre de s'égarer au milieu des détails qui se rattacheraient plus spécialement à l'œuvre du romancier. Pour sortir du labyrinthe où l'a engagé la complication des fa i ts qu'il a accumulés, l'auteur doit avoir toujours en vue les deux besoins essentiels que les classes dirigeantes satisfont à tout prix dans une constitution où règne la paix sociale. Pour arriver sûrement à la conclusion de son étude, il a deux fils conducteurs infaillibles, s'il a observé, dans tous ses détails, la situation de la famille en ce qui concerne la connaissance de la loi morale et la jouissance du pain quotidien. Il est toujours en mesure de démontrer que la famille souffre ou prospère, selon que ces deux conditions essentielles du malheur ou du bonheur sont absentes ou conservées. Ces détails apparaissent très nettement dans les chiffres qui constituent la partie essentielle de la monographie, c'est-à-dire dans le budget domestique. Néanmoins ils doivent, en outre, être développés avec les détails nécessaires, dans toutes les parties du texte qui s'y trouve annexé.