‹ La méthode sociale; abrégé des Ouvriers européensChapitre 54 sur 114 · V,I,22; VI,I · texte numérisé non relu

V,I,22; VI,I

On a souvent constaté avec satisfaction, dans le cours des recherches qui ont donné naissance au présent ouvrage, que ces fâcheuses influences ne se trouvent pas dans les institutions publiques de la France. Des hommes, dont l'opinion fait autorité en Europe, ont pu reprocher à ce pays d'avoir, par rémission de doctrines hostiles à la religion, à la famille et à la tradition, compromis la régularité du progrès moral et matériel de sa population ouvrière; mais ils ne sauraient du moins y découvrir les contraintes regrettables qu'on vient de signaler.

L'étude comparée des nations européennes mettra également en relief une conséquence honorable pour la France et qui doit donner confiance en son avenir : c'est que, dans aucune autre région du globe et chez aucune autre race, on ne trouve la femme aussi intimement associée aux travaux et aux: pensées du mari, exerçant par conséquent sur la famille une influence aussi décisive et aussi tutélaire (VI, m, is). Ainsi les monographies concernant l'ouvrier agriculteur du Soissonnais (VI, ni, 8) et le maître blanchisseur de la banlieue de Paris (V,viii, 18) révèlent, chez la mère de famille, des prodiges d'activité et d'énergie, ainsi qu'une haute distinction morale. Les mômes qualités se retrouvent aussi, à un degré éminent, chez plusieurs populations de l'Allemagne du Nord (IV, ii, s) et de la Scandinavie (III, 11,3).

Article 4. — Les travaux des enfants.

Les enfants apportent souvent un contingent utile au travail de la famille, et, par conséquent, ils contribuent pour une certaine part aux recettes qui en dérivent. Depuis la première enfance jusqu'à l'âge où ils peuvent se

livrer à l'apprentissage ou à l'exercice d'une profession, ils secondent la mère de famille dans presque toutes ses occupations, particulièrement dans les travaux de ménage, dans la culture du jardin potager, dans les soins donnés aux animaux domestiques, dans la préparation des matières textiles. Souvent, c'est aux enfants que sont spécialement dévolus le glanage et la récolle des fruits sauvages, la conduite et la garde des animaux envoyés au pâturage. Chez les populations exclusivement agricoles, les enfants commencent, en général, leur carrière en se plaçant comme ouvriers-domestiques au service des propriétaires et des principaux exploitants de la contrée. Pendant cette première période, leur salaire reste souvent acquis à la famille, qui se charge alors de pourvoir aux fiais de leur établissement. Ailleurs, au contraire, les jeunes gens disposent de ce salaire et ont à accumuler eux-mêmes, avant leur mariage, les sommes nécessaires à l'acquisition des vêtements, du mobilier et des animaux domestiques.

Chez les peuples slaves, où la communauté d'intérêts se maintient ordinairement dans la famille, même après le mariage de plusieurs fils, il est presque toujours opportun d'analyser séparément les travaux d'enfants adultes (II,ii,i4). Pour les peuples de l'Occident, au contraire, on peut souvent simplifier la 3e section du budget des recettes, en indiquant en bloc et d'une manière sommaire la nature et les produits du travail des enfants.

Dans l'Europe orientale et dans toutes les localités où se sont conservées les anciennes mœurs, les enfants, jusqu'à l'époque de la puberté, ne sont astreints à aucun travail régulier. Us choisissent, parmi les occupations de la famille, celles qui ont pour eux le caractère d'une récréation ou d'un plaisir. Toujours ils S3 développent dans

l'état de liberté qui convient à leur âge. Sous l'influence du nouveau régime manufacturier, les habitudes opposées tendent de plus en plus à prévaloir. Les machines qui constituent les agents essentiels de ce régime, et qui s'emparent chaque jour de quelqu'une des fonctions précédemment attribuées aux ouvriers adultes, ne peuvent cependant se passer d'un certain effort dirigé par l'intelligence. Cet effort, l'économie conseille de le demander aux femmes, aux jeunes filles, parfois même aux plus jeunes enfants. Les nouvelles méthodes de fabrication ont donc pour résultat d'imposer des travaux que leur continuité rend intolérables, en raison de la faiblesse des enfants, des jeunes filles et des femmes qui en sont chargés. Dans la région nord du Continent et en Orient, où les régimes d'engagements forcés et d'engagements volontaires permanents sont restés la base de la constitution sociale, il n'est jamais venu à la pensée d'un patron d'employer les enfants, même par exception, aux travaux qui leur sont habituellement imposés dans la Grande- Bretagne. Beaucoup de moralistes, tout en comprenant l'importance du nouveau régime manufacturier, en ont souvent signalé les côtés vicieux. Ils ont constaté qu'une organisation essentiellement fondée sur l'exercice du libre arbitre condamne à un esclavage odieux et sans précédents la plus faible, la plus innocente partie de l'humanité. Au reste, les hommes d'Etat de la Grande- Bretagne ont depuis longtemps flétri ces déplorables conséquences du nouveau régime. Abandonnant la maxime du laisser faire, qui constituait la religion économique du pays, ils ont repris, au moins temporairement, sur ce point l'ancienne tradition européenne. Ils ont soumis les manufactures à un système de réglementation qui assure aux femmes et aux enfants une condition plus supportable

(III, ix, 18). Le môme système a été adopté par les autres nations de l'Occident, où le développement trop rapide de l'industrie manufacturière commençait a produire des effets analogues.

Article 5. — L'évaluation du nombre et du prix des journées

de travail.

Après avoir déterminé, pour chaque monographie, la nature des travaux exécutés par les divers membres de la famille, on s'est appliqué à constater le nombre des journées consacrées à chaque travail, le salaire journalier et le total des salaires annuels. Des colonnes spéciales ont été consacrées, dans la 3e section du budget, à ces trois sortes de renseignements. Cette détermination est toujours facile pour ce qui concerne le travail principal des ouvriers-domestiques et des journaliers; elle offre., au contraire, certaines difficultés à l'égard des ouvriers appartenant aux catégories supérieures (s). Elle implique, en outre, de l'incertitude pour plusieurs travaux secondaires entrepris au compte de la famille. Lorsque des travaux analogues ne sont pas dans la localité l'objet d'une rétribution spéciale, on se trouve exposé aux difficultés qui ont été déjà signalées touchant les revenus des propriétés ou les produits des subventions. On les résout par les mômes moyens. On estime directement la valeur de toutes les recettes et de toutes les dépenses effectivement faites par la famille à l'occasion du travail dont il s'agit; la différence représente le bénéfice de l'industrie, le salaire dû aux journées consacrées à ce travail, enfin, s'il y a lieu, la part a attribuer au produit des subventions ou au revenu des propriétés qui ont concouru à assurer les recettes. La valeur qu'il faut attribuer à chaque élément partiel se détermine, dans chaque cas particulier, tantôt

Cil. X. — LES MOYENS l) EXISTENCE DES OUVRIERS. 27y

par des moyens directs, tantôt par analogie, tantôt enfin par différence, lorsque les autres éléments sont connus. Les erreurs ouïes données arbitraires que les évaluations de ce genre peuvent comporter ne changent en rien le résultat définitif : elles n'ont d'autre conséquence que d'altérer, selon une proportion peu importante, la valeur relative qui devrait être attribuée aux totaux partiels des quatre subdivisions du budget.

On n'a pas régulièrement compris, parmi les travaux productifs, les occupations qui se rattachent exclusivement au service des divers membres de la famille. Les occupations groupées sous le nom de travaux de ménage sont particulièrement dans ce cas. On s'est toujours appliqué à évaluer aussi exactement que possible le temps qu'elles absorbent; mais on a eu soin de rappeler en outre qu'aucune valeur ne pouvait leur être attribuée. On a toujours indiqué, dans chaque cas particulier, les motifs des rares exceptions que les auteurs ont dû apporter à cette règle (III, vi, 14; VI, vi, 14).

L'évaluation du temps consacré à chaque travail, plus simple en général que celle des salaires, n'est cependant point exempte de difficultés, en ce qui concerne soit l'observation, soit la description des faits. A la suite de plusieurs essais, on s'est arrêté à la méthode suivante, qui a le double avantage d'être conforme à l'usage et d'exprimer les faits avec simplicité. Les travaux accomplis ont été évalués en journées : quant à l'étendue de la journée, elle ne varie guère qu'entre dix à douze heures de travail effectif, et elle est déterminée dans chaque cas par la nature même des occupations et par un certain ensemble d'habitudes locales. Quelquefois l'évaluation du labeur accompli par l'ouvrier se trouve exactement faite par la comptabilité même adoptée dans le genre de travaux que

280 LIVRE II. — LA DESCRIPTION DE LA MlïTIlODE.

l'on considère. Plus ordinairement, pour les travaux de la femme surtout, celte estimation implique une enquêté très approfondie. 11 a fallu, dans certains cas, passer plusieurs jours à l'intérieur d'une habitation pour se rendre un compte exact du temps consacré par la femme à ses nombreuses occupations. Cette appréciation offre, par exemple, des difficultés toutes spéciales pour les travaux de ménage, qui absorbent ordinairement de deux à six heures par jour, soit, par année, 60 à 80 journées de douze heures. Ces variations dépendent, en général, de causes qu'il est essentiel d'observer pour apprécier exactement la condition d'une famille. D'un côté, en effet, le temps consacré aux travaux de ménage augmente à mesure que la femme apporte plus d'attention à préparer une nourriture saine et à faire régner la propreté dans le mobilier et dans les vêtements. D'autre part, il diminue à mesure que le progrès des arts mécaniques et, en général, des procédés industriels dispense la femme d'accomplir certains travaux qui l'accablent dans les sociétés naissantes, où les méthodes de travail sont encore imparfaites (II, v, 23). Ce détail, tout humble qu'il puisse paraître au premier abord, a donc une grande importance, en ce qu'il initie forcément l'observateur à la connaissance intime des mœurs de la classe vouée aux travaux manuels.

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