LES SALAIRES DES TRAVAUX
Article lfr. — Distinction des divers travaux.
Les travaux manuels auxquels est consacrée la 3e section du budget des recettes doivent être, en chaque cas, l'objet d'une étude approfondie. Ils constituent, en effet, la principale source de recettes. Ils sont le moyen essentiel d'activité de la famille. Enfin , ils impriment à l'existence de cette dernière un cachet distinctif. L'analyse méthodique de tous les travaux accomplis par chaque membre de la famille est, au fond, la plus précise définition que l'on puisse donner de sa condition sociale et de ses habitudes morales et intellectuelles. L'analyse détaillée des travaux est donc la base essentielle du budget des receltes et, en général, de toutes les observations concernant une famille d'ouvriers.
La 3e section du budget des recettes se subdivise naturellement en autant d'articles qu'il y a, dans la famille, de membres voués au travail : l'ouvrier chef de famille, puis sa femme, s'y placent toujours aux premiers rangs. Les travaux des enfants, quand l'importance en est minime, sont groupés en un seul article; dans le cas contraire, ils forment l'objet d'articles séparés (II,n,i4). Des articles spéciaux sont, en outre, consacrés aux vieux parents et aux membres collatéraux de la famille faisant partie du ménage et concourant, par leur travail, dans une proportion notable, au bien-être de la communauté (11, vi, i 0-
• Article 2. — Les travaux des hommes. Les travaux de l'ouvrier chef de famille se subdivisent toujours en deux groupes, le travail principal et les lia-
vaux secondaires. Le premier caractérise la profession de l'ouvrier; il donne lieu à la principale recette du ménage, et détermine, en général, la condition physique et morale de la famille. Les derniers ne l'ont complètement défaut que dans des circonstances exceptionnelles : dans la plupart des cas, ils offrent une variété et une importance quon appréciera aisément en examinant sommairement cet article dans les diverses monographies des tomes 11 à VI des Ouvriers européens.
il importe surtout de mentionner, à l'occasion du travail principal, le mode de rétribution et les rapports de l'ouvrier avec le maître qui lui procure l'ouvrage. Ces deux particularités, qui caractérisent l'organisation industrielle et le rang que la famille y occupe, sont indiquées, sous des formes et à des points de vue différents, dans le titre même de chaque monographie, dans les §§ 5 et 8 des observations préliminaires, et enfin dans l'article 1er de la 3e section du budget des recettes. Dans ce dernier article en particulier, on spécifie, à la suite de la mention du travail principal, si ce travail est exécuté pour le compte d'un seigneur (II, m), d'un patron (III, i), d'un chef d'industrie (V,i), de la famille elle-même (V,v), ou, enfin, au compte commun de la famille et d'un patron (IV, v). Quant à la nature du travail, elle est également désignée dans ces mêmes passages, et spécialement au § 8 des observations préliminaires, avec des détails suffisants pour une étude qui concerne spécialement les ouvriers, et dans laquelle il serait superflu d'accorder une attention particulière aux industries considérées en elles-mêmes.
Les travaux secondaires du chef de famille sont parfois entrepris au compte commun de la famille et d'un patron (IV, vu, 19). Plus ordinairement, ils sont exécutés
exclusivement au compte de Ja famille, et ont pour objet l'exploitation des propriétés possédées en propre ou reçues en subvention, l'exercice des droits d'usage et des industries domestiques. La nature de ces travaux est donc suffisamment indiquée par les détails déjà présentés sur ces diverses sources de recettes (2,3,5). Ils comprennent parfois quelques-unes des occupations qui sont ailleurs dévolues aux femmes, et que Ton a groupées dans la 3e section du budget des recettes sous le litre : travaux de ménage. Ce cas se présente assez souvent en Europe, par exemple : en Turquie, où les hommes sont chargés de l'entretien du linge et des vêtements (II, vi, 8 et 10) ; en Angleterre, où ils achètent au marché la majeure partie des aliments consommés dans le ménage (III, vi, s). Le nouveau régime industriel, qui a son principal foyer en Occident et qui semble envahir, de proche en proche, les autres régions de l'Europe, tend, en général, à restreindre le nombre et l'importance de ces travaux secondaires, au profit du travail principal, qui absorbe chaque jour plus exclusivement le temps et les forces de l'ouvrier. Tandis qu'en Orient la plupart des objets consommés ou employés pour les usages ordinaires de la vie sont le produit d'une industrie exercée au foyer domestique, on trouve en Occident des familles complètement inhabiles à la préparation ou à la fabrication d'un seul de ces objets. Les ouvriers placés dans ces conditions pourvoient à tous leurs besoins par voie d'achat, au moyen du salaire. Cet unique moyen de subsistance est reçu comme rétribution d'un travail uniforme et répété chaque jour. En général, ce travail a pour objet un seul détail d'une vaste fabrication, dont les produits, exportés au loin par le fabricant, restent entièrement étrangers à la consommation de l'ouvrier. L'homme d'État et le moraliste ne
sauraient trop s'inquiéter de la direction exclusive imprimée aux travaux des ouvriers de l'Occident. Il ne faut pas considérer comme un progrès l'opposition qui existe, sous ce rapport, entre cette région et celles où l'on a conservé l'habitude de l'ancien régime manufacturier. On a constaté, en effet, dans plusieurs enquêtes officielles, qu'en balance des avantages qui lui sont propres, le nouvel ordre de choses, poussé au delà de certaines limites, exerce une funeste influence sur le bien-être physique et le développement intellectuel et moral des ouvriers.
Plusieurs monographies des Ouvriers européens sont éminemment propres à caractériser les différences remarquables que présentent, en ce qui concerne la variété des travaux, les diverses organisations sociales. On pourra, par exemple, fixer ses idées sur ce point important, en comparant la condition des ouvriers russes (II, i à v) à celle des ouvriers genevois (VI, h, 20).
Article 3. — Les travaux des femmes.
La mère de famille a, presque partout, pour travail principal les nombreuses occupations que l'on peut grouper sous la dénomination générale de travaux de ménage. Telles sont, entre autres, la préparation et la cuisson des aliments, les soins nécessaires aux jeunes enfants, le blanchissage et l'entretien du linge et des vêtements, les soins de propreté concernant l'habitation et le mobilier, les soins nécessaires aux membres malades de la famille. Dans l'état normal, c'est-à-dire partout où l'organisation de l'industrie respecte les convenances dérivant de la condition physique et morale de la femme, ces occupations jouent, dans l'existence de celle-ci, un rôle ana-
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logue à celui que remplissent les travaux de la profession dans l'existence du mari.
La mère de famille participe à la plupart des travaux secondaires, entrepris au compte de la famille. Plusieurs de ces travaux sont pour elle une spécialité exclusive. Elle s'y livre dans les moments de loisir laissés par les travaux du ménage qui la retiennent ou la ramènent plusieurs fois par jour à la maison. Elle exécute, de concert avec son mari ou avec ses enfants, la plupart des travaux qui se rattachent à l'exploitation des propriétés ou des usufruits et à l'exercice des droits d'usage. On ne peut guère excepter du cercle de ses occupations que les soins réclamés, soit par les chevaux et les autres animaux de trait, soit par la chasse ou la pêche qui exigent de trop longues absences et qui semblent, d'ailleurs, n'offrir de l'attrait aux femmes chez aucune race européenne. Au contraire, la récolte des fruits sauvages et les soins à donner aux animaux domestiques entretenus pour les besoins de la famille, notamment aux vaches laitières, aux porcs, aux volailles, rentrent habituellement dans ses attributions exclusives. Il en est de même de presque tous les travaux qui se rattachent aux industries manufacturières pratiquées dans le ménage, et spécialement de celles qui concernent le vêtement. C'est ordinairement la mère de famille qui, avec ou sans l'aide de ses enfants, prépare et file les matières textiles. Elle confectionne les vêtements, soit avec des étoffes au moyen de la couture, soit avec toutes sortes de fils au moyen du tricotage. Souvent même elle fabrique, avec ou sans l'intervention du mari, les étoffes de lin, de coton et de laine, au moyen du tissage et du foulage, bien que ces dernières opérations, de même que le feutrage, soient, dans plusieurs contrées, une spécialité réservée aux hommes. Ces travaux si variés n'ont pas
toujours pour unique objet la consommation domestique. Ils deviennent parfois la hase de véritables industries ayant leurs débouchés hors du ménage. Enfin, dans l'organisation du travail nommée fabrique collective, ils constituent souvent la recette principale de la famille (VI, v, 1 s). Au nombre des travaux secondaires exécutés par les femmes, il faut encore citer la fabrication de la dentelle et d'une multitude d'objets de lingerie, de broderie et de mercerie, divers services particuliers ou communaux exercés lrors de l'habitation, tels que le blanchissage du linge et des vêtements, le service des personnes, les soins à donner aux malades, spécialité pour laquelle la femme présente une aptitude toute particulière. Dans certaines communes, ces occupations se complètent par l'exploitation du four banal et par divers autres travaux d'administration ou de surveillance. Trop souvent enfin, la femme est employée à des services qui ne conviennent ni à son caractère, ni à sa constitution physique : tels sont les travaux de charretage et de batellerie, le balayage public, le transport à dos des objets qui ne sont pas destinés au ménage.
Dans l'Orient, le régime de communauté, qui règne presque toujours entre plusieurs frères mariés (II, n et v, s) allège singulièrement, pour les jeunes mères, le poids des travaux de ménage : chacune d'elles, en effet, ne se livre qu'à tour de rôle a ces occupations, et peut, en conséquence, consacrer à des travaux productifs la majeure partie de son temps.
Sous l'empire du nouveau régime manufacturier qui, depuis le commencement du siècle, a pris, dans la Grande- Bretagne et dans plusieurs régions du Continent, un développement extraordinaire, il s'introduit une révolution profonde dans les occupations des femmes et des jeunes filles. Elles sont employées, dans de grands ateliers, au
en. x. — les moyens !)'ex.isti:>:ce DtS OUVRIERS. 273
fdage des matières textiles et à d'autres industries qui, sous l'ancien régime européen, ne formaient pour elles que des travaux accessoires exécutés au foyer domestique. Parfois môme, elles sont chargées de travaux, ceux des mines par exemple, qui, jusqu'à présent, n'avaient jamais été imposés à leur sexe. Ces occupations deviennent si exclusives et si soutenues dans plusieurs districts manufacturiers de l'Occident, qu'elles atrophient en quelque sorte les aptitudes naturelles de la femme, celles surtout qui trouvent leur application dans le ménage. La vie de famille se trouve alors détruite par suite de la résidence habituelle de la mère hors de l'habitation. La femme, déchue des qualités propres à son sexe, devient en quelque sorte l'émule ou la rivale de l'homme.
L'étude de la condition faite aux mères de famille par chaque organisation sociale offrirait un haut intérêt, si elle pouvait être entreprise sur une large échelle, avec le concours de personnes vouées à la direction religieuse et au service médical des ouvriers. Il en jaillirait une vive lumière pour une foule de questions sociales, que la science ne peut guère aborder aujourd'hui. Un illustre médecin, qui, dans sa longue pratique, a souvent constaté l'influence que les habitudes hygiéniques de la femme exercent sur le progrès ou le dépérissement physique de la race, a bien voulu, pour ce motif, prendre intérêt aux premiers résultats consignés dans les monographies. Il pense que la société est profondément intéressée à connaître les occupations nuisibles à la santé de la jeune fdle et de la mère de famille; qu'il y a non seulement une question d'humanité, mais encore une spéculation d'économie publique, à décharger la femme de services trop pénibles, pour ne lui confier que des occupations appropriées à son sexe et à ses forces. Le gouvernement anglais a déjà pensé que
cette grave question devait, dans plusieurs cas, provoquer sou intervention (Ill,ix,is).
L'exemple donné, à cet égard, par l'Angleterre sera suivi par les autres races agglomérées. L'analyse des travaux de la femme, faite d'après la méthode pratiquée dans cet ouvrage, démontrera parfois en effet l'urgence de profondes réformes. La base de toute amélioration dans la condition des classes ouvrières est la moralisation du foyer domestique. Or, si, dans cette matière délicate, la dignité humaine repousse souvent les investigations officielles, les gouvernements ne sauraient néanmoins s'abstenir, lorsque la nature des occupations, le régime manufacturier et les règlements publics sont, pour les familles, des causes permanentes de désordre. D'ailleurs, les autorités communales et les chefs d'industrie, dès qu'ils seront dirigés par la connaissance des faits, pourront efficacement pénétrer, sous ce rapport, dans le domaine où ne peut guère s'exercer l'intervention des gouvernants.
Parmi les règlements publics qui peuvent influer de la manière la plus fâcheuse sur la condition sociale de la femme, il faut citer en première ligne les entraves opposées, dans plusieurs districts de l'Europe centrale et dans la Grande-Bretagne, à l'institution du mariage. A cette catégorie appartiennent les dispositions de la loi qui autorisent, en Angleterre, les administrateurs de la taxe des pauvres à détruire la cohabitation des époux et des enfants dans les familles qui font appel, même à l'occasion de crises accidentelles, à l'assistance publique (III,vi,i9). On y doit rattacher aussi les coutumes qui, dans plusieurs Etats allemands, interdisent le mariage aux indigents, et même aux ouvriers de plusieurs corporations industrielles, lorsqu'ils n'ont point atteint un âge avancé ou
un certain rang dans la hiérarchie de la corporation