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ET LE BUDGET DES RECETTES

AVEC LES PRINCIPAUX ARTICLES DE CE BUDGET

LES QUATRE SOURCES DE RECETTES : PROPRIÉTÉS, SUBVENTIONS, TRAVAUX SPÉCIAUX, INDUSTRIES DOMESTIQUES.

Les personnes qui n'ont observé que dans les grandes villes de l'Occident la condition des ouvriers ne se font guère une idée de la multiplicité des ressources qui leur sont acquises dans les autres régions. Elles ne soupçonnent donc pas l'extension que doit prendre, dans une méthode générale d'observation, le cadre du budget des recettes d'une famille. Deux causes principales expliquent cette diversité des recettes. En premier lieu, ceux qui emploient les ouvriers ont recours à une multitude de combinaisons pour rétribuer leurs services. Ils payent leur temps ou leurs produits, tantôt en proportion des besoins des familles ouvrières, tantôt en proportion du travail accompli. En second lieu, les ouvriers occupent des situations fort différentes, selon les traditions qu'ils ont reçues, les professions qu'ils exercent, les localités qu'ils habitent. Tantôt ils ne remplissent dans la constitution du pays que des fonctions subordonnées; tantôt, au contraire, ils forment exclusivement le corps même de la société. Souvent ils joignent a leur qualité principale celle de propriétaire, de tenancier ou de chef de métier. Il résulte de là qu'ils cumulent, avec la rétri-

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bu lion due au travail professionnel, diverses sortes de revenus et de bénéfices.

Les ouvriers-domestiques (îx, g) forment la seule catégorie pour laquelle le budget des recettes se réduise habituellement a des éléments peu nombreux. Dans la plupart des cas, en effet, on n'a guère à considérer que des allocations annuelles de nourriture, de logement et de vêtement, attribuées à un célibataire et complétées par une rétribution annuelle en argent. Cependant, môme dans ces conditions, l'étude d'un système de rétribution proportionnel aux besoins ne laisse pas que de donner lieu à une certaine complication. D'ailleurs, quelques circonstances particulières, intimement liées à la tradition locale, introduisent parfois une certaine variété dans le budget des célibataires domestiques. C'est ce qui a lieu, par exemple, pour le Pen-ty ou journalier agriculteur de la basse Bretagne (IV, vu). Placé d'abord en qualité de domestique chez un patron, il est autorisé par la coutume locale à posséder deux vaches qu'il élève et exploite à son profit. En vertu de cette coutume, le patron est tenu de nourrir, à titre gratuit, les vaches du domestique avec les autres bêtes de son troupeau. Ces animaux et les produits qu'en obtient le domestique constituent des articles importants de son budget et l'aident à s'établir plus tard, comme Pen-ty ou chef de ménage, dans une borderie. Aucune complication de ce genre ne se présente dans l'existence du charbonnier carinthien (IV, i, 19); et le tableau qui le concerne représente le terme extrême de simplicité dans l'existence des domestiques célibataires de l'Occident. Dans le Nord et dans l'Orient, au contraire, et en général dans les contrées où l'organisation traditionnelle des premiers âges s'est conservée avec les anciennes mœurs, les ouvriers domestiques ont une

existence plus complexe. Celle complication est due généralement à deux causes principales : les domestiques sont admis au mariage près de la famille du patron; ils se rattachent en outre plus ou moins, par leurs occupations accessoires, à la catégorie des tenanciers ou des chefs de métier. Tel est le cas, par exemple, pour les ouvriers-domestiques de la Scandinavie, de la Russie et de la Turquie. Souvent ils entreprennent à leur propre compte, au moyen d'instruments de travail fournis par les patrons, de petites cultures, des élevages d'animaux, des fabrications d'étoffes ou de vêtements, et diverses industries ayant pour objet ou pour moyen la chasse et la pêche. Ils s'adonnent même à des opérations de transport, d'échange et de spéculation. Cependant, comme, dans tout état de choses, les ouvriers-domestiques doivent consacrer au service de leur patron la majeure partie de leur temps, ils ne peuvent jamais donner une grande importance à ces entreprises, quelque variées qu'elles puissent être. Cette nécessité imprime donc à leurs recettes un caractère de simplicité que la méthode met en évidence et qui distingue tout d'abord ces ouvriers des cinq autres types. 11 suffit de jeter un coup d'oeil sur les diverses monographies pour apprécier la différence qui existe, sous ce rapport, entre l'ouvrier-domestique déjà cité (IV, 1,19) et le salarié ordinaire (III, 11,14). La différence est encore plus tranchée lorsqu'on prend pour l'autre terme de comparaison un ouvrier-tenancier (IV, 111,14), un chef de métier (IV, iv, 14) ou un propriétaire (VI, m, 14).

Le cas le plus simple qui puisse se présenter pour les ouvriers chefs de ménage (e) serait celui où la famille tout entière vivrait exclusivement du salaire accordé à son chef pour une seule sorte de travail, en proportion

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des journées fournies. Le budget des recettes ne comprendrait alors qu'un seul article. Pour l'établir, il suffirait de connaître, d'une part, la quantité de travail, c'est-à-dire le nombre des journées livrées par l'ouvrier et, de l'autre, la rétribution accordée pour chaque journée. Plusieurs écrivains, qui ont traité la question des salaires, semblent avoir admis implicitement que les populations européennes étaient composées de familles ainsi constituées. Ils ont été conduits à de graves erreurs. Cette organisation de la famille est fort rare, si toutefois elle existe; et, pour ma part, je n'ai jamais réussi à la découvrir.

Ordinairement les autres membres de la famille, la femme, les enfants et les vieux parents faisant partie du ménage, se livrent eux-mêmes au travail et en tirent des rétributions qui concourent au bien-être commun. En outre, les membres les plus actifs, le père, la mère et les adolescents, entreprennent habituellement, en dehors de leur profession spéciale, plusieurs sortes de travaux. Ainsi, par exemple, pour certaines familles décrites dans les Ouvriers européens, on compte une dizaine d'industries supplémentaires. On comprend que l'analyse du salaire attribué à ces industries introduise dans le budget des recettes une assez grande complication.

D'un autre côté, je n'ai guère observé, en Europe, des familles vivant exclusivement du salaire attribué à leurs membres. On peut môme regarder comme exceptionnels les cas dans lesquels la famille ne cumule pas, avec les salaires, des ressources dérivant des trois autres sortes de recettes qu'il a paru nécessaire de distinguer dans le budget des ouvriers européens, savoir : les revenus des propriétés, les produits des subventions et les bénéfices des industries domestiques. Ces dernières recettes deviennent souvent la principale source du bien-ôlre de la

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famille. Il existe même, en Orient, des populations ouvrières dont la langue usuelle ne peut exprimer, par aucun équivalent, le genre de rétribution que le mot salaire exprime dans l'Occident.

L'institution du salaire, c'est-à-dire de la rétribution proportionnelle au travail accompli, ne peut naître, en effet , que sous le système moderne des engagements momentanés (ix,c). Tant que la permanence des engagements, forcés ou volontaires, préside aux rapports du maître et de l'ouvrier, il est absolument indispensable que la jouissance du pain quotidien soit garantie à ce dernier. Sous ces deux systèmes, la rétribution, quelle qu'en soit la nature, est nécessairement proportionnelle aux besoins de la famille entière. C'est ainsi que s'expliquent les sentiments de stabilité et de paix qui régnaient sous l'ancien régime européen. La même nécessité n'est plus reconnue sous le régime moderne : la paix sociale est donc compromise. D'ailleurs, les populations ne sont pas assez élevées en intelligence et en moralité pour se suffire à elles-mêmes. Toutes les langues de l'Orient, et précisément celles où le mot salaire fait défaut, ont pour exprimer la rétribution proportionnelle aux besoins de la famille une expression spéciale qui a disparu dans les langues modernes de l'Occident.

La coutume fixe d'une manière invariable, dans chaque groupe agricole ou manufacturier, la quantité des objets qui entrent dans la consommation régulière d'une famille. D'un autre côté, le prix de ces objets varie souvent, selon les saisons et les années. On comprend donc que la rétribution composée d'objets en nature offre plus de sécurité aux familles que celle qui est fixée par une somme d'argent. On s'explique ainsi que les salaires en argent, habituels en Occident, donnent lieu à des diffi-

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cultes, tandis qu'il ne s'en présente guère pour les rétributions en nature, qui sont d'un usage plus fréquent dans l'Orient et le Nord. La langue française n'a plus, à ma connaissance, une expression propre pour désigner toutes les rétributions fondées sur ce dernier principe. J'emploierai donc dans ce but le mot subvention^ qui, parmi ses acceptions diverses, comprend le sens spécial que j'ai adopté dans cet ouvrage. Sous ce nom, je désignerai dorénavant toutes les allocations d'objets en nature, qui, ne se mesurant point à la quantité de travail accompli, ne peuvent être considérées comme un salaire. La subvention est ordinairement établie en raison des besoins de la famille; elle est accordée, soit invariablement chaque année, soit seulement lorsque des besoins spéciaux se manifestent; elle ne prend pas fin, en général,quand le travail est suspendu ou ralenti par des crises commerciales, par la maladie, par les infirmités précoces de l'ouvrier, ou par toute autre cause indépendante de la volonté de ce dernier. Souvent môme le bienfait des subventions continue à s'étendre sur la femme, les enfants et les vieux parents, en cas de mauvaise volonté ou d'inconduite notoire du chef de famille.

Les salariés, chefs de ménage des diverses catégories, ceux surtout qui, par leur application au travail et leur tempérance, commencent à se rattacher a la classe des propriétaires, bornent rarement leur activité aux travaux qu'ils accomplissent pour le compte d'un patron : ordinairement ils entreprennent, pour leur propre compte, les divers genres d'industries, signalées plus haut comme une ressource exceptionnelle pour les ouvriers-domestiques. Ces industries sont presque toujours exercées avec le concours de tous les membres de la famille. Leur importance, dans la constitution économique du pays, con-

sisie précisément en ce qu'elles créent des moyens de travail pour la femme, les enfants et les vieux parents. Parfois même ces industries accessoires sont exclusivement exercées par ces derniers, lorsque l'ouvrier chef de la famille est excité par son propre intérêt ou obligé par d'autres convenances à consacrer tout son temps aux travaux de sa profession. Les industries que les familles entreprennent dans ces conditions offrent une variété dont on n'aurait pu se rendre compte avant d'avoir étudié, dans les moindres détails de leur existence, des ouvriers appartenant aux principales régions de l'Europe. Le lecteur en prendra aisément une idée en parcourant rapidement les énumérations consignées dans les monographies, a la ive section du budget des recettes. L'exercice des industries absorbe souvent un temps considérable, surtout pour les catégories supérieures d'ouvriers; il donne toujours lieu, même pour les types inférieurs, à des revirements nombreux d'argent et de matières : le budget prendrait une forme très compliquée, si l'on devait y faire figurer toutes les receltes et toutes les dépenses qui se rattachent à ces industries. Pour éviter cet écueil, on a mentionné uniquement, en regard de la désignation de chaque industrie, le bénéfice net que la famille en obtient. On a d'ailleurs conservé à la méthode toute la rigueur qu'on en doit attendre, en renvoyant aux comptes annexés les détails du calcul de ce bénéfice.

Les ouvriers chefs de ménage ne prennent pas seulement les caractères de salariés ou de chefs de métier : souvent, en outre, ils s'élèvent à la condition de propriétaires (ix,c). Us tirent de la possession d'une propriété immobilière plusieurs espèces de revenus, que l'on ne peut confondre avec les trois autres sortes de recettes précédemment définies. D'autres ouvriers, non encore pourvus

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d'immeubles, possèdent des sommes d'argent (ITT, vitt, 14) ou d'autres valeurs mobilières (IV, ni, 14) qui, après avoir fructifié quelque temps encore, doivent servir à des acquisitions de ce genre. D'autres enfin, qui, en raison de leur imperfection morale, des habitudes locales ou de toute autre cause, ne doivent point s'élever à la condition de propriétaires, possèdent des objets mobiliers autres que ceux qui s'adaptent aux besoins spéciaux des personnes. La famille trouve dans ces objets une source de revenus, soit en les louant, soit en les employant pour l'exécution des travaux et pour l'exercice des industries. Parmi les valeurs mobilières de ce genre que possèdent ordinairement les ouvriers, il faut surtout citer les animaux domestiques, les outils et, en général, le matériel spécial des travaux et des industries (II, h, 14). La possession de ces objets, comme celle des immeubles, par cela même qu'elle assure un revenu indépendant du travail manuel, a une grande importance au point de vue social. Elle rattache, par une transition insensible, les mœurs des ouvriers à celles des classes supérieures de la société. 11 était donc opportun d'établir, dans le budget des recelles, celle subdivision pour les revenus fournis par les propriétés.

Il n'importe pas seulement d'attribuer, dans le budget, quatre sections distinctes à ces catégories de recettes; il y a encore une certaine utilité à les grouper dans l'ordre qui met le mieux en relief les faits les plus essentiels. Or, si l'on ne considérait que la valeur numérique des quatre sortes de receltes, il conviendrait de les consigner sur le budget, dans l'ordre même où l'on vient de les définir; mais il en doit être autrement dans une méthode où l'on se propose surtout d'apprécier les conditions de moralité, de sécurité et de développement progressif que chaque organisation sociale assure aux divers types d'ouvriers.

Pour satisfaire à celte nécessité, tout en respectant l'enchaînement naturel des faits et des idées, on a été conduit a consacrer aux revenus des propriétés la première section du budget, puis à énumérer successivement les produits des subventions, les salaires et les bénéfices d'industrie. Au reste, les considérations présentées dans les paragraphes suivants, sur chaque groupe de recettes, en compléteront la définition et achèveront de montrer l'avantage de l'ordre adopté.

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