SECTION : LA NOURRITURE
Article 1". — Classification des aliments en sept articles principaux.
Il est difficile, dans l'état actuel de la science, d'établir une classification méthodique des substances que les ouvriers européens emploient pour leur nourriture. Les personnes qui font de l'hygiène une étude spéciale ne paraissent pas avoir, sur cette question, des idées arrêtées, même pour une région circonscrite. D'un autre
coté, les ouvrages spéciaux n'ont pas encore accordé à celle matière l'importance qui lui est due. Pour obvier à celte absence d'indications scientifiques, on s'est attaché, en premier lieu, à déterminer, par l'observation, les aliments qui semblent se suppléer l'un l'autre dans la môme localité, afin de les grouper dans la même classe. En second lieu, on s'est appliqué a discerner les groupes de substances qui jouent, dans l'alimentation humaine, des rôles différents, et qui, dans les cas les plus ordinaires, sont au moins représentés par un de leurs équivalents. En subordonnant, d'ailleurs, ces distinctions aux conditions de simplicité qui devaient être observées dans un exposé de ce genre, on a été conduit à grouper les objets alimentaires en sept articles principaux : les céréales, les corps gras, les laitages et les œufs, les viandes et les poissons, les légumes et les fruits, les condiments et les stimulants, les boissons fermentées.
Article 2. — Les céréales.
On réunit, sous le nom générique de céréales, une série de grains fournis par la culture de certaines plantes annuelles. Ces grains" comportent une longue durée, et ils forment le principal aliment des peuples agriculteurs. Ils se composent essentiellement d'une fécule très nutritive recouverte d'un tégument ligneux qu'on en sépare, à l'état de son; par divers procédés. Sauf dans certains cas assez rares, les céréales de l'Europe doivent être placées, en raison de leur importance, au premier rang des substances alimentaires; la quantité consommée par les familles l'emporte en poids sur celle des autres catégories d'aliments. Quand une impérieuse nécessité oblige de simplifier le régime alimentaire, les céréales y deviennent tellement
prédominantes qu'elles absorbent la moitié de la dépense totale de la famille (VI, v, 1 5 ). A mesure que l'aisance augmente, les autres aliments, et surtout les corps gras, les viandes et les boissons fermentées, prennent une plus grande place clans l'alimentation. C'est ainsi que, dans certains cas, le rapport de la dépense en céréales à la dépense totale de la famille go trouve réduit au huitième (II,vn,i5; III, ix, 15); en d'autres cas, au douzième (III, vi, 15); parfois, enfin, au treizième (VI, n, 15).
La nature du grain ou du mélange de grains qui forme ce premier fondement de l'alimentation des Européens est, dans chaque localité, un des détails les plus importants de la vie domestique et de l'agriculture. Pour désigner ce grain, il existe dans toutes les langues de l'Europe un terme distinct du nom spécial donné à chaque sorte de grains. Le mot blé1 est, dans la langue française, le meilleur équivalent de tous ces termes; il convient donc de l'employer pour désigner, selon le localités, le froment,
1. Selon le dictionnaire de l'Académie, le blé est « la plante qui produit le grain dont on fait le pain », ou ce « grain seul ». Or il sera indiqué plus loin que plusieurs populations ignorent l'usage du pain, et que la majeure partie des céréales se consomment en Europe sous forme députes et de bouillies, de gruaux et de grains mondés : tout en conservant le fond de cette définition, il convient donc d'en modifier la forme. Les définitions de ces derniers termes et de la plupart de ceux qui se rapportent à l'alimentation devraient également subir quelques modifications pour s'adapter aux faits exactement constatés dans toute l'étendue de l'Europe, et même seulement en France. Assurément, un ouvrage essentiellement littéraire ne peut pourvoir à toutes les convenances do la technologie; mais l'auteur croit être l'interprète de l'Europe intellectuelle en émettant le vœu que la langue française, fixée avec plus de précision et sagement développée par le dictionnaire de l'Académie, soit mise en état de devenir la languo commune des savants et des économistes, comme elle est déjà celle des diplomates. Une nouvelle édition de ce dictionnaire ne devrait pas omettre la revision de tous les mots qui se rattachent à la condition sociale et aux besoins généraux des populations ouvrières. Une telle réforme tirerait évidemment un grand secours de l'analyse méthodique des travaux et de la vie domestique de ces populations. Cette remarque s'applique à la 7e édition du dictionnaire comme aux précédentes.
Je seigle, J'orge, l'avoine, le riz, le millet, le sarrasin, le maïs, ou le mélange de ces grains employés comme aliment journalier.
La nature du blé varie suivant les contrées. Parmi les causes de celte diversité figurent au premier rang la nature du sol et du climat, ainsi que le degré d'aisance de la classe la plus nombreuse. [Sous ce rapport, on distingue en Europe trois zones parallèles, qui s'étendent dans la direction du sud-ouest au nord-est, depuis l'Atlantique jusqu'aux monts Oural. La zone septentrionale a pour blé l'avoine (Avena saliva, L.); elle comprend les îles de l'océan Glacial, l'Ecosse et ses îles, le Jutland, la Norvège et la majeure partie de la Suède, la Finlande, le nord de la Russie et des monts Oural jusqu'au 59e degré. La zone méridionale a pour blé le maïs'(Z<?a Mays, L.) et, dans une moindre proportion, le froment (Triticum salivum, L. D.); elle embrasse les deux péninsules, la France méridionale, la Carniole, la Grèce, les plaines de la Turquie et des principautés du Danube, la Hongrie et la côte méridionale de la Crimée. Enfin, la zone centrale ou intermédiaire est surtout caractérisée par le seigle (Secale céréale, L.), l'orge (Hordcum vulgare, L.) et le froment, cultivés ensemble ou séparément et associés ça et là, vers le nord à l'avoine, vers le sud au maïs. A ces espèces principales se joignent quelques grains qui constituent des blés importants dans d'autres parties du monde, mais qui ne s'emploient en Europe qu'accidentellement et dans un nombre assez restreint de localités, tels sont : le riz [Oriza sativa, L.), le millet (Panicum miliaceum, L.) et le sarrasin [Pohjgonum fagopyrum, L.).
Le mode suivi pour la préparation et la cuisson des céréales mérite une mention particulière. Les populations conservent, en général, ce détail de mœurs avec une opi-
GIT. M. — LE MODE D EXISTENCE DES OUVRIERS. 29'j
niàlreté remarquable. On y trouvera parfois un moyen indirect, soit d'apprécier le degré de perfectionnement donné aux arts usuels, soit de constater entre deux peuples une différence ou une communauté d'origine.
Rarement, en Europe, le blé est soumis à la cuisson à l'état de grain mondé. Souvent, il est préalablement concassé en petits fragments qui reçoivent le nom de gruau. Dans beaucoup de régions, il est converti en une poudre fine nommée farine. La décor tication, le concassage ou la mouture du grain forment fréquemment, en Afrique et en Asie, une industrie domestique. Au contraire, ce cas est devenu rare en Europe (II, v, 23). La force mécanique de l'air ou de l'eau, devenue, pour cet usage, d'un emploi général en Europe, exempte les populations ouvrières de celte région d'un immense travail1. La farine, telle qu'elle est livrée par la mouture, ou après avoir été débarrassée du son, est élaborée suivant trois modes principaux.
Dans le premier mode, la farine, malaxée avec de l'eau et divers ingrédients, est abandonnée pendant quelque temps à une fermentation spontanée qui, en développant des gaz, communique à la masse un certain degré de porosité. Ainsi préparée, la pâte est soumise a la cuisson dans un milieu porté à une haute température. On l'y
I. Les travaux du jury central rie l'exposition de 1849 ont donné lieu do constater que l'introduction en Algérie des moulins à blé, mus par la force de l'eau ou du vent, avait grandi, dans l'opinion des indigènes, l'ascendant dos Européens. Aussi!ôt qu'elle est, dispensée du rude labeur que lui imposait lo broyage des grains, la femme arabe se trouve disposée, malgré les préjugés religieux, à laisser pénétrer dans la famille les habitudes et les idées de l'Europe. L^s mêmes faits se reproduisent partout où la Russie est eu contact avec les pasteurs nomades de l'Asie, (liiez la famille russe (11, v), composée moyennement d'une douzaine de personnes de tout âge, les jeunes femmes sont obligées, pour répondre aux besoins delà communauté, de consacrer chaque année cent journées de travail à une mouture des céréales. Au dire d'Homère (Odyssée, Chant xx), douze femmes étaient constamment occupées à tourner douze meules préparant la farine et l'huile nécessaires à la maison dïUlyssje
maintient jusqu'à ce qu'elle ait perdu la majeure partie de l'eau mélangée et ait acquis une consistance toujours solide, parfois très dure. Les produits de cette manipulation ont été désignés, dans les monographies, sous le nom de pain, bien qu'ils puissent différer beaucoup de ceux auxquels les Français appliquent cette dénomination (III. u, 9). Ce mode de cuisson est le plus usité en France, le pays du monde où le pain proprement dit entre pour la plus grande part dans l'alimentation. Il est également fort commun en Angleterre et dans la Basse-Ecosse, en Espagne, dans l'Allemagne septentrionale et en Scandinavie. Le pain lui-même y est consommé tantôt h l'état solide, assaisonné par divers aliments, tantôt détrempé dans divers liquides, à l'état de soupe. La fabrication du pain, comme la préparation des divers aliments, est ordinairement à la charge de la mère de famille, lorsque celle-ci consacre tout son temps aux travaux domestiques. C'est une des premières occupations qu'elle abandonne aussitôt qu'adoptant les habitudes de l'Occident, elle consacre régulièrement une partie de son temps au travail exécuté hors du foyer domestique. Chez les populations qui s'agglomèrent loin des bassins houillers, le haut prix du combustible rend la cuisson du pain très dispendieuse lorsqu'elle n'est pas pratiquée sur une grande échelle; et, d'un autre côté, la rareté de l'emplacement ne permet pas d'annexer un four à chaque habitation. Dans ce cas, la fabrication du pain est confiée à des artisans spéciaux, ou elle est exercée à l'aide de diverses combinaisons participant plus ou moins d'un régime de corporation.
Le deuxième mode d'élaboration consiste à former, avec de la farine, de l'eau et parfois divers ingrédients, un mélange que l'on partage en fragments de formes et de grosseurs diverses, pour les soumettre à la cuisson dans
de l'eau pure ou diversement assaisonnée. De là résulte une pâte demi-solide, cédant facilement aune faible pression. On consomme cet aliment, comme le pain, à l'état de soupe, ou assaisonné au moyen de divers ingrédients; et souvent on le soumet, dans un corps gras, à une seconde cuisson. Plusieurs de ces préparations sont usuelles dans l'est de la France, où elles paraissent avoir été importées, par l'Allemagne méridionale, des provinces slaves de l'Autriche. On les y désigne, selon la forme des fragments, sous les noms de nouilles et de knotes, dérivés de deux mots allemands. Les nouilles (nom qui sera donné, pour simplifier, à toutes les préparations de celte nature) sont d'un usage habituel chez les populations slaves (II, vi, 9 ; IV, i, 19); parfois môme elles sont employées à l'exclusion de toute autre préparation. La conversion de la farine en nouilles est une occupation toute domestique qui ne peut, comme la boulangerie, constituer un art spécial; elle n'exige pas à chaque fois, comme la fabrication du pain, une dépense considérable de temps et de combustible; mais comme elle se répète chaque jour, souvent à deux repas, et comme, d'un autre côté, la préparation de la soupe aux nouilles est moins expéditive que la préparation de la soupe au pain, cette manière d'employer les céréales est en définitive peu avantageuse partout où la mèro de famille trouve un emploi lucratif de son temps. On prépare depuis longtemps en Italie, sous le nom de vermicelli, et l'on commence à fabriquer pour la vie usuelle clans plusieurs contrées de l'Occident, des pâtes séchées et divisées, dont la cuisson absorbe moins de temps que les préparations de nouilles; mais cet aliment, toujours d'un prix élevé et d'un usage moins économique que le pain, est rarement employé par les ouvriers.
La troisième manière de préparer les farines de ce-
réaies consiste à les délayer avec le lait ou l'eau diversement assaisonnée, et à les soumettre immédiatement à la cuisson, en agitant continuellement la masse jusqu'à ce que celle-ci acquière la consistance d'une bouillie plus ou moins claire, plus ou moins compacte. Tantôt on accélère la cuisson de la bouillie en la coulant en 'couche mince sur la surface d'une plaque métallique fortement chauffée et enduite d'un corps gras. Tantôt, au contraire, après avoir soumis la bouillie à une cuisson préparatoire, qui ramène à l'état de pâle épaisse, on achève la préparation, comme pour les nouilles, en coupant la pâte par fragments et en la cuisant de nouveau avec un corps gras. Dans une grande partie de l'Europe, les bouillies sont l'aliment principal des enfants du premier âge. Elles forment la base de la nourriture chez quelques races de l'Occident, particulièrement chez les Bretons français et chez les Basques espagnols. C'est, en général, le mode de préparalion que préfèrent les peuples qui se nourrissent surtout de mais et de sarrasin. Certains ouvriers d'Italie, notammant les forgerons bergamasques, préparent, avec la farine de maïs et le fromage, une bouillie épaisse dite polenta, et ils en font leur aliment presque unique (IV, 111,22).
Divers modes de préparation et de cuisson des céréales sont fondés sur l'emploi du grain, concassé ou simplement soumis à la décortication par des manipulations ingénieuses. Ils sont, en général, plus économiques que ceux qui exigent la conversion préalable en farine. Le riz mondé, ainsi que les gruaux d'orge, de millet, sont d'un fréquent usage dans l'Europe méridionale et dans les régions chaudes des autres contrées. On n'a point eu occasion, dans le cours des études que résume le présent ouvrage, d'observer des populations vivant exclusivement de riz; mais il est vraisemblable que l'emploi d'un grain
Cil XI — LE MODE d'existence des ouvriers. 299
qui ne réclame pas Jes travaux pénibles de la meunerie et de la boulangerie, et dont la cuisson est presque instantanée, doit, toutes autres conditions égales, améliorer singulièrement la situation des populations ouvrières, en simplifiant le travail réclamé pour les préparations d'aliments.
Ces considérations prouvent qu'il est utile de joindre à l'indication de la dépense en céréales une annotation constatant qu'elles se consomment à l'état de pain, de nouilles, de bouillies, de gruaux ou de grains mondés. Les investigations à faire pour cet objet se lieront d'ailleurs naturellement à celles qu'il convient d'entreprendre à l'occasion de la 3e section du budget des recettes, pour apprécier le temps consacré par la mère de famille à la préparation delà nourriture (x,4).
Article 3. — Les corps gras.
Les corps gras, et surtout les graisses animales, paraissent être l'assaisonnement indispensable des céréales. C'est, du moins, le seul produit qu'on voie employer concurremment avec ces dernières, d'une manière permanente, quand tous les autres aliments font défaut.
Dans la zone septentrionale, près des rivages de la mer Glaciale, on fait principalement usage des graisses de poissons, d'oiseaux aquatiques et de quelques animaux terrestres. Le beurre, extrait du lait de vache, ne commence à être employé d'une manière usuelle que vers le 60p degré de latitude nord. Il domine toujours dans les plaines de la zone centrale, mais il est souvent remplacé, dans les montagnes, par le beurre de brebis. Aux beurres sont associés, dans celte môme zone, les graisses des animaux qui y prennent leur développement le plus complet; tels sont particulièrement le bœuf, le mouton, le porc,
les volailles et diverses sortes d'oiseaux. Dans la zone méridionale, la haute température s'oppose, pendant la majeure partie de l'année, à la conservation et au transport du beurre. Le pays, d'ailleurs, n'a de bons pâturages que dans les hautes montagnes, et il est généralement impropre à la production du lait pendant une partie de l'année. Dans ces conditions, pour se procurer la provision journalière de corps gras, on convertit en fromage le lait de vache, de chèvre et de brebis. Le fromage peut être considéré comme une préparation de beurre solidifiée par le mélange de matière casécuse, par la fermentation et par la dessiccation. Dans le midi de l'Europe, cet aliment précieux est le moyen de créer l'emploi journalier du beurre, qui ne se produit qu'en certains lieux et en certaines saisons. C'est ainsi que les populations du nord de l'Italie trouvent une nourriture à la fois simple et succulente dans l'association du fromage et de la farine de maïs consommés à l'état de bouillie. En outre, dans celte même zone, on remplace souvent le beurre par les graisses animales employées dans la zone centrale, et spécialement par le saindoux ou graisse de porc. Dans les régions tempérées de l'Europe où le lait se produit en abondance, notamment en Suisse, en France, en Néerlande, en Danemark et en Angleterre, on convertit également en fromage une grande quantité de lait. Cette fabrication a un double objet : elle répartit uniformément sur l'année entière la consommation du corps gras, dont la production surabonde au printemps et en automne; elle crée un aliment qui fournit aux classes pauvres le moyen le plus économique d'associer les deux éléments indispensables de la nourriture : la céréale et le corps gras.
Les huiles végétales ont, dans l'alimentation, un caractère mixte. Elles servent d'équivalent à des substances
Cil. XI. — LE MODE D'EXISTENCE DES OUVRIEHS. 301
assez différentes, sans y suppléer d'une manière complète. Toutefois leur principale destination est de remplacer les corps gras animaux. C'est ainsi qu'on les emploie dans la région qui confine à la Méditerranée. L'huile d'olive, eu particulier, y doit être considérée comme un aliment de premier ordre. Cependant on n'a observé nulle part une population vivant exclusivement de céréales et d'huile, tandis qu'il existe, dans la région tempérée de l'Europe, plusieurs races qui ne joignent aux céréales aucun corps gras autre que le beurre (IV, vu, 15 ; V, iv, 15; VI, v, 15). Dans tous les cas qui ont été observés, l'usage de l'huile d'olive, le plus substantiel de tous les corps gras végétaux, est complété, môme chez les ouvriers les plus sobres, par la consommation d'une certaine quantité de graisse animale. L'huile d'olive ne concourt guère à l'alimentation des ouvriers que dans la région de l'olivier. On y supplée ailleurs par divers équivalents : dans l'Europe centrale, par les huiles extraites des graines de crucifères ou des fruits du hêtre et du noyer; dans le Nord ou dans l'Orient, par les huiles de sésame, de lin, de chêne vis et de pavot.
Article 4. — Les laitages et les œufs.
Le lait avec ses dérivés et les œufs ont été classés, à raison de leur importance, comme une des principales subdivisions du régime alimentaire. Néanmoins ils doivent être considérés, à beaucoup d'égards, comme l'équivalent des matières énumérées ci-dessus (3). Dans la majeure partie de la zone centrale, en effet, le lait remplace à peu près complètement les corps gras, particulièrement pour les ouvriers qui n'ont point à exercer de grands efforts (IV, vu, 1 5 ; V, vi, 1 s). Toutefois, la conversion préalable de cet aliment en beurre ou en fromage paraît être une
condition nécessaire d'hygiène pour les ouvriers, les forgerons et les fondeurs, par exemple, qui, ayant à produire un grand développement de forces, doivent y prendre exclusivement les principes animaux de leur alimentation.
Article 5. — Les viandes et les poissons.
Les physiologistes de l'Occident s'accordent pour signaler l'heureuse influence que l'usage de la viande exerce sur la constitution physique des populations. L'observation prouve cependant que cet aliment fait complètement défaut à des catégories entières d'ouvriers doués de vigueur et d'énergie, tandis que, jusqu'à ce jour, on n'a point constaté qu'il soit possible de renoncer, d'une manière permanente, à l'usage des corps gras ou du lait. Dans beaucoup de cas où elle entre régulièrement et à faible dose dans l'alimentation, la viande agit principalement par la graisse qu'elle renferme. Dans plusieurs districts agricoles de France, d'Italie et d'Espagne, les populations ne mangent de la viande qu'une fois Tan, le jour de la fête patronale (V, m, 15). Ce régime n'est pas toujours imposé par un état habituel de pénurie; on le voit se maintenir même parmi des ouvriers qui jouissent d'une certaine aisance.
La viande de bœuf ne joue un rôle capital dans la nourriture des ouvriers qu'en Russie (H,iàv,io), enScandinavie (III, ietn, 1 s), en Hongrie (II, vu, 15 ; IV,i, 15), en Angleterre et dans la Basse-Ecosse (III,viàix,i5) ; dans les autres parties des Iles Britanniques et du Continent, la grosse viande n'entre dans l'alimentation qu'à litre exceptionnel, par exemple lorsqu'un animal est tué par accident (II,i,i5). La viande de veau est, au contraire, fort en usage dans toutes les parties de la zone centrale du Continent, où l'on exploite la vache en vue de la produc-
lion du lait. La consommation de la viande de cheval est habituelle chez quelques nomades de l'Europe orientale et des régions con ligues de l'Asie. Les viandes consommées le plus usuellement par les ouvriers européens sont celles du mouton, de la chèvre, et surtout celle du porc, diversement préparée. Le gibier, dans les régions boisées du Nord et de l'Orient, forme un élément essentiel de la nourriture des ouvriers (II, i à ni, 1 5 ; III, i et n, 1 5). Il en est de même des volailles, particulièrement en Hongrie (11, vu, 15) et dans le Béarn (IV,vii,io).
Les poissons et les autres productions spontanées des rivages maritimes fournissent en abondance des aliments aux populations riveraines de la mer du Nord et de la Baltique (III, 1,17). Le saumon, en particulier, est péché en quantités immenses dans les fleuves qui versent leurs eaux dans ces mers (III, 11, 22). Dans certaines zones, on consomme des quantités considérables de ces aliments, non pas que les populations les recherchent avec prédilection, mais parce qu'elles y trouvent une nourriture très économique. L'abondance ou la rareté du poisson indue quelquefois d'une manière prépondérante sur le prix de la main-d'œuvre et le bien-être des ouvriers. Sous ce rapport, plusieurs zones littorales de l'Angleterre, comparées à la zone centrale, oifrent des différences extrêmement remarquables. Les poissons de mer sur tous les rivages maritimes, le saumon dans les rivières des lies Britanniques, de l'Allemagne du Nord, du Danemark et surtout de la Scandinavie, les esturgeons dans les grands fleuves de la Bussie, offrent aux populations riveraines des ressources qui, à certaines époques, sont presque indéfinies. Sous ce rapport, l'Europe est une des régions les plus favorisées par la nature : il s'y trouve peu de contrées qui soient extrêmement éloignées des mers, et
cette configuration lui assure, à peu de frais, d'immenses moyens d'alimentation. Un observateur qui étudierait méthodiquement les rivages maritimes de ce continent y recueillerait, à ce point de vue, les matériaux d'un ouvrage utile. Il constaterait que beaucoup de régions pourraient fortifier leurs éléments de stabilité sociale en favorisant l'expansion des excellentes races qui s'adonnent à l'exploitation de la poche côlière ( ï II, V ; IV, vi).
Article 6. — Les légumes et les fruits.
Les légumes, considérés relativement à leur abondance et à leur emploi dans la nourriture de l'homme, forment huit groupes principaux : les tubercules, les légumes farineux secs, les légumes verts pour la cuisson, les légumes racines, les légumes épices, les salades, les champignons et lescucurbilacées, qui forment la transition des légumes aux fruits. Dans presque toutes les régions, chacun de ces groupes est représenté par quelque produit spécial.
La pomme de terre, le principal des tubercules cultivés en Europe, est devenue, en plusieurs régions, un des éléments principaux de la nourriture. Les opinions les plus opposées ont été émises sur les résultats de l'introduction de ce légume, qui ne date guère que du commencement de ce siècle. Des physiologistes éminents considèrent comme une erreur d'hygiène et comme une sorte de calamité publique la substitution de la pomme de terre aux céréales, lorsqu'elle est adoptée dans une proportion considérable par des populations mal pourvues d'ailleurs de nourriture animale. L'observation semble indiquer, en effet, que cette substitution entraîne une diminution de force musculaire et d'énergie physique. Aucun ouvrier dont la nourriture a pour base principale la pomme de terre n'exécute des travaux comparables à
ceux qui sont accomplis par le forgeron bergamasque, nourri principalement de maïs; nulle part, au reste, la pomme de terre ne paraît avoir été complètement substituée aux céréales. L'Angleterre et la Basse-Ecosse semblent être les contrées où l'on fait de la pomme de terre l'emploi le plus intelligent (III, vi àix, 15). Les ouvriers y obtiennent un régime fortifiant, en associant, à une masse dominante de ce légume, une proportion notable de viandes et de boissons fermentées.
Les légumes farineux secs, les pois de toute espèce, les haricots, les fèves, les lentilles sont spécialement cultivés dans le midi de l'Europe et dans la région adjacente delà zone centrale. En France, en Italie, en Portugal et en Espagne, où l'on en fait un grand usage, ces aliments remplacent sans inconvénient un certain équivalent de céréales. La culture des légumes farineux se marie avantageusement à celle du froment et du maïs; en sorte qu'elle peut à la fois accroître et varier les ressources alimentaires de la zone méridionale. Les ouvriers aisés de la zone septentrionale recherchent souvent comme un mets de choix les légumes farineux importés des régions situées sous un climat plus doux (III, 1 et 11, 15). En résumé, ces légumes, de même que la pomme de terre, employés en proportion modérée, introduisent dans la nourriture une variété utile au point de vue hygiénique, et ils réduisent, sans dommage pour la population, la consommation des céréales. Ils ne sauraient, toutefois, les remplacer complètement. Les céréales, au contraire, employées indépendamment de ces deux légumes, ne laissent dans l'alimentation aucune lacune essentielle.
On n'a point eu l'occasion d'observer en Europe un seul régime alimentaire où manquent complètement les légumes verts, consommés après la cuisson. Les observa- 1. 20
lions faites dans le cours de longues navigations ou durant des séjours prolongés dans les régions polaires prouvent qu'une privation trop prolongée de ces produits exerce une fâcheuse influence sur la santé. Ces légumes constituent un besoin plus impérieux que la viande. Les choux forment en Europe la subdivision principale de ce groupe : excepté dans la zone méridionale, ils sont, par excellence, le légume européen. Ils réussissent parfaitement jusqu'à une latitude fort élevée : par exemple, dans les districts de mines situés dans l'Oural, au delà du 58e degré; c'est le dernier légume important que l'homme tire du sol aux approches de la région polaire (II, n à v, 15 ; III, i et n, 15). Aussi la récolte des choux donne-t-elle lieu, dans toute la zone septentrionale, à une des fêtes les plus populaires (1I,iii, 11). Les procédés employés pour la conservation des choux dans l'Allemagne du Nord, en Danemark, en Scandinavie, dans le nord de la Russie, c'est-àdire dans les régions où régnent de longs hivers, forment un des détails les plus importants de l'économie domestique (V,n, 20).
Après les choux, on peut citer, comme se rattachant à la même catégorie, les légumes farineux mangés verts, avec ou sans leurs cosses, les épinards et la plupart des légumes du groupe des salades, qui ont, sous cette forme, un second emploi.
Les légumes racines, les carottes, les navets, les scorsonères, les betteraves, n'ont la saveur délicate qui les fait rechercher que dans la région chaude ou tempérée de l'Europe. Leur rôle paraît surtout consister à étendre le volume de la nourriture et à favoriser la digestion sans trop exciter l'estomac; ils contribuent aussi à assaisonner les mets d'une manière agréable. L'usage en est recherché, surtout par les enfants et les femmes (II, 11, 3 et 15),
en. xi. — lu; mode d existence des ouvriers. 307
alors même que le climat ne comporte qu'un développement incomplet de ces végétaux.
Les légumes épices figurent, au moins par une de leurs variétés, dans tous les régimes alimentaires de l'Europe. On les emploie à la fois comme assaisonnement et comme excitant. Le piment, l'oignon et l'ail s'y trouvent au premier rang. ]ls acquièrent môme, dans plusieurs contrées appartenant à la région chaude, une importance de premier ordre. Les diverses sortes de radis, de raves et de raiforts sont presque partout, et jusque dans les régions froides de l'Europe, un aliment recherché. A ce même groupe se rattachent encore les oseilles, une grande variété d'herbes aromatiques et les feuilles de plusieurs ombellifères (fenouil, persil et cerfeuil).
Les salades, végétaux à organes foliacés et tendres qui se mangent à l'état cru, occupent dans l'alimentation une place dont l'importance augmente à mesure qu'on se rapproche des régions méridionales, où l'art des jardins potagers a reçu quelque développement. Cependant, même dans la région la plus septentrionale, les populations recherchent avec empressement tous les végétaux qui ont la consistance assez délicate et la saveur assez douce pour être employés sans cuisson. Il est, en outre, digne de remarque que plusieurs végétaux appartenant aux autres groupes de légumes se mangent, comme les salades, à l'état cru. Cette habitude est d'autant plus commune et d'autant plus grande que le climat est plus chaud. Les légumes épices sont particulièrement dans ce cas.
Dans quelques contrées de l'Occident et de l'Orient, les champignons sont à peu près inconnus des populations ouvrières; souvent même ils sont redoutés comme substances vénéneuses. Il n'existe guère, en Europe, de grandes régions où ils ne jouent un certain rôle dans la
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nourriture; mais ce n'est que dans la région septentrionale qu'ils peuvent être considérés comme un aliment de premier ordre. En Russie, où les aliments végétaux sont relativement rares, ils sont recherchés comme un mets savoureux et de facile digestion. Ils s'associent d'ailleurs avec succès à toutes les viandes. Les populations des monts Oural les récoltent en grandes quantités dans leurs forêts, et elles en font, comme pour les choux, des conserves qui sont une précieuse ressource pendant les longs hivers de ce pays (II,metiv, 15).
Le dernier groupe, formant la transition des légumes aux fruits, est représenté en Europe par une demi-douzaine d'espèces et beaucoup de variétés dont le nombre augmente avec la chaleur du climat. La plus précieuse de toutes ces espèces est le concombre ordinaire (cucumisr sativus L.), qui, par une exception assez rare, se développe au voisinage de la région polaire comme dans la zone méridionale. Dans toute l'Europe, et surtout dans le Nord, on en fait, au moyen du sel et du vinaigre, des conserves qui jouent un rôle important dans l'alimentation. Le potiron (cucurbita maxima L.) est un aliment fort utile dans la zone centrale. Les autres espèces, le melon (cucumis melo L.), le pépon (cucurbita pepo D.), la pastèque (cucurbita anguriaD.), ne font partie de»l'alimentation des classes ouvrières que dans la région méridionale. Des quantités considérables de ces cucurbitacées croissent presque sans culture et se consomment, pendant deux mois environ, en quantités considérables, spécialement dans la vallée du Don et dans la Russie méridionale, en Hongrie (II, vu, 15), dans la Turquie d'Europe (II, vi, 15), en Grèce, en Italie, dans la France méridionale et dans la péninsule ibérique.
Les fruits n'ont pas, dans l'alimentation de l'homme, la même importance que les légumes. Pris en quantité
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modérée, ils sont précieux pour l'hygiène; mais, dans la plupart des cas, ils sont des objets de luxe plutôt qu'un article indispensable de nourriture. Beaucoup de fruits proviennent d'arbres, [d'arbrisseaux et de végétaux sousligneux croissant presque sans culture. Souvent, pour les obtenir, il suffit d'un faible effort de la volonté et de la prévoyance. On éprouve donc toujours un sentiment pénible a voir, dans les plus beaux climats de l'Europe, des populations entières dépourvues de ces fruits savoureux qui pourraient être obtenus avec le moindre effort de la culture. Sous ce rapport, il est vrai de dire qu'une abondante production de fruits est, chez les peuples méridionaux, une excellente mesure de l'intelligence, des habitudes laborieuses et de la recherche du confort. Les fruits européens se divisent en deux groupes qui sont caractéristiques pour chacune des zones extrêmes du Midi et du Nord, en ce sens que la proportion des fruits de chaque zone diminue en général à mesure que l'on se rapproche plus de la zone opposée.
Les fruits du premier groupe proviennent d'arbres ou d'arbrisseaux qui, à raison de leur degré d'importance, peuvent être classés à peu près dans l'ordre suivant : la vigne, l'olivier, le châtaignier, les pommiers, les poiriers, les pruniers, le noyer, l'oranger et le citronnier, les cerisiers, les pêchers, les abricotiers, les amandiers, le figuier, le dattier, les sorbiers, les aliziers, les néfliers, le noisetier, les chênes et les pins à fruit doux. Les uns, comme l'olivier, l'oranger et le citronnier, le dattier, les chênes à fruit doux, sont spéciaux à la région la plus chaude de l'Europe; d'autres, comme la vigne, le châtaignier, le noyer, les pêchers, les abricotiers, les amandiers, le figuier, pénètrent plus ou moins dans la région tempérée sans perdre de leurs qualités; plusieurs, tels que les
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pommiers, les poiriers, les pruniers, les cerisiers, ne prennent que dans cette dernière région leur plus complet développement. Ces fruits disparaissent peu à peu aux approches de la zone septentrionale. Le noisetier, un de ceux qui persistent le plus loin, ne donne guère de fruits au delà du 55e degré; le pin cembro seul (pinus cembra L.) donne des fruits très recherchés par les populations dans les forêts de l'Oural, vers le 60e degré (III, 11,21).
Quelques-uns de ces fruits ont toutes leurs qualités a l'état sauvage. La plupart n'arrivent à la perfection qu'au moyen de la greffe ou de la culture. En général, la production des fruits exige moins de main-d'œuvre que celle des légumes et des céréales. Ceux qui occupent une place importante dans l'alimentation se subdivisent en deux catégories principales : les fruits farineux (châtaignes, amandes et noix); les fruits à pépin et à noyau (pommes, raisins et prunes). Parmi les premiers, les châtaignes sont un aliment essentiel : des populations entières de la France, de l'Espagne, du Piémont et de la Corse s'en nourrissent presque exclusivement, pendant une moitié de l'année, en les associant à un corps gras. Les châtaignes sont le seul produit qui, dans le système européen, se substitue temporairement, d'une manière complète, aux céréales. Parmi les seconds figurent surtout les pommes, qui fournissent le cidre aux populations maritimes du midi de l'Angleterre, de la Normandie, du Maine, de la Bretagne, de la Biscaye et de plusieurs localités contiguës qui ressentent plus ou moins régulièrement l'impression des vents du Gulf-stream.
Les fruits du second groupe sont les baies. Ils croissent spontanément, sans aucune intervention de l'homme, avec une abondance dont on ne pourrait se former une idée exacte lorsqu'on n'a pas parcouru les contrées sep-
Cil. XI. — LE MODE d'KXISTENCE DUS OUVRIERS. 311
tentrionales pendant le mois de juillet. Ils proviennent, soit de végétaux herbacés ou sous-ligneux, soit de petits arbrisseaux croissant sur les terrains tourbeux, dans les clairières des forets et môme sur les surfaces où la végétation forestière est très développée. Ceux de ces végétaux qui contribuent le plus à la nourriture des populations ou qui servent de pâture à une foule d'animaux sauvages appartiennent aux genres ronce (rubus L.), fraisier (fragaria L.) et airelle (vaccinium L.). Us comprennent au moins une dizaine d'espèces alimentaires. Cette récolte a seulement pour limites la quantité de bras qu'on y emploie. Elle est d'une véritable importance pour les ouvriers métallurgistes, pour les chasseurs et les pêcheurs du nord de la Russie, de la Finlande et de la Scandinavie. Ces fruits se mangent, soit crus dans leur état naturel ou mêlés au lait, soit cuits et assaisonnés de diverses manières,. En les associant au miel, au sucre, aux spiritueux, on en fait des conserves qui, pendant les longs hivers de ces climats, introduisent dans la nourriture une agréable variété.
Plusieurs causes contribuent à restreindre rapidement, dans la direction du nord au sud, la production spontanée des baies. En premier lieu, plusieurs espèces sont propres à la région polaire et ne peuvent croître dans la région tempérée ; tel est le cas pour une des plus savoureuses baies du Nord, le rubus arcticus L., qu'on ne rencontre guère, en Russie et en Scandinavie, qu'au nord du 59° degré. En second lieu, les terrains bourbeux et les abris d'arbres résineux nécessaires à leur développement spontané disparaissent peu à peu, par suite de la chaleur du climat ou en raison du progrès des cultures. Enfin, les espèces telles que la fraise (fragaria vesca L.), la framboise [rubus idœus L.), la myrtille (vaccinium myrtillus L.), qui trouvent, sous des latitudes plus méridionales, le sol et
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le climat convenables, y sont presque toujours étouffés par la puissante végétation des arbres feuillus, contre laquelle ils n'ont point à lutter dans les forêts du Nord.
En raison même de cette extrême abondance, on ne cultive point les fruits baies près des limites de la région septentrionale. A mesure qu'on avance vers le sud, les premiers fruits qu'on trouve dans les jardins, unis aux cultures des légumes, sont les trois espèces de groseilles (ribes grossularia^ rubnim, nigrum L.) et la framboise. Les baies provenant de plantes berbacées et dont la culture exige plus de temps sont rarement cultivées par les ouvriers, du moins pour leur propre usage.
Article 7. — Les condiments et les stimulants.
Le groupe intitulé condiments et stimulants réunit les produits qui ne se rattacbent à aucun des groupes précédents. Il comprend lui-même cinq subdivisions principales : le sel, les épices, les vinaigres, les matières sucrées, les boissons et les aliments aromatiques.
Le sel marin est au nombre des matières presque indispensables a l'alimentation humaine. Les faits observés en Europe prouvent que la privation en devient très pénible pour un adulte, quand la consommation annuelle tombe au-dessous de h kilogrammes. Lorsque le prix du sel n'est pas très élevé, la consommation s'élève en moyenne beaucoup au-dessus de cette limite, particulièrement lorsque les familles ont l'habitude de préparer des conserves salées de viandes, de poissons, de légumes, de champignons. Dans quelques localités, on en distribue aux bestiaux des quantités considérables (IV, ix, 21).
Les vinaigres forment un condiment moins indispensable sans doute que le sel, mais qui fait cependant partie de l'alimentation de tous les peuples européens. On les
obtient par des procédés extrêmement variés, par la fermentation des spiritueux, des matières sucrées ou des céréales et de leurs dérivés. Presque partout cette fabrication constitue un détail original et curieux de l'économie domestique (III, vin, 9). Le vinaigre a pour destination principale l'assaisonnement des salades. Il est également fort employé pour la préparation des diverses sortes de conserves et pour la confection de certains mets de viandes ou de légumes.
Les épices, et en première ligne le poivre, forment, dans les pays chauds surtout, un des stimulants les plus généralement employés. Elles sont ordinairement réputées indispensables ; et il est rare qu'elles puissent être complètement remplacées par les végétaux à saveur forte décrits précédemment sous le nom de légumes épices. Ce sont à peu près les seules substances tirées d'un pays lointain .qui entrent journellement dans l'alimentation de tous les ouvriers européens; mais, comme elles ne sont employées qu'à faible dose, elles ne chargent jamais le budget que d'une dépense insignifiante.
Le sucre n'est consommé qu'en faible proportion par beaucoup d'ouvriers. L'usage en est encore inconnu chez certaines populations rurales. Les districts manufacturiers de l'Angleterre, de la Basse-Ecosse, du nord de la France, de la Belgique et de l'Allemagne du Nord, les grandes villes de l'Europe et leurs banlieues sont les seules localités où les matières sucrées entrent régulièrement dans l'alimentation. Les sucres bruts et la mélasse sont particulièrement employés dans les régions centrales et occidentales (III, vi ; V, i ; VI, n, 1 5) . Dans quelques cantons de la zone méridionale, et surtout dans le Nord, le sucre proprement dit est remplacé par le miel (II, 1 àv, 15). La culture des abeilles réussit, en effet, aussi bien dans
les grandes forêts d'arbres résineux de la Russie (II, v, 1) et de la Scandinavie que dans les steppes et les coteaux riches en fleurs qui confinent aux rivages de la mer d'Azof, de la mer Noire et de la Méditerranée.
L'usage des boissons aromatiques se lie ordinairement, d'une manière intime, à celui des matières sucrées. Les boissons les plus usuelles sont préparées avec le thé et le café. Le thé, employé seul ou concurremment avec le café, est aujourd'hui un aliment usuel pour les catégories d'ouvriers qui consomment de grandes quantités de sucre, en Grande-Bretagne (III, via ix, 15) et en Néerlande (III, v,i5). Les ouvriers russes en font aussi un usage habituel dans plusieurs villes (II, v, 18) et même dans quelques districts ruraux. Sauf les localités qu'on vient de citer, le café est la principale boisson aromatique du Continent, particulièrement dans le nord de la France, en Belgique et en Néerlande, dans le nord de l'Allemagne, dans la plupart des villes du Centre et de l'Occident et dans quelques districts de la Turquie. On a eu souvent occasion de constater que l'usage de ces deux boissons, introduit depuis une époque relativement récente dans l'économie européenne,, s'y propage suivant une progression assez rapide. Cette remarque s'applique surtout au café, qui forme aujourd'hui un élément essentiel de la nourriture de plusieurs catégories d'ouvriers des Flandres et de l'Allemagne du Nord (Y, 11, is). Consommé d'abord comme objet de curiosité, ou à litre de récréation, dans les villes, dans les marchés, dans les foires et autres lieux de réunion, le café devient peu à peu un aliment ordinaire, même pour les populations rurales. On a quelquefois cité la consommation du café comme une mesure du degré d'aisance auquel sont parvenues les populations ouvrières. En comparant, sous le rapport du régime alimentaire,
Cil. XI. — LE MODE D'EXISTENCE DES OUVRIERS. 315
d'une part, l'une des familles de l'Occident qui consomment le plus de café (V,n, 15), de l'autre, plusieurs familles de l'Orient et du Nord chez lesquelles l'usage des boissons aromatiques est tout à fait inconnu (II, 11, 15 ; Ilf, n, 15), on constatera aisément que ce mode d'appréciation est loin d'être infaillible. D'habiles observateurs pensent même que la substitution des boissons aromatiques à des aliments plus substantiels et moins excitants est, au point de vue de l'hygiène, un fait regrettable. Cette remarque s'applique surtout aux ouvriers des deux sexes et de tout âge employés dans les manufactures de fils et de tissus de soie, de laine et de coton ; car c'est ordinairement par les ouvriers de cette catégorie (V, 11, 15) et par ceux des industries urbaines (V,i, 1 5 ; VI, 11, 1 5) que se propage l'emploi des boissons aromatiques. Souvent on substitue au thé, et surtout au café, des équivalents d'origine locale : la (leur de tilleul, la chicorée et la carotte torréfiées. Il y a môme lieu de penser que l'usage de plusieurs infusions de plantes indigènes était habituel en Europe à l'époque où le thé et le café commencèrent à s'y répandre.
C'est ici le lieu de mentionner pour ordre la classe spéciale de stimulants, par exemple le bétel et le tabac, connus sous le nom de masticatoires. Ils ont pour base certaines plantes de consistance foliacée, préparées à l'aide de divers ingrédients. On les consomme en les mâchant, c'est-à-dire en provoquant une abondante sécrétion de salive dans laquelle se dissout la partie nutritive de la plante. L'auteur n'a guère constaté, en Europe, que chez certaines races de marins l'usage de ces singuliers produits. Il est vraisemblable qu'une étude plus approfondie de ce continent y signalera au moins l'indice de quelques équivalents. Certains masticatoires paraissent stimuler utilement les forces physiques sans nuire à la santé. Tel
est le cas pour le cauca, employé au Pérou par les Indiens qui exécutent les transports à clos dans la chaîne des Andes.
Article 8. — Les boissons fermentées.
Les boissons fermentées sont moins indispensables à l'alimentation que les produits des groupes précédents. Partout elles peuvent être remplacées utilement par quelque produit appartenant à l'un de ces groupes. J'ai observé en Europe, dans toutes les classes de la société, des personnes qui n'avaient jamais fait usage de ces sortes de boissons. D'autres, en plus grand nombre, les consomment seulement d'une manière accidentelle, à titre de récréation. D'autres enfin, appartenant ta toutes les classes de la société, affiliées aux « associations de tempérance », s'interdisent systématiquement, par une obligation religieuse, l'usage, même modéré, de toute liqueur fermentée. J'ai vu beaucoup de musulmans, doués d'une grande force physique, respecter ce précepte du Koran (II, i, 15). Il n'est pas rare de rencontrer chez les peuples protestants du Nord, particulièrement en Grande-Bretagne et en Norvège (III, 11, 19), des catégories entières d'ouvriers qui se soumettent à cette obligation. L'influence que les boissons fermentées exercent sur l'hygiène et la constitution physique de l'homme donne lieu à beaucoup de controverses. Les propagateurs des sociétés de tempérance ne se fondent pas seulement sur ce que l'interdiction absolue est l'unique moyen pratique de couper court aux maux résultant de l'usage immodéré des liqueurs fermentées; ils professent que ces boissons, alors même qu'elles sont légères et prises à faible dose, attaquent, à la longue, l'estomac et les organes de l'intelligence. Opposant la brièveté actuelle de la vie humaine à la longévité primitive, dont témoi-
Cil. XI. — LE MODE D EXISTENCE DES OUVRIERS. 317
gnent les livres saints, ils attribuent surtout à l'emploi des spiritueux la décadence de la constitution physique des races humaines. La comparaison des populations qui s'abstiennent complètement de spiritueux (V,vi, 15) et de celles qui en font habituellement usage, même en se livrant à quelques abus, ne confirme point absolument celte doctrine. Beaucoup d'observations donnent lieu de penser qu'une certaine dose de boissons fermentëes est indispensable aux ouvriers dont la profession implique un déploiement considérable de force musculaire; les ouvriers métallurgistes, qui ont à exercer de grands efforts sous le rayonnement d'une chaleur intense, rentrent particulièrement dans cette catégorie. A ce fait on peut objecter cependant que ces efforts ne sont pas d'une nécessité absolue et qu'ils abrègent visiblement l'existence des ouvriers qui y sont soumis. La question que soulève la consommation des boissons fermentées reste donc indécise, car on ne peut complètement négliger les indications de l'expérience. Beaucoup de faits semblent indiquer que les boissons fermentées exercent sur la constitution physique une salutaire influence. La consommation, toujours modérée, doit croître, en chaque lieu, avec la rudesse des travaux et, d'un lieu à l'autre, selon l'àpreté ou l'humidité du climat. D'un autre côté, les populations ouvrières ne peuvent se procurer les boissons fermentées qu'après avoir pourvu aux besoins les plus impérieux : il en résulte que l'usage habituel ou la privation de ce groupe d'aliments est un des plus sûrs indices auxquels on puisse recourir pour apprécier l'état de bien-être ou de pénurie d'une famille, surtout chez les populations rurales (IV, vu, 19; V, vi, 15). D'autre part aussi, l'emploi des boissons fermentées comme aliment régulier, ou les excès commis en dehors de la consommation régulière
318 LIVRE II. — LA DESCRIPTION DE LA MlÎTHODE.
du ménage, sont un moyen sûr de constater le niveau moral et intellectuel des populations
Dans les régions chaudes et tempérées de l'Europe, les boissons fermentées s'extraient, pour la plupart, de certains fruits. Les plus importantes s'obtiennent par la fermentation spontanée du jus des raisins, des pommes et des poires. De ces mêmes boissons on obtient en outre, par distillation, des spiritueux riches en alcool que, nonobstant la diversité d'origine, on désigne sous le nom générique d'eaux-de-vie ou de liqueurs alcooliques.
Dans la région septentrionale, on fabrique rarement des boissons avec le jus des baies qui y croissent en si grande abondance Cependant, après y avoir développé la fermentation alcoolique, on en extrait quelquefois une eau-de-vie par distillation. Dans toute l'étendue de cette région, les boissons fermentées se fabriquent principalement au moyen des céréales. Les méthodes fort diverses qu'on y emploie (II, iv, 21) consistent, en général, à délayer ou à dissoudre dans l'eau les principes les plus nourrissants du grain brut ou préalablement torréfié, concassé ou converti en farine, parfois même amené à l'état de pain. Le liquide, suffisamment chargé, est ensuite abandonné à la fermentation alcoolique. Les boissons ainsi obtenues offrent une multitude de nuances provenant de la nature de la matière première, du degré de concentration, et surtout des substances qu'on y ajoute afin de leur donner une saveur caractéristique. Bien qu'elles diffèrent souvent beaucoup des boissons connues en France sous le nom de bières, on a groupé dans les budgets, sous ce nom générique, toutes les boissons fabriquées d'après cette formule générale. Les bières sont un aliment précieux, dont les qualités nutritives et les propriétés stimulantes peuvent être portées à un plus
haut degré que celles des vins ordinaires; aussi la consommation s'en augmente-t-elle chaque jour, même dans les pays vignobles. Elles jouent un rôle essentiel dans l'alimentation des ouvriers et spécialement des fondeurs et des forgerons, en Grande-Bretagne, dans l'Allemagne du Nord, en Scandinavie et en Russie.
Dans ces mêmes contrées du Nord, où le climat ne permet pas d'extraire une boisson du jus des fruits, on prépare concurremment avec les bières une troisième catégorie de boissons fermentées au moyen de matières sucrées, d'épices et d'aromates (poivre, cannelle, citron, menthe, etc.). Les hydromels (boissons préparées avec le miel) sont d'un usage très répandu dans plusieurs districts de l'empire russe; il en est de même en Grande- Bretagne des boissons préparées avec le sucre de canne et qui, selon l'état de la matière sucrée et la nature de l'aromate, sont connues des ouvriers sous les noms de pop et de treaclebeer (III, vu, 9).
Enfin, les peuples pasteurs de l'Orient préparent, avec le lait de divers animaux, des boissons fermentées qui jouissent de qualités remarquables. Parmi celles de ces boissons qui sont en usage près de la frontière asiatique, on peut citer Vairhan3 et surtout le khoumouis* préparé avec le lait de jument (II, 1,2e).
Article 9. — Les aliments consommés en dehors du ménage.
Les ouvriers chefs de ménage sont souvent obligés, par la nature même de leur profession, de quitter momentanément le lieu qu'ils habitent. Dans ce cas, ils ne peuvent y prendre tous leurs repas. Parfois même ils doivent entreprendre de véritables émigrations périodiques (VI, m, 15). La nourriture qu'ils consomment pendant ces absences momentanées donne lieu ordinairement à
des combinaisons économiques spéciales; il est mile de les distinguer de celles qui se rapportent à la consommation normale du ménage. Tantôt ils emportent avec eux une provision de céréales récoltées sur leur petit domaine : tel est le cas des Dalécarliens employés momentanément comme fondeurs à Fahlun (Suède); et il en est de même des Bergamasques qui vont, chaque hiver, travailler comme forgerons dans toutes les vallées des Alpes (IV, m, 22). Tantôt, au contraire, ils doivent consacrer une partie de leur salaire à l'achat de tous les articles de nourriture. Tantôt, enfin, ils reçoivent, en tout ou en partie, à titre de subvention, leurs principaux aliments. Toutes ces circonstances doivent être soigneusement spécifiées, car elles se rattachent à des détails de mœurs caractéristiques (II, 11, 15). En conséquence, la première section du budget des dépenses est subdivisée en deux articles dont le second comprend, lorsqu'il y a lieu, la désignation des aliments consommés, en dehors du ménage, par les divers membres de la famille.
2me SECTION. — L'HABITATION.
Article 1". — Classement des dépenses en quatre articles.
Les dépenses relatives à l'habitation forment la seconde subdivision du budget et comprennent quatre articles principaux : la location et l'entretien du logement, l'entretien du mobilier, le chauffage et l'éclairage.
Article 2. — La location du logement, et rachat du mobilier.
Lorsque la rétribution de l'ouvrier est établie, au moins partiellement, dans le système des subventions, le
logement en forme presque toujours un des principaux éléments. C'est le premier besoin auquel doit pourvoir le maître qui veut plier des nomades aux habitudes de la vie sédentaire. C'est aussi le dernier qu'il abandonne aux incertitudes du salaire en argent, quand ces habitudes sont une fois contractées. Dans tous les cas, la condition physique et morale des populations dépend intimement des combinaisons au moyen desquelles on parvient à assurer aux ouvriers la jouissance du logement. Ce genre de jouissance, en effet, contribue plus que tout autre à développer chez l'ouvrier le goût de la propriété et les sentiments moraux qui s'y rattachent.
Dans l'état actuel des sociétés occidentales, et en dehors de quelques populations modèles, il n'existe pas un ouvrier sur dix qui, devenant tout à coup possesseur d'une somme d'argent, ait assez d'empire sur lui-même pour la conserver intacte et pour se contenter du surcroît d'aisance produit par le placement judicieux de celte somme. Cette remarque, qui s'applique à toutes les races et à toutes les régions, est un des points de départ essentiels de la réforme sociale de l'Occident. Un immense mouvement de fraternité, qui conduirait à répartir entre toutes les familles ouvrières le capital disponible de l'Europe, n'aurait d'autre résultat que de faire dissiper en consommations folles la majeure partie de ce capital. L'aptitude à posséder ne se communique pas en effet par la simple allocation des objets. Elle ne dérive même pas nécessairement de l'aptitude plus ou moins grande à acquérir. Elle réside tout entière dans la tempérance, qui règle les besoins physiques en maintenant la dépense au-dessous de la recette, et dans la prévoyance, qui conserve le produit de l'épargne. Une philanthropie exagérée, en excitant d'insatiables appétits, provoquerait donc la déi. 21
gradation des classes ouvrières. Elle arrêterait tout a coup la marche de cette amélioration morale qui ne peut s'accomplir que lentement, sous l'influence du travail, de la tempérance et de l'épargne. La Providence a ainsi tracé les voies qui conduisent à la possession du sol. La propriété foncière est une terre de Ghanaan à laquelle on ne peut arriver qu'après une longue suite d'épreuves. Ceux-là sont de faux prophètes qui promettent aux classes dépourvues l'admission immédiate dans la terre promise!
11 faut constater cependant que beaucoup d'ouvriers européens, plus de la moitié peut-être, ont atteint un niveau moral assez élevé pour posséder en toute propriété l'habitation de la famille. Tei bordier (IV., In. &) qui ne résistera pas à l'attrait des jouissances physiques qu'il peut se procurer immédiatement au moyen d'une somme d'argent, qui n'attachera à la conservation de cette somme aucune satisfaction personnelle, n'aura pas même la pensée de se procurer ces jouissances en aliénant sa chaumière, son jardin, son étable et encore moins les animaux qu'il y nourrit. Souvent même, on le verra, comme le paysan russe et le mineur du Hartz (III, ni), consacrer ses loisirs à orner sa demeure, et trouver dans cette occupation la plus agréable diversion à son travail. Cette différence profonde entre les sentiments éveillés par la possession du foyer domestique ou par celle d'une somme d'argent est la conséquence des inclinations fondamentales de la nature humaine. Chez les races élevées à une certaine hauteur morale par la soumission au Décalogue et à l'autorité paternelle, les préoccupations les plus énergiques de la vie temporelle se rattachent aux affections et aux intérêts qui ont leur siège au foyer domestique. Les populations stables et simples (VI, In. 2), qui offrent les meilleurs modèles du bonheur fondé sur la paix sociale, ont pour le
lieu natal un dévouement sans bornes. Ce sentiment est développé peu à peu par l'enseignement journalier des parents, dépositaires de la loi morale, gardiens du tombeau, des images, des noms et des traditions des ancêtres. Les populations compliquées (VI, In. 4) et agglomérées dans les villes, où les parents ne peuvent plus remplir tous ces devoirs, ne sont pas en cela totalement dépourvues : tant que la loi morale conserve son empire sur les classes dirigeantes, celles-ci, secondées par les ministres de la religion et de la souveraineté, s'appliquent avec succès à perpétuer dans les âmes l'amour spontané du foyer domestique. Il est plus difficile de faire naître et de conserver le sentiment réfléchi qui porte les individus prévoyants à fonder la sécurité de leur famille sur l'épargne journalière et sur l'accumulation d'une somme d'argent. On s'explique d'ailleurs aisément, en ce qui touche le bien-être des familles, que la possession d'un foyer soit préférable à la vertu de l'épargne, qui permet de payer une location.
On a dit que la majeure partie des ouvriers européens était préparée à posséder l'habitation de la famille. Cela n'est vrai toutefois qu'avec certaines restrictions apportées au droit de propriété, sous l'influence protectrice ou la contrainte des patrons, des institutions et des mœurs. Ces restrictions, ces influences, ces contraintes pèsent d'autant plus sur la population, qu'il est plus nécessaire de garantir les femmes et les enfants contre les maux que peut entraîner l'imprévoyance ou l'imperfection morale des chefs de famille. Sous ce rapport, la condition actuelle des ouvriers offre une multitude de nuances à étudier. On trouvera résumée dans ce seul détail la série des institutions employées, dans le système européen, pour transformer les nomades en sédentaires; pour substituer les races modèles aux races infé-
rieures, qui abondent encore en Europe. Ces ouvriers modèles sont signalés dans les tomes II à IV : en Russie (II, v), en Néerlande (III, v), en Allemagne (IV, n), en Espagne (IV,v) et en France (IV,vm et ix).
Le lecteur appréciera l'importance de ces considérations en comparant les monographies d'un forgeron russe (II, ni ) et d'un bordier français (VI, m). En vertu de subventions établies sur les bases les plus libérales, la famille du premier jouit de son habitation avec tous les droits de propriété qu'elle peut avoir intérêt à exercer : elle n'en peut pas néanmoins disposer au môme titre que la famille du second. Ce dernier possède son immeuble sans autres restrictions que celles qui sont établies par les lois générales de la France. Il ne dépend que de lui par conséquent d'hypothéquer ou de vendre sa propriété et d'en réaliser la valeur en argent. Celte liberté ne lui est jamais nuisible, parce qu'ayant acquis lui-même son petit domaine à force de travail, de privations ou d'épargne, il ne saurait être conduit à en dissiper la valeur en débauches, au détriment de sa famille. Il en serait tout autrement pour le forgeron russe, qui tient sa propriété moins de ses propres eiforts que des subventions accordées par le seigneur. L'octroi de la même liberté serait pour lui un don funeste, car elle le livrerait, comme une proie assurée, aux usuriers qui pullulent autour des classes imprévoyantes, aussitôt que les institutions laissent celles-ci sans défense. Le débitant patenté d'eau-de-vie, le colporteur et l'épicier (II,m, g), spéculant sur les passions et l'inexpérience de l'ouvrier, ne tarderaient pas, s'ils étaient autorisés à poursuivre le remboursement de leurs avances, à devenir en fait propriétaires de l'habitation. L'extension prématurée du droit de propriété n'aurait ici d'autre résultat que de dégrader par l'ivrognerie le chef de la famille,
en. XI. — LE mode d'existence des ouvriers. 325
et d'enlever aux autres membres de la communauté un de leurs principaux moyens d'existence.
Le système européen ne tend pas seulement à mettre les droits de la propriété en harmonie avec le développement intellectuel et moral des populations, il s'applique à en faire naître le goût lorsque la propriété n'existe point encore. L'exemple de l'ouvrier mineur du Hartz (III, ni, e) fera comprendre toute la portée des ressources qu'on pourrait tirer, même dans les villes, de la propriété de l'habitation pour rehausser le niveau intellectuel et moral des familles ouvrières.
Etabli sous un climat sévère, voué à l'exploitation de gîtes métallifères produisant peu de bénéfices, le mineur du Hartz ne possède aucun capital productif de revenu, et il ne songe pas à s'en constituer un, à l'aide de ses épargnes. Mais l'administration supérieure, qui dirige ce district de mines, à la fois pour le compte du souverain et de diverses compagnies privées, a posé en principe que, nonobstant les vicissitudes provoquées par la nature des mines et par l'état du commerce, la population ouvrière doit constamment prélever sur les produits bruts ce qui est indispensable pour subvenir aux nécessités de l'existence. Elle a réuni, à cet effet, tous les ouvriers dans une vaste corporation (III, m, 17), où, par une série de dispositions ingénieuses, on garantit à chaque individu un certain minimum de bien-être. Les combinaisons adoptées tendent autant que possible à dissimuler l'intervention de l'autorité et à relever l'ouvrier à ses propres yeux. Fondées en général sur une profonde étude du cœur humain, ces institutions ont une efficacité qui manque souvent à celles qu'on a improvisées dans l'Occident, depuis le commencement du siècle, sous l'inspiration d'un dévouement sincère, mais parfois peu éclairé, pour les classes souf-
326 LIVHE II. — LA DE2CKIPTI0N DE LA MKTIIODE.
frantes. En ce qui concerne l'habitation des ouvriers, on s'est arrêté à la combinaison suivante, dont une longue expérience a démontré les avantages. L'administration supérieure bâtit les habitations, mais elle en attribue aux ouvriers la propriété nominale. Aussitôt qu'une maison nouvelle est achevée, ou lorsque la mort d'un père de famille rend une maison vacante, l'administration appelle a l'enchère tous les ouvriers qui, n'étant pas pourvus, occupent provisoirement en location une portion de maison cédée par un camarade. L'acquéreur emprunte fictivement à l'administration la valeur totale du prix d'achat; et, en même temps, il donne hypothèque pour une somme égale. Il s'oblige, en outre, à laisser prélever sur son salaire une retenue hebdomadaire, destinée à servir l'intérêt de la dette et calculée sur le taux de Zt pour 100 du prix d'acquisition. Les ouvriers qui, par une rare exception, visent à devenir réellement propriétaires, supportent, en outre, une retenue supplémentaire consacrée à l'amortissement de la dette. En réalité, le mineur du Hartz est rarement propriétaire de son habitation : c'est un simple locataire, ou plutôt un ouvrier subventionné à vie par son patron. Néanmoins, cette acquisition fictive a pour l'ouvrier, aussi bien que pour l'administration, des avantages que l'observation révèle tout d'abord. L'ouvrier acquiert plus de valeur à ses propres yeux. Il manifeste par sa conduite plus de respect pour lui-même, plus d'attachement à ses devoirs. Cédant à la tendance qu'inspire ordinairement l'exercice de la propriété, espérant profiter un jour de la plus-value qu'il donne à sa maison par ses soins, l'ouvrier se plaît à employer ses loisirs en travaux d'amélioration et d'entretien. L'hypothèque même, attribuée à l'administration supérieure, protège naturellement l'ouvrier du Hartz contre les prêts usuraires. D;ins aucun
cas, d'ailleurs, les avances faites par les marchands du pays ne peuvent être productives d'intérêt ni créer un droit sur la propriété de l'ouvrier débiteur. En outre, les marchands et les chefs de métier, qui ne se consacrent pas directement à l'exploitation des mines, des forêts et des usines, sont maintenus dans de strictes limites par l'ensemble des institutions locales. Ainsi, par exemple, aucun de ces individus n'est admis à concourir à conditions égales avec les ouvriers pour l'acquisition des maisons situées dans les principales villes de mines.
Les avantages matériels que les ouvriers et l'administration trouvent dans cette combinaison sont évidents. L'ouvrier, devenu acquéreur, fait un certain profit en sous-louant à d'autres personnes la portion de l'habitation qui n'est point indispensable à sa propre famille. Par ce moyen, il ramène souvent la dépense qui reste à sa charge au-dessous du taux d'une véritable location. L'administration, de son côté, est dispensée des soins et de la dépense qu'entraînerait l'entretien des habitations directement concédées à titre de subvention. Elle fait accepter sans résistance aux ouvriers des conditions d'exiguïté qui pourraient sembler gênantes, si elles n'étaient pas provoquées par l'intérêt même des occupants.
Dans le cours des observations faites sur les ouvriers du Hartz, on s'est appliqué a découvrir quelques ouvriers ayant amorti une partie de leur dette : on a pu constater ainsi que ce régime, bien qu'il ne donne, en général, aux ouvriers que l'apparence de la propriété, développait cependant des sentiments et des habitudes d'une haute portée. Le cas le plus intéressant qu'on ait observé est celui d'un mineur de la ville de Clausthall, âgé de soixante ans, qui, n'ayant jamais eu d'enfants, se trouvait, ainsi que sa femme, dans des conditions exceptionnelles d'aisance. Sa
situation se résumait ainsi : à trente-quatre ans, il avait acheté au prix de l,/i80 francs la maison qu'il habitait; et, suivant l'usage, il avait donné tout d'abord hypothèque à l'administration supérieure pour la totalité de cette somme. Depuis l'époque de l'acquisition, il avait fait prélever sur son salaire, outre la somme annuelle de 59 fr. 20 c, représentant l'intérêt du capital prêté au taux de k pour 100, une légère annuité qui, après vingt-six ans, avait réduit la dette de 340 francs. D'un autre côté, le désir de tenir sa maison en bon état d'entretien, et même d'y introduire plusieurs améliorations importantes, l'avait conduit à emprunter une somme de 60 francs. L'amortissement ne s'élevait donc qu'à 280 francs, non compris la plus-value acquise par la maison. En racontant l'histoire de sa propriété, dont il se plaisait à faire admirer la bonne tenue, le bon vieillard laissait percer la satisfaction qu'il éprouvait d'avoir atteint ce résultat par une vie entière d'ordre et de tempérance. La pensée que sa femme bien-aimée jouirait du capital ainsi accumulé, et ne serait pas réduite au seul subside accordé par la corporation aux veuves d'ouvriers mineurs, répandait évidemment un sentiment de quiétude sur ses derniers jours.
Ces tendances sont très fécondes, au point de vue moral; et si elles n'ont pas une utilité plus grande, au point de vue financier, c'est que la population est placée dans des conditions fort difliciles. Pour maintenir en activité des exploitations dont les recettes balancent à peine les dépenses, l'administration supérieure a dû abaisser les salaires jusqu'aux limites tracées par la satisfaction des besoins indispensables; en sorte que, par une exception iort rare en Europe, l'épargne, pour un ouvrier placé dans des conditions moyennes, est réellement impossible. D'ailleurs les germes développés par une direction morale
et intelligente portent leurs fruits, dès qu'une circonstance exceptionnelle soustrait une famille aux charges qui pèsent sur le plus grand nombre, ou bien lui assure un supplément de ressources. Ce régime fait le bonheur de la population, au milieu d'une existence qui serait intolérable pour les plus pauvres ouvriers des grandes villes de France et d'Angleterre. Il révèle la puissance des forces morales que développe, chez les ouvriers, l'initiation au sentiment de la propriété. L'établissement et le maintien d'un tel régime supposent évidemment, chez les patrons, une haute sollicitude pour leurs ouvriers. Ils impliquent un contraste frappant avec les habitudes de simplification et de laisser faire qui prévalent sous le régime manufacturier de l'Occident (VI, 1,20), où la nouvelle organisation des rapports sociaux offre des dangers d'autant plus grands qu'elle accumule plus rapidement la richesse. Une maison d'ouvrier, dans la majeure partie de l'Europe, a pour dépendance nécessaire un jardin ou un verger, dont la surface, comprise dans la plupart des cas entre 2 et 3 ares, atteint rarement 8 ares. L'ouvrier, dans ses moments de loisir, et, plus ordinairement, la femme avec le concours des enfants et des vieux parents, y cultivent les légumes et les fruits consommés par le ménage. Les pommes de terre et les cucurbitacées, qui exigent un vaste emplacement, ne se récollent guère dans le jardin proprement dit. Lorsque la famille entreprend cette culture, elle a recours à un terrain spécial, tantôt loué à prix d'argent, tantôt reçu à titre de salaire ou de subvention, du propriétaire ou du chef d'industrie pour le compte duquel l'ouvrier travaille habituellement (IV, vu, 19; V,vi, ig). Ces mômes combinaisons économiques trouvent souvent leur application dans la culture du chanvre nécessaire à la production de la toile domestique (V,vi, 21).
Article 3. — L'entretien du mobilier.
Dans l'Europe orientale, les familles se contentent de quelques objets de vaisselle en bois ou en métal. On n'emploie, comme moyen de repos, que des coussins et des nattes simplement étendus sur le sol (II, i à vi, 10). L'acquisilicn première et l'entretien d'un mobilier n'entraînent donc qu'une faible dépense. En Occident au contraire, les plus pauvres ouvriers (VI, 111,20) considèrent comme objets de première nécessité des lits garnis de draps, une vaisselle composée à la fois de poteries vernissées, de faïences, de verreries etd'objetsen métal, enfin plusieurs meubles en bois poli. L'achat d'un mobilier impose donc une mise de fonds relativement considérable aux jeunes ménages qui s'établissent.
Pour les régions agricoles qui n'ont point encore subi l'influence des mœurs urbaines, des coutumes établies par une expérience séculaire fixent, d'une manière à peu près invariable, la composition du mobilier de chaque famille. L'opinion publique interdit le mariage aux jeunes gens qui n'en sont pas encore pourvus. Elle oppose ainsi un frein salutaire aux unions prématurées. Elle fait concourir une des plus vives inclinations de l'humanité à développer dans la jeunesse les habitudes de travail et de prévoyance. C'est surtout en considération de cette action tulélaire qu'on a consacré, dans chaque monographie, un paragraphe spécial, le § 10, à l'inventaire du mobilier. Les personnes qui voudront bien diriger leur attention sur ce détail des mœurs populaires comprendront, par ce seul exemple, que le bien-être des familles ouvrières repose souvent sur des coutumes dont le législateur n'a jamais eu à s'occuper. Ces personnes se trouveront alors plus disposées à reconnaître que ce bien-être, dans les
Cn. Xt. — LE MODE D'EXISTENCE DES OUVRIERS. 331
localités où il a momentanément disparu, sera restauré plutôt par la réforme des mœurs que par celle des institutions.
Malheureusement, les coutumes tutélaires qui se rattachaient à l'acquisition préalable des mobiliers par les futurs époux ont été brusquement interrompues, depuis un demi-siècle, dans les villes et les régions manufacturières de l'Occident. Parmi les causes de cette décadence figurent, au premier rang, les entraînements de la mode et les autres exagérations de l'esprit de nouveauté, les révolutions politiques, le relâchement de l'autorité paternelle, l'excitation désordonnée imprimée par l'industrie aux mouvements de la population, enfin et surtout la tendance qu'ont aujourd'hui les propriétaires et les chefs d'industrie à se dispenser des devoirs du patronage. Beaucoup d'ouvriers, rejetons des anciennes races modèles, cèdent à un attrait irréfléchi. Us contractent des unions imprudentes sans avoir réuni les objets mobiliers nécessaires au ménage, sans s'être initiés par le -travail et l'épargne aux devoirs que doivent pratiquer les chefs de famille; et ils préparent ainsi à leurs enfants, comme à eux-mêmes, un avenir de misère et de privations. D'autres ouvriers, qui ont pu faire des économies avant le mariage, donnent dans une autre aberration : au lieu de se contenter du mobilier qui convient à leur condition, ils s'appliquent à imiter le luxe des classes bourgeoises. En tenant compte des pertes de toute nature qui résultent de ces téméraires acquisitions, on trouve souvent qu'elles l'emportent sur les sommes qui manquent plus tard à la famille quand surviennentdes besoins inattendus. La monographie d'un horloger de Genève (VI, 11, 5 et 10) offre un exemple frappant de ce genre d'imprévoyance dans un jeune ménage que distinguent d'ailleurs de solides qualités
morales. Pour montrer à quel point les sentiments inculqués par le faux dogme de l'égalité sont funestes aux ouvriers de l'époque actuelle, on a mis en regard de cette monographie celle d'un vieux ménage qui a conservé les coutumes séculaires de la population genevoise (VI, h, 20 et 13).
Article 4. — Le chauffage.
Toutes les populations ouvrières de l'Europe consomment une certaine quantité de combustible pour la cuisson des aliments et pour le chauffage des habitations. Le chauffage domestique, en réunissant sous ce nom les deux emplois, est donc un des besoins indispensables à la conservation de la Vie humaine. La quantité de combustible nécessaire à chaque famille augmente progressivement du sud-ouest au nord-est, par deux raisons : en premier lieu, la rigueur croissante du climat exige pour l'habitation une plus forte dépense de chaleur; en second lieu, la nature des productions et les prescriptions de l'hygiène impliquent l'usage d'une consommation croissante d'aliments soumis à la cuisson. Les moyens auxquels les populations ont recours pour se procurer le combustible se rattachent à des considérations d'une haute importance. Envisagée dans son ensemble, la question de la distribution du combustible constitue en effet, de nos jours, une des données premières de l'économie sociale; et l'importance de cette question grandira aussi longtemps que la vapeur restera l'agent moteur par excellence. Aucune autre cause, dérivant de l'ordre matériel, n'a autant contribué à modifier dans l'Occident la situation des classes ouvrières et même l'ensemble des relations sociales (VI, In. 4 ; i, 20). Tandis que, dans le Nord et dans l'Orient, les populations restent uniformément distribuées sur le ter-
ritoire comme les forêts et les eaux motrices, on les voit chaque jour, dans la région opposée, se concentrer davantage à proximité des grands bassins houillers, devenus des sources inépuisables de force motrice et de chaleur artificielle. La transformation brusque qui s'opère dans les mœurs de l'Occident et l'ébranlement social qui en est la conséquence sont en grande partie le résultat de cette concentration. Depuis que l'industrie manufacturière est devenue une puissance de premier ordre, on ne peut plus méconnaître les relations qui lient la condition sociale et la répartition des populations ouvrières à la distribution géographique et à l'abondance relative des houillères et des forêts.
Considérée seulement au point de vue de l'approvisionnement des familles, la question du combustible fournit des indications sûres pour apprécier le degré de bien-être dont elles jouissent. Ces mêmes études conduisent à des renseignements utiles sur la nature des rapports qui lient les ouvriers aux patrons et aux classes supérieures de la société. Une large consommation de combustible n'est pas indispensable à la conservation de la vie humaine. C'est donc sur cet article que se restreignent d'abord les ouvriers chez lesquels les moyens d'existence deviennent insuffisants. Dans plusieurs grandes villes, à Paris en particulier, le haut prix du combustible pèse d'une façon cruelle sur les classes pauvres. Il s'en faut de beaucoup, assurément, que Paris présente des tableaux de souffrance et de dénûment comparables à ceux qu'on observe à Londres et dans plusieurs centres populeux des Iles Britanniques ; mais il n'est vraisemblablement pas de lieu où la pénurie du combustible engendre de si affligeants détails. Toute personne qui aura consacré quelques journées de la saison rigoureuse à visiter les
familles indigentes de cette capitale appréciera la bienfaisante influence des institutions encore en vigueur, dans la majeure partie de l'Europe, pour assurer aux ouvriers, sous un régime de subvention, les moyens de chauffage. L'adoption de ce régime paraît ici tellement indiquée par la nature des choses, qu'on l'a conservé jusqu'à ce jour, même dans les contrées où les ouvriers sont tenus de pourvoir, au moyen du salaire, à tous leurs autres besoins. Au milieu des modifications qu'on apporte incessamment à l'ancien régime économique, une allocation de combustible, proportionnée aux besoins, est la dernière subvention à laquelle les populations consentent à renoncer. On les voit, soumises sous les autres rapports à l'autorité des lois, maintenir par la force, sur ce seul point, leurs prétentions fondées sur d'antiques usages et sur la tolérance traditionnelle des propriétaires de forêts.
Dans les contrées où le combustible abonde, les ouvriers consomment des bois de corde (II, ià vu, 15; III, i et n) ou du charbon de terre (III : iv, 15 ; vi, 15). Dans celles où ces combustibles de choix sont à un prix élevé, ils mettent à profit des débris de moindre valeur. Sur la majeure partie de l'Europe, ils recueillent à titre gratuit les branchages de l'abatage des arbres ou de la mise en œuvre des bois, ou les bois morts et les broussailles. Près des bassins houillers, ils consomment des houilles menues impropres à d'autres usages; ils moulent ces menus en briquettes en les associant à des argiles, et ils leur donnent ainsi, pour l'emploi sur la grille des foyers, de la consistance et de la durée. Dans les régions privées à la fois de forêts et de houillères, et par exemple sur cette longue zone de terrains marécageux comprenant le centre et le nord-ouest de l'Irlande, les plateaux élevés {?noors) de la Grande-Bretagne, les marais du nord de la France,
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de la Belgique, de la Hollande, du nord de l'Allemagne et du Danemark, les marais des plaines et des montagnes de la Scandinavie, de la Finlande et de la Russie, les ouvriers tirent presque exclusivement de l'exploitation des tourbières leurs moyens de chauffage. Enfin, dans les contrées encore plus dépourvues de combustibles, les populations doivent se contenter d'herbes séchées, de roseaux, de paille, de fumier ou même d'excréments d'animaux. L'usage exclusif de ces derniers combustibles est une des particularités qui frappent le plus le voyageur qui parcourt pour la première fois les steppes (II, 1,17) de l'ancien et du nouveau monde'. Enfin, à défaut de toutes ces ressources, certaines populations doivent se contenter de combustibles encore plus étranges2.
L'affouage en combustible dans plusieurs contrées forestières du Nord et de l'Orient est considéré comme un droit imprescriptible, alors môme que les populations, par leur origine et leur travail habituel, n'ont rien de commun avec le propriétaire des forêts voisines. Ainsi, en Russie, dans le bassin de la haute Kama, plusieurs villages, dépendant du domaine de la couronne, établis au milieu de forêts appartenant à des particuliers, y prennent, comme s'ils usaient d'un droit naturel, le bois de chauffage qui leur est nécessaire. Ce droit ne pourrait, à
\. Les excréments d'anirmux employés comme combustibles, à défaut desquels les steppes ne seraient pas habitables, portent, chez les Mongols, le nom à'argol; chez les Espagnols des hautes Andes do la Bolivie, le nom de laquia; et, dans le dialecte français-canadien des prairies de l'Amérique du Nord, le nom de bois de vache.
2. A Paris, les personnes préposées à la visite des logements insalubres ont parfois découvert, chez les pauvres du faubourg Siint-Marceau, des amas de chats morts, employés comme combustibles dans les poêles où se fait la cuisson des aliments. On ne saurait trop déplorer l'aveuglement qui porte certaines administrations urbaines à tirer vanité des grandes agglomérations d'hommes où les classes souffrantes sont condamnées à un tel état de pénurie.
plus forte raison, être contesté aux populations attachées à ces mêmes propriétés. La subvention atteint parfois, dans ces contrées, 53,000 kilogrammes de bois sec par ménage (II, u, 1 s). Ordinairement elle n'a d'autres limites que les besoins des familles. En beaucoup de localités, le droit à la subvention du bois de chauffage n'a été aucunement altéré par la rupture des liens qui attachaient l'ouvrier au sol. Reprenant, en principe, la libre disposition de sa personne, mais restant lié en fait au propriétaire de la forêt par une solidarité morale, l'ouvrier a conservé, sous ce rapport, tous les privilèges que lui assurait l'ancien régime. Cet ordre de choses se maintient, par exemple, en Suède, en Hongrie et dans une partie des provinces slaves de l'Europe centrale. En Allemagne, en France, en Italie, en Espagne surtout, les populations groupées par communes ont souvent acquis à une époque ancienne et conservent, avec une ténacité inébranlable, une partie des forêts environnantes. Elles les cultivent en commun et s'en partagent les produits annuels par diverses combinaisons administratives. Celles-ci ne sont pas toujours en harmonie avec les principes de l'art forestier; mais elles conjurent du moins la pénurie du combustible, qui se fait trop souvent sentir dans les localités où les ouvriers ne jouissent pas des mêmes avantages.
Les révolutions qui ont brusquement changé les mœurs et les institutions de plusieurs états de l'Occident, de la France en particulier, ont eu souvent pour effet de relâcher ou de rompre la solidarité morale qui unissait autrefois l'ouvrier au propriétaire de forêts. Souvent aussi, les propriétés forestières ont passé en de nouvelles mains; et l'on a pu remarquer que les nouveaux venus n'ont pas toujours compris aussi noblement que leurs prédécesseurs les devoirs moraux qu'impose la qualité de propriétaire.
Dans ce cas, l'ouvrier, devenu étranger au propriétaire du sol, n'est plus admis à jouir de l'ancienne subvention; et cependant les conditions du salaire ne lui permettent pas plus que par le passé d'acheter le combustible nécessaire à la famille. Cette situation difficile faite à la population, l'excitation produite par des besoins urgents, le souvenir d'anciens droits brusquement abolis provoquent des conflits et des agressions, cause de démoralisation pour l'ouvrier, d'irritation pour le propriétaire, de trouble pour le pays, de décadence pour l'ordre social (VI, m, 21). En beaucoup de lieux, à. la vérité, l'honnêteté des populations, la bienveillance des propriétaires, les derniers vestiges de la tradition atténuent les inconvénients du régime nouveau; mais il est évident que ce régime tend à isoler chaque classe de la société dans les limites de son droit strict, au détriment de celle qui a besoin d'appui. Il faut donc réagir contre cette tendance, ou même remédier, par des institutions nouvelles, à une cause imminente de désorganisation sociale. Sans doute, ce n'est pas seulement en ce qui concerne l'approvisionnement de combustible que se révèlent les inconvénients attachés à la rupture des liens qui, dans toute société prospère, unissent les propriétaires et les ouvriers. On a cru devoir, néanmoins, placer ici ces réflexions. Aucun détail de la vie domestique des ouvriers ne met mieux à nu une des principales plaies de l'Occident. C'est surtout par les faits concernant la propriété forestière que la nouvelle économie sociale de l'Occident et surtout de la France (V,vi, 22) s'écarte des voies tracées par l'expérience et par la tradition (1V,ii, 7). On peut constater, en consultant plusieurs monographies (III, 1, 22; ni, 18 ; IV, 1, 20 ; V, 11, îs), les différences qui distinguent aujourd'hui le régime français de celui qui domine encore dans les autres contrées,
et que l'on peut encore nommer « le régime européen ». Les vices de l'organisation nouvelle pèsent sur les propriétaires non moins que sur les ouvriers. Les administrateurs éclairés des autres régions de l'Europe, ceux qui se montrent disposés a adopter, sous d'autres rapports, les utiles nouveautés de l'Occident, comprennent difficilement que la France puisse maintenir les institutions et les habitudes qui se rattachent aujourd'hui à l'exploitation des forêts privées.
L'ouvrier pourvu de la subvention de bois de chauffage doit ordinairement en opérer la récolte et le transport. Dans le Nord et dans l'Orient, le chef de famille, aidé d'animaux de trait, est presque toujours chargé de ce travail (II, i à vin ; III, i et ni). Dans l'Occident, ce service ne s'applique guère qu'à du bois mort ou à de menus végétaux. 11 est dévolu presque exclusivement aux femmes et aux enfants. C'est un des pénibles labeurs imposés à la partie la plus faible de la population; c'est aussi une des occupations les plus contraires à la constitution physique des femmes et des jeunes filles. Celles-ci doivent, en effet, consacrer une partie considérable de leur temps à transporter ce lourd fardeau (VI, m, 20), lorsque les lieux de récolte sont éloignés de l'habitation.
Il existe peu d'exploitations houillères et d'usines à la houille où ce combustible ne soit pas accordé en nature aux ouvriers en raison des besoins. En Angleterre même, beaucoup de chefs d'industrie ont conservé cet usage, bien que, sous les autres rapports, ils tendent incessamment à simplifier leur administration et à repousser systématiquement les derniers vestiges du régime des subventions. C'est ainsi, par exemple, que les ouvriers des grandes usines de cuivre du pays de Galles reçoivent presque toujours en nature leur approvisionnement de combustible.
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Article 5. — L'éclairage.
L'éclairage est la dernière catégorie de dépenses qui se rattache à l'habitation. Ce n'est guère qu'un besoin d'ordre secondaire pour la plupart des ouvriers des régions chaudes et tempérées de l'Europe, où la durée du jour suffît aux travaux de chaque saison. Cette dépense figure à peine dans le budget de plusieurs ouvriers agriculteurs de l'Occident (V,vi, 15). Les frais d'éclairage augmentent cependant d'une manière sensible à mesure que les populations apprécient mieux les jouissances que peuvent donner, pendant les soirées d'hiver, la lecture, la conversation et les réunions du voisinage. Cet article de dépense est parfois une excellente mesure de la culture intellectuelle (VI, 11, 1 5 ; vi, 1 5) et de la sociabilité de chaque famille. Dans tous les cas, pour des conditions sociales identiques, la consommation augmente à mesure qu'on se rapproche des régions boréales; et, pour les ouvriers du nord de la Russie, par exemple (II, 111,1 5 ; v, 15), les quantités de matières consommées pour l'éclairage deviennent fort considérables.
Une mèche plongée dans l'huile de poisson est le moyen d'éclairage le plus usité sur le littoral de la mer Glaciale; dans la vaste région boisée qui s'étend plus au sud, on emploie surtout des fragments de bois résineux diversement préparés, parfois des matières enduites du goudron extrait, soit des bois résineux, soit de l'écorce et des racines du bouleau. Ce même mode d'éclairage se retrouve dans les hautes montagnes du Midi. Ainsi par exemple, dans les Pyrénées françaises, on emploie avec succès, sous le nom de téda (IV,ix, 15), pendant les veillées d'hiver, de petits fragments de racines de pin (Pinus sylvestris) que l'on fait brûler lentement sur une plaque de
tôle placée en saillie sous la hotte du foyer, autour duquel la famille est assemblée. A mesure qu'on se rapproche de la région centrale, on voit associer à ces moyens d'éclairage les chandelles fabriquées avec la graisse animale, diverses préparations de résine et de suif, des huiles végétales brûlées au moyen de mèches et de lampes plus ou moins perfectionnées. Les populations retiennent souvent avec opiniâtreté le mode d'éclairage que la tradition leur a transmis. Parfois, ce détail d'économie domestique, comme l'emploi des céréales (2), peut servir à constater l'identité ou la diversité des races; parfois aussi, ce même détail conserve la trace d'anciennes subdivisions administratives et politiques. Dans le Nord et dans l'Orient, les circonscriptions territoriales sont parfois signalées par la forme donnée aux torches ou aux fragments de bois résineux. En parcourant certains districts agricoles situés en France, au nord de la Loire, le voyageur s'aperçoit ordinairement qu'il approche des limites de l'ancienne province de Bretagne, en voyant faire usage d'une petite chandelle, mélange de résine et de graisse animale, qu'on désigne dans cette contrée sous le nom d'oribus.
Si-
3e SECTION. — LES VÊTEMENTS.
Article 1er. — L'acquisition et l'entretien des vêtements et du linge.
Les procédés, les habitudes et les combinaisons économiques, au moyen desquels les familles se procurent les vêtements, constituent, dans leur ensemble, une question d'un haut intérêt. On en déduit d'utiles aperçus sur les mœurs de chaque famille et même sur la constitution
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sociale de la localité. Les deux régions extrêmes de l'Europe, dont la méthode signale naturellement les contrastes, offrent, sous le rapport du vêtement, des différences encore plus radicales que pour les autres détails de la vie domestique.
Les peuples pasteurs, à demi sédentaires (II,i), qui habitent, au midi de l'Oural, la contrée contiguë aux steppes des Kirghiz, tirent presque exclusivement de la culture de leurs troupeaux et du travail domestique leurs moyens d'existence. Leurs vêtements, en particulier, y sont fabriqués dans l'intérieur de chaque ménage avec la laine et le cuir des animaux. Le peu de linge dont on fait usage s'y confectionne également avec le chanvre brut que la famille obtient en échange de quelques produits des troupeaux, lorsqu'elle ne le cultive pas elle-même. Les femmes filent et tissent la laine et le chanvre; elles teignent les étoffes et confectionnent les vêtements. Les hommes s'occupent souvent de soumettre les cuirs au tannage. Tout au plus voit-on naître chez ces peuples la tendance à obtenir, par voie d'échange, les chaussures de cuir et les vêtements qui, à raison de leur longue durée, ne seraient confectionnés que de loin en loin dans le ménage.
Au contraire, dans les districts manufacturiers de l'Angleterre, les familles ne prennent plus part à la fabrication des étoffes. Les femmes ne s'occupent presque jamais de la confection des vêtements; et il est même déjà fort rare qu'elles se livrent d'une manière suivie aux travaux d'entretien. Toutes ces opérations y restent étrangères à l'éducation domestique. Telle ouvrière anglaise, dont l'existence est consacrée à exécuter avec une rare habileté un détail de la fabrication du fil de coton, serait incapable de prendre part à la confection des étoffes gros-
342 L1VIIE II. — LA DESCRIPTION DE LA iMETIIODE.
sières, produit de l'industrie domestique de l'Orient
Pour les populations de l'Europe orientale, le vêtement est le résultat combiné de l'industrie pastorale exercée en communauté et du travail de la famille. Ce moyen d'existence, aussi bien que la nourriture, qui s'obtient à peu près dans les mêmes conditions, ne peut donc être compromis que par des circonstances accidentelles, dont l'influence d'ailleurs ne s'étend pas au delà de certaines limites. Il en résulte que les populations ne sont jamais obligées de renoncer, sous ce rapport, à leurs habitudes de propreté et d'élégance. La diversité des occupations qu'implique la fabrication de l'étoffe la plus simple initie les populations à la connaissance générale des procédés industriels. Elle provoque un usage régulier des organes physiques. Elle développe surtout la force des bras et l'adresse de la main.
Dans certains districts manufacturiers de l'Occident, la famille ne subvient guère à ses besoins qu'au moyen du salaire en argent. Cette ressource presque unique se trouve souvent restreinte, tantôt par des causes spéciales à la famille, tantôt par des crises commerciales. Ces crises sont plus redoutables, pour les populations de l'Occident, que les calamités atmosphériques et les épizooties (II, In. 5), pour celles de l'Orient. Obligées, dans leurs moments de pénurie, de consacrer toutes leurs ressources aux besoins plus impérieux, qui ont pour objet la nourriture, les familles de l'Occident doivent alors renoncer à toute acquisition de vêtements. Souvent même le dénûment est porté à ce point, que la famille doit se créer par l'aliénation momentanée ou parla vente de ses meilleurs vêtements un supplément de ressources. Dans l'état d'imprévoyance où vivent la plupart des ouvriers, ces objets forment, en effet,
le seul capital réalisable de la famille. Alors on voit pulluler, dans certaines cités manufacturières, des infortunés à peine couverts de haillons. C'est un spectacle affligeant, dont il n'existe ailleurs aucun exemple, même aux derniers rangs des tribus nomades. Il semble que, pour rabaisser l'orgueil de certaines sociétés « en progrès », la Providence ait permis que cette indescriptible misère se plaçât au contact de toutes les ressources de l'industrie, de toutes les splendeurs de la richesse. En aucun lieu du monde, ce contraste n'est aussi frappant qu'à Londres et dans la plupart des grandes villes des Iles Britanniques. D'un autre côté, les ouvriers appliqués pendant toute leur vie à une simple action mécanique, ne disposent plus en réalité que d'une faculté, d'une aptitude ou d'un organe. Pendant les chômages de la machine dont ils dépendent, ils ne peuvent donc se livrer à une de ces industries domestiques qui , dans l'ancienne économie européenne, étaient pour les familles une ressource assurée. Les solides étoffes de laine et de chanvre, les cuirs et les peaux, qui forment, dans l'Orient et le Nord, la matière de l'habillement, ont, en général, une longue durée. Malgré la recherche qui se montre dans la forme des habits de ces contrées, les familles n'ont en somme à consacrer à la confection proprement dite qu'une faible dépense de temps. Il en est autrement dans l'Occident. Les étoffes de coton et de laine, que les manufactures livrent aux ouvriers à très bas prix, n'ont qu'une durée éphémère. La confection du vêtement est souvent plus dispendieuse que l'achat de l'étoffe; et, dans tous les cas, elle grève considérablement le budget des familles qui restent étrangères à ce genre de travail (III, vu et vin, 1 s ). Dans les contrées où les femmes consacrent aux travaux du ménage la majeure partie de leur temps, celles-ci retrouvent dans
la confection des vêtements, fabriqués avec les légères étoffes des grandes manufactures, une partie des avantages que leur donnait autrefois la fabrication des solides étoffes domestiques. Le temps qui était précédemment consacré au filage l'est aujourd'hui au tricotage et à la couture. Les populations qui se distinguent encore le plus dans l'Occident, par la décence et la propreté des vêtements, sont celles où les femmes sont initiées à la pratique de ces deux sortes de travaux. Dans plusieurs districts où le bien-être de la population avait été compromis par l'invention de la machine à filer, on commence «à observer l'introduction d'un meilleur régime. Cette amélioration est due surtout à l'influence des écoles qui initient les jeunes filles à l'apprentissage des travaux de toute sorte qui conviennent à leur sexe (V,iv,3 et s). En traçant le cadre des budgets, on s'est appliqué à mettre en relief les principales nuances qu'on vient d'indiquer. On y a mentionné particulièrement le temps consacré par la mère de famille aux divers détails de la confection des étoffes et des vêtements.
Dans la majeure partie de l'Europe, les populations ont adopté, depuis une époque fort ancienne, et conservé jusqu'à ce jour un vêtement en harmonie avec les convenances dérivant du climat, de l'âge, de la profession. Sous ce rapport, souvent aussi par l'élégance, ce vêtement l'emporte de beaucoup sur le costume uniforme que le régime moderne impose à toutes les classes de la société. Ce sont ces costumes locaux qui donnent aujourd'hui, aux yeux des voyageurs, tant d'intérêt à la Norvège, au nord de la Suède, aux pays slaves, aux principautés du Danube, à la Hongrie, à la Turquie d'Europe, à la Grèce, et même à plusieurs provinces de la Néerlande, de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne et de la France. Plusieurs considé-
rations importantes se rattachent à ce détail de mœurs. On s'est donc appliqué, dans chaque monographie, soit en composant la 3e section du budget des dépenses, soit en classant les articles du paragraphe consacré à l'inventaire des objets mobiliers de la famille, à présenter sur la composition du vêtement des détails caractéristiques, surtout dans le cas où l'ancien costume national a été conservé. Lorsque les études ayant pour objet les monographies de familles seront entreprises sur une grande échelle, il serait à désirer qu'un dessin, joint à la description de chaque famille, portât tout d'abord à la connaissance du lecteur une multitude de particularités qui peindraient mieux que ne le fait un simple texte la constitution physique de la race, l'habitation, le mobilier et le vêtement.
La tendance à abandonner le costume national se manifeste d'abord dans les grandes villes ; de là, elle se propage graduellement au milieu des populations rurales, en même temps que les étoffes manufacturières se substituent aux étoffes domestiques. Cette modification d'habitudes présente d'assez graves inconvénients. Un costume distinclif pour chaque contrée rappelle utilement à toutes les classes le souvenir de la race, de la province, de la profession. Il entretient des habitudes de solidarité plus utiles que ne le sont des aspirations vagues vers l'égalité des conditions et la fusion des nationalités. L'adoption d'un costume uniforme efface parfois plutôt qu'il ne développe le sentiment de dignité personnelle. Rien n'est plus triste, en effet, que de voir les ouvriers plus ou moins aisés et les diverses classes nécessiteuses dont regorgent les grandes villes posséder et vendre à tour de rôle les vêtements des classes supérieures de la société, d'après un ordre fixé, tantôt par de louables sentiments d'économie, tantôt par une gêne momentanée, tantôt par la mi-
sère permanente (V,i, 7), tantôt enfin par la perte de tous les sentiments moraux. L'ouvrier pauvre, dégradé par la malpropreté et l'intempérance, peut encore, dans l'Europe orientale et dans la plupart des districts ruraux du continent, conserver un reste de dignité sous les débris d'un vêtement confectionné pour lui dans des temps plus heureux : il n'en reste plus de traces sous les haillons que disperse l'opulence des grandes villes. Quelques quartiers de Londres, de Manchester, de Glascow, et la ville entière de Dublin, présentent, à cet égard, des types qu'aucune imagination ne saurait deviner1.
Les habitudes relatives au costume des enfants se recommandent aussi à l'attention des observateurs, parce qu'elles donnent une juste idée de l'aisance réelle, de la moralité et de la distinction de la famille. La tenue négligée des enfants est, en effet, un des premiers symptômes de l'amoindrissement des ressources du ménage ou de l'imperfection morale des parents. Certaines populations pauvres tiennent à honneur de donner à leurs enfants des
. 1. Celte transmission des objets de vêtement, d'étage en étage, à travers toutes les classes de la société, ne provoque pas seulement des réflexions affligeantes; elle offre aussi des tableaux grotesques. Un spectacle de ce genre s'offrit, en 4 836, à l'auteur de ces études dans le district des forges du Shropshire : il y rencontra une femme à la démarche masculine qui, un fouet à la main, conduisait à pied, par une pluie froide d'octobre, sur une route couverte de ces boues noires qui distinguent les bassins carbonifères, une voiture de houille attelée d'un cheval : elle s'était affublée, pour remplir cette fonction, d'un chapeau de gaze encore chargé des ornements qui, dix ans auparavant, peut-être, avaient été portés par une grande dame du Royaume-Uni. L'auteur eut soin de constater, par des informations directes, que cette coiffure, comme l'ignoble vêtement qu'elle accompagnait, n'étaient nullement imposés par la misère; qu'ils étaient uniquement dus à une spéculation d'économie. Les peuples de l'Occident encourent le blâme lorsqu'ils laissent dégrader à ce point, par le ridicule, le caractère de la femme. En voyant des faits semblables se produire dans un pays qui, sous plusieurs rapports, donne l'impulsion au monde, et où le sentiment du décorum et de la décence publique est répandu dans la classe dirigeante, on est conduit à se demander si l'uniformité des costumes n'est pas plus nuisible qu'utile à l'émancipation réelle des classes inférieures.
vêlements confectionnés pour eux; et elles relèvent ainsi, malgré la grossièreté de l'étoffe, les formes gracieuses du premier âge. Cette sollicitude contraste avec la tendance qu'ont ailleurs des familles relativement aisées, qui ne font porter à leurs enfants que des vêtements hors d'usage, sans même se soucier de les approprier à leur taille. Ces habitudes correspondent évidemment à des nuances du cœur humain essentiellement différentes ; et il y a un intérêt réel à les constater. Plusieurs localités pauvres du Nord et de l'Orient offrent, sous ce rapport, de touchants tableaux d'affection paternelle. Ces exemples prouvent que le goût et la valeur morale des familles ne se mesurent pas toujours à l'importance de leurs recettes annuelles, ni même au développement de leur intelligence.
Dans les anciennes habitudes européennes, le vêtement des ouvriers se composait essentiellement de tissus de laine et de chanvre, dont la durée égalait parfois celle de la vie humaine. Les coutumes entretenues par l'esprit de prévoyance, déjà signalées à l'occasion du mobilier (3), pouvaient donc s'étendre aux objets d'habillement. L'opinion obligeait les jeunes gens aspirant au mariage à se procurer préalablement un trousseau considérable. L'acquisition de ces solides vêtements impliquait, à la vérité, l'immobilisation d'un capital important; mais les patrons, unis à leurs ouvriers par une intime solidarité, tenaient à honneur qu'il en fût ainsi, bien que les charges entraînées par ces acquisitions préalables retombassent en partie sur eux. Par leurs conseils et par leur concours, ils assuraient donc le maintien de ces antiques coutumes. Celles-ci, au reste, ont conservé beaucoup de force dans les contrées du Continent éloignées des districts manufacturiers. Dans le Nord et dans l'Orient, le don d'une belle pièce de vêtement est encore la principale récom-
pense d'un ouvrier ou d'une personne appartenant à une classe plus élevée (II, ni, 10). A l'époque de ma jeunesse (i, 4), les jeunes filles du Pays de Caux tenaient à honneur de se fabriquer, de leurs propres mains, un riche trousseau de toile domestique. En 4865, lorsque le partage forcé n'avait pas encore ruiné les paysans du Lavedan, le même esprit régnait chez leurs filles (IV,ix, 14). Aujourd'hui, malgré les attaques systématiques, dirigées contre les traditions séculaires du Lunebourg, les filles de vieille race restent fidèles au vieux point d'honneur : elles entassent toujours, dans leurs beaux coffres, les nombreux rouleaux de toile qu'elles ont filés et tissés (III, m, 19).
Ces tendances, ces habitudes s'effacent chaque jour dans l'Occident, où l'unique préoccupation des manufacturiers, stimulés par les nécessités de la concurrence, est d'obtenir le travail humain au plus bas prix possible, et de réduire à ses moindres limites le capital engagé correspondant, soit à un nombre donné d'ouvriers, soit à une puissance mécanique déterminée. Dans cette direction, les propriétaires des grandes usines sont naturellement conduits à provoquer la réduction du capital consacré par leurs ouvriers à l'acquisition du mobilier et des vêtements. Les achats de vêtements, au lieu d'être faits pour toute la durée de l'existence, tendent à devenir une dépense hebdomadaire comme l'acquisition des aliments. Les monographies du forgeron bulgare (II, vi, 10) et du manœuvre morvandeau (V, vi, 10), appartenant à deux des classes les plus pauvres de l'Orient et de l'Occident, montrent bien le contraste des deux populations. Elles établissent la supériorité sociale des Orientaux, amplement pourvus de beaux vêtements de laine, sur les Occidentaux, réduits à l'usage des tristes vêtements de coton.
Les peuples de l'Orient, sollicités par un sentiment de
Cil. XI. — LE MODE D'EXISTENCE DES OUVRIERS. 349
dignité personnelle, attachent à la possession de beaux costumes un intérêt particulier. On accumule sous cette forme les épargnes de la famille, et l'on ne craint pas, même chez les classes inférieures, d'acheter des objets d'un haut prix et de longue durée, parce que la coupe et la couleur des vêtements, appropriées aux convenances du climat et de la profession, restent invariables. D'ailleurs, chez les peuples où le prêt à intérêt est interdit par la loi religieuse, le désir de donner une destination utile aux épargnes conduit les populations à introduire dans l'habillement une grande quantité de métaux précieux. Le véritable caractère de cette coutume se manifeste surtout chez ceux qui emploient dans ce but les monnaies d'or et d'argent. A ce sujet, le lecteur pourra se reporter aux considérations et aux faits présentés pour une des familles d'ouvriers orientaux, qui se distingue par la grâce du costume et par la richesse des ornements accessoires (II, vi, î o et 19).
Article 2. — Le blanchissage des vêtements et du linge.
Le blanchissage des vêtements et du linge est, dans la majeure partie de l'Europe, une occupation domestique. En conséquence, on l'a classé parmi les travaux de ménage qui sont ordinairement exercés par la mère de famille, avec ou sans l'aide des enfants. Ce travail n'est guère exécuté, à prix d'argent, hors du ménage. Les exceptions à cette règle se présentent régulièrement dans quelques circonstances : pour des objets de toilette exigeant une préparation spéciale; dans le cas où la mère de famille est chargée, en dehors du ménage, de travaux très absorbants; lorsque le logement trop exigu ne présente aucun moyen de séchage. Le temps réclamé par le blan-
chissage augmente, par trois raisons, à mesure qu'on se rapproche de l'Occident : en premier lieu, parce que l'usage des bains est moins répandu; en deuxième lieu, parce que l'usage du linge est plus fréquent; enfin, parce que les vêtements de coton se substituent progressivement à ceux de peau, de cuir et de laine.
Les opérations de blanchissage s'exécutent dans toute l'Europe à peu près par les mêmes procédés, soit au moyen du savon seul, soit à l'aide de lessives chaudes préparées avec des alcalis ou extraites des cendres des végétaux. Ce détail d'économie domestique met souvent en relief l'état de gêne qui s'accroît avec l'agglomération des familles. Les ouvriers des grandes villes, placés en contact intime avec les classes bourgeoises, sont ceux qui ressentent le plus la nécessité d'une certaine recherche dans la propreté du linge et du vêtement, et qui sont le moins en position d'y satisfaire par l'industrie domestique. C'est pour eux, surtout, que se produisent les circonstances exceptionnelles précédemment indiquées. De même qu'à l'égard des industries qui se rattachent à la confection des vêtements, la mère de famille renonce de plus en plus à l'industrie du blanchissage, soit pour se livrer à un travail plus avantageux, soit pour réaliser quelques économies sur le loyer de l'habitation ou sur l'achat du mobilier. Devenue inhabile à ce travail, manquant de l'outillage et de l'emplacement qu'il exige, elle ne peut plus même s'y livrer, lorsque toute autre occupation lucrative vient à lui manquer. Celte circonstance aggrave singulièrement l'état de misère provoqué par l'inhabileté à confectionner les objets de vêtement. C'est un nouveau cas dans lequel se manifeste l'inconvénientde ces spécialités d'aptitudes trop exclusives fx, 4), contractées sous l'influence de la division indéfinie du travail. Ici encore l'abus de ce principe
Cil. XI. — LE MODE D'EXISTENCE DES OUVRIERS. 351
annule « l'ouvrière » privée de son travail manufacturier. 11 conduit de plus en plus les ouvriers occidentaux a faire exécuter en dehors du ménage le service du blanchissage. Guidés par le principe opposé, les Orientaux comprennent toujours dans l'industrie domestique tous les détails de ce service; souvent môme ils y rattachent la fabrication du savon (II, i, 15).
Quelques villes manufacturières possèdent, en ce qui concerne le blanchissage des vêtements, des institutions qu'il serait utile de propager. A Genève, chaque maison affectée au logement des ouvriers et de la petite bourgeoisie contient deux pièces spécialement destinées au blanchissage : l'une, au rez-de-chaussée, pour la lessive et le savonnage; l'autre, à l'étage supérieur, pour l'étendage et le séchage du linge. Toutes les familles de la maison se concertent pour en faire usage à tour de rôle ; elles jouissent ainsi, à la fois en communauté et en toute liberté, de dépendances considérables, qu'Userait trop dispendieux et d'ailleurs inutile d'annexer à chaque logement. Les lavoirs publics, récemment établis dans les grandes villes manufacturières de la Grande-Bretagne et aussi propagés dans plusieurs villes du Continent, sont une extension du même principe. Ces établissements assurent la communauté des moyens de blanchissage à tous les habitants d'un grand quartier. Fondés sur une grande échelle, ils comportent l'application de méthodes perfectionnées à toutes les subdivisions du travail; et, par là, ils diminuent, suivant une proportion considérable, les dépenses de combustible et de main-d'œuvre. Cette innovation constitue une sorte de restauration du principe des subventions sous le régime moderne. Elle est un bienfait pour les classes pauvres, soumises aux souffrances dont le développement a été toléré. Envisagée comme tendance gêné-
raie, elle n'est peut-être pas sans inconvénients : elle constitue un nouvel envahissement de l'industrie manufacturière sur les travaux de ménage ; elle a d'ailleurs pour effet d'agglomérer les femmes en grand nombre, et de les soustraire momentanément à la tulélaire influence du foyer domestique.
l\e SECTION. — LES BESOINS MORAUX, l'iN STR U CTION DES ENFANTS, LES RÉCRÉATIONS ET LE SERVICE DE SANTÉ.
Article 1er. — L'importance des appréciations concernant cette catégorie de dépenses.
Les dépenses groupées dans cette ke section du budget concernent le culte, l'éducation des enfants, les secours et aumônes accordés aux pauvres, les récréations, les solennités de famille, ainsi que les secours de la médecine et de la chirurgie. Elles se rattachent, en un mot, aux combinaisons ayant pour but de pourvoir aux besoins de Pâme, de développer l'intelligence, de faire diversion aux fatigues du travail et de conserver le corps en santé. A l'exception des récréations qui, pour la majeure partie des ouvriers, se composent plutôt de plaisirs matériels que de jouissances dérivant de l'ordre moral, les besoins de cette catégorie n'entraînent que des dépenses peu importantes. Il est utile néanmoins de constater à quel degré la famille y donne satisfaction. Ces sortes de recherches fournissent le fond des remarques consignées aux observations préliminaires dans les §§ 3, h et 5 de chaque monographie. Elles donnent le moyen de définir, sous plusieurs points de vue essentiels, les familles soumises à l'observation.
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Article 2. — Le culte, les secours et les aumônes.
Les principales dépenses concernant l'exercice du culte, la rétribution du clergé et l'entretien des établissements religieux sont ordinairement assurées par des biens en mainmorte ou supportées par l'administration publique. Elles sont rarement à la charge des populations. Presque toujours cependant celles-ci ont à subvenir à quelques frais de ce genre, qui s"e perçoivent conformément ?iux institutions et aux mœurs du pays, tantôt par une contribution régulièrement assise, tantôt sous forme de redevance volontaire. Les populations animées par une foi vive attachent ordinairement une grande importance à conserver, au moyen de cérémonies religieuses, le souvenir des parents morts; et parfois elles supportent, dans ce but, des dépenses considérables. La célébration régulière de ces anniversaires et les pompes qu'on y déploie sont, dans beaucoup de cas, une excellente mesure de l'énergie ou de la délicatesse des sentiments moraux. Ces touchantes coutumes se trouvent également développées aux deux extrémités de l'Europe : en France, dans plusieurs provinces de l'Ouest et du Midi (IV, ix, 3) ; en Russie, chez les chrétiens et les musulmans des provinces de l'Oural (II, 1, 20; 11, 23). Ailleurs, au contraire, le manque de ferveur religieuse annule souvent cette catégorie de dépenses (III, vi, 20; VI, vin, 15).
Lorsqu'on approfondit les considérations présentées dans le quatrième chapitre de ce livre (ix, e), touchant la définition des six catégories d'ouvriers, on reconnaît bientôt que le principe de ces distinctions appartient surtout à l'ordre moral. Le rang occupé par les divers types d'ouvriers dans la hiérarchie sociale est toujours en rapport avec le développement qu'ont pris chez eux les 1. 23
sentiments de prévoyance. Cette grande vertu, qui modère les appétits matériels et qui conseille incessamment l'épargne, est, pour les individus comme pour les peuples, le principe de l'indépendance individuelle. C'est elle surtout qui provoque, dans toutes les organisations sociales, l'émancipation des classes inférieures, et qui, dans l'Occident, élève sans cesse à la classe bourgeoise les ouvriers moraux et prévoyants.
Aux derniers rangs de la société, la prévoyance est peu commune : celte vertu ne saurait donc y être trop encouragée. Quoi que puissent faire les personnes chargées de la direction morale des ouvriers inférieurs, ceux-ci pécheront toujours, à cet égard, par défaut plutôt que par excès. Il en est autrement chez les chefs de métier et les ouvriers-propriétaires, et, en général, chez les individus qui forment la transition de la classe ouvrière à la classe bourgeoise. Ces ouvriers d'élite ont conquis, pour la plupart, la position qu'ils occupent, en subordonnant leurs actions et leurs pensées à une préoccupation ardente pour le gain et pour l'épargne. Si donc cette préoccupation, lorsqu'elle a produit ses fruits, n'est pas tempérée par un nouvel ordre de sentiments moraux, l'ouvrier n'aura échappé aux instincts grossiers qui dégradent les classes inférieures que pour tomber dans des vices plus odieux, l'égoïsme et l'avarice. A mesure qu'il s'élève dans la hiérarchie sociale, l'individu a plus d'action sur ses semblables. Il a sous son autorité d'autres hommes placés dans des conditions diverses, mais ayant tous besoin d'assistance et de protection. Dès lors commencent pour lui des devoirs dont la gravité et l'étendue augmentent à mesure qu'il s'élève davantage. Il n'a plus seulement à songer à son propre bien-être et à celui de sa famille. L'harmonie sociale ne peut être conservée dans la sphère
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de son action, que si sa sollicitude s'étend à toutes les familles qui dépendent de lui. La préoccupation personnelle, qui jusqu'alors était sa principale vertu, devient pour la société une cause de perturbation, si elle n'est pas complétée et ennoblie par un large sentiment de solidarité et de patronage.
Malheureusement, l'homme, abandonné à ses inspirations naturelles, est rarement doué d'une manière assez heureuse pour que celte modification des sentiments et des habitudes marche de front avec le progrès de sa condition sociale. Tel individu, qui a pu surmonter mille obstacles pour s'élever au rang de propriétaire ou de chef d'industrie, trouvera rarement en lui-même les ressources morales nécessaires pour prendre les vertus et pratiquer les devoirs de sa nouvelle condition (VI, vi, 19). On a souvent remarqué que les individus récemment affranchis de la dépendance imposée aux ouvriers par la nature môme des choses sont plus durs pour leurs subordonnés que ceux qui, nés dans une situation plus élevée, ont appris dans la tradition de leur famille à pratiquer les devoirs de leur condition. Les constitutions sociales qui ont le mieux assuré le bonheur des peuples ont toutes été fondées sur la pratique de la religion; mais elles ont offert deux nuances principales; et ce contraste persiste encore aujourd'hui. Les unes attribuent formellement la tutelle des populations à certaines familles, chez lesquelles se transmet héréditairement, parla seule force des mœurs ou avec le concours des institutions, le sentiment de cette obligation. Les autres proscrivent, au contraire, tout classement héréditaire, et admettent, sans distinction d'origine, les individualités éminentes à franchir tous les degrés de la hiérarchie sociale; mais, en même temps, elles soumettent la société à une pression
morale assez énergique pour que la notion des devoirs envers les classes inférieures se développe chez les individus à mesure qu'ils s'élèvent à un plus haut rang par la richesse, la science ou le pouvoir. Dans les premières sociétés, l'ordre se conserve par les sentiments d'honneur et de devoir, selon l'ancien adage : « Noblesse oblige ». Dans les autres, il est maintenu par un supplément d'énergie apporté aux convictions religieuses. L'association de ces deux régimes est évidente chez les races européennes que Ton peut encore citer comme modèles. Leurs constitutions sociales deviennent moins exclusives que par le passé. Elles s'assimilent incessamment ce qu'il y a de plus fécond dans chacun de ces principes. Les sociétés qui, à notre époque, concilient le mieux l'esprit de nouveauté avec l'esprit de tradition, maintiennent, sous la haute influence du sentiment religieux, la transmission héréditaire des devoirs du patronage et du dévouement à la patrie; en môme temps, elles appellent incessamment aux premiers rangs, sans distinction de classes, ceux qui se recommandent par le talent et la vertu.
Ces considérations exigeraient sans doute plus de développements, si l'on avait à insister sur la condition morale des classes supérieures de la société ; mais elles suffisent pour faire entrevoir le rôle que la religion, considérée dans ses rapports avec l'économie des sociétés, exerce sur l'émancipation des classes ouvrières. Elle comprime les instincts grossiers chez les types inférieurs, en favorisant le développement de la prévoyance. Elle exerce sur les types plus distingués une influence encore plus féconde : elle leur communique, en effet, une ressource qu'ils ne trouveraient point en eux-mêmes, et elle leur assure les forces morales nécessaires pour résister à l'exagération de cette vertu. Les sentiments religieux forment le contre-
poids naturel des habitudes qu'engendre une préoccupation continuelle pour le gain et l'épargne. Ils initient naturellement l'ouvrier à l'intelligence des nouveaux devoirs qu'implique le passage à une condition plus élevée. Pour apprécier la portée du progrès qui se manifeste au milieu des classes ouvrières, il est donc nécessaire de constater si le développement du sentiment religieux marche de front avec celui de la prévoyance. Sous ce rapport, le symptôme le plus décisif se manifeste chez les populations qui concilient une disposition prononcée pour l'épargne avec la tendance à assister, par des secours et par des aumônes, les individus plongés dans le dénûment. On a cru, par ce motif, devoir consacrer un article spécial à ce genre de dépenses, dans la ke section du budget.
L'observation prouve que, chez certaines populations naïves, soumises au Décalogue, près desquelles abondent les productions spontanées, et auxquelles la prévoyance est peu nécessaire, l'habitude de la bienfaisance et la sympathie pour les souffrances du pauvre ne sont pas ordinairement liées à une forte organisation religieuse. Dans cet état primitif des sociétés, les propensions naturelles prennent leur libre essor : l'homme y cède à l'impulsion de l'âme, qui porte à secourir ceux qui souffrent, comme à l'excitation des sens, qui entraîne parfois l'abus des jouissances physiques. Contenue dans de justes bornes par les institutions, cette spontanéité, exempte de tout calcul égoïste, donne, encore aujourd'hui, un charme inexprimable aux peuples simples de l'Orient. Il est touchant de voir ces peuples, médiocrement doués d'ailleurs sous le rapport intellectuel, pratiquer l'hospitalité et l'aumône, non comme des devoirs, mais comme des actes dérivant naturellement de la condition même de l'homme. Ces mœurs n'existent guère que dans les constitutions sociales où les rangs sont inva-
riablement fixés, où les populations, tranquilles sur leur avenir, sont exemptes des soucis qu'implique la responsabilité personnelle et des préoccupations qu'engendre le désir d'atteindre une condition plus élevée. Elles se modifient aussitôt que ces soucis et ces préoccupations deviennent partie intégrante de l'existence humaine. Les calculs de la prévoyance se substituent dès lors, dans tous les actes de la vie, aux simples impulsions du cœur et des sens ; et c'est alors qu'une religion fortement constituée doit intervenir pour conserver l'harmonie entre les diverses classes de la société. Dans chaque cas, l'observateur doit apprécier ces dispositions morales avec les principales nuances qu'on vient d'indiquer : il doit constater si la bienfaisance s'exerce sous l'impulsion naturelle des mœurs (II, i, 15), ou si, au contraire, elle est inspirée par la réaction de l'esprit religieux contre l'amour du gain et l'habitude de l'épargne (VI, m, 3).
Article 3. — L'instruction des enfr.nts.
Une bonne organisation de l'instruction primaire est un des moyens qui développent utilement chez les individus l'exercice du libre arbitre et qui aident les sociétés à conserver la stabilité et la paix. Les peuples que la possession de ces biens recommande justement à l'admiration des contemporains sont précisément ceux qui ont donné la meilleure organisation à leurs écoles.
On apprécierait cependant d'une manière inexacte la situation d'une grande partie de l'Europe, si l'on attribuait à l'instruction, telle qu'elle est actuellement donnée dans les écoles publiques, une importance trop absolue. Plusieurs populations complètement illettrées offrent aujourd'hui un développement remarquable de bien-être, d'intelligence et de moralité. J'ai souvent rencontré chez elles
Cn. XI. — LE MODE D'EXISTENCE DES OUVRIERS. 350
une force d'attention et un développement de mémoire qui n'existent pas au môme degré chez les populations lettrées. Souvent même on constate, chez les pères de famille appartenant à ces régimes « arriérés », beaucoup de finesse, de discernement et d'ascendant personnel. Ces qualités s'y transmettent sans effort, de génération en génération, par l'exemple des vieux parents, par la simple pratique de la vie, en un mot par la seule influence de la tradition. L'introduction de l'instruction primaire dans les sociétés ainsi constituées peut, au premier abord, offrir des inconvénients et imprimer aux esprits un ébranlement dangereux, si elle n'est point accompagnée des ménagements convenables. En ce moment encore, on trouve, aux deux extrémités de l'Europe (II, iv, 3; IV, vu, 3), des populations chez lesquelles les pères de famille, tout en appréciant les forces qu'on peut tirer de l'instruction, en repoussent cependant le bienfait pour leurs enfants, dans la crainte de voir diminuer chez eux le respect de l'autorité paternelle, base de la constitution sociale. Cette disposition à repousser le bienfait de l'instruction ne se remarque pas chez beaucoup de chefs de famille qui, tout en étant eux-mêmes illettrés, voient l'autorité paternelle suffisamment garantie par le sentiment religieux et le respect des coutumes (IV, ix, 3).
Dans l'état présent des populations européennes, il existe cependant peu de contrées où le développement des jeunes générations reste exclusivement abandonné au régime de tradition. Aux éléments de l'instruction religieuse, généralement donnée par te clergé, se joint maintenant presque partout un enseignement intellectuel comprenant la lecture, l'écriture, des notions de calcul, plus rarement des notions et des exercices pratiques touchant la géographie, les sciences naturelles et les petils travaux
360 LIVnE II. — LA DESCRIPTION DE LA MÉTHODE.
de technologie usuelle. 11 serait superflu d'insister ici sur les faits qui se rattachent à l'enseignement primaire des classes populaires. L'attention publique est maintenant dirigée sur cette question d'une manière spéciale. On se bornera à constater ici que les études concernant les travaux et la vie domestique des familles pourront fournir de précieuses données aux personnes chargées de propager et de perfectionner l'éducation populaire. Pour atteindre ce but, pour rendre accessible à tous l'éducation intellectuelle, il ne sufïit pas en effet d'établir des écoles ou même d'exempter de toute rétribution les enfants appartenant aux classes les moins aisées. Il importe, en outre, que le temps consacré à l'étude, par ces derniers, n'enlève pas à la famille une ressource indispensable. Ainsi qu'on l'a indiqué dans deux chapitres précédents (i,4;x,4), les enfants concourent fréquemment au bienêtre de la famille par une industrie appropriée à leur âge, particulièrement en conduisant au pâturage les animaux domestiques. Ce sont précisément les familles les plus pauvres qui, pendant la durée de la belle saison, attachent le plus de prix à cette coopération. Pour assurer aux enfants placés dans cette condition le bienfait de l'instruction sans enlever aux familles quelque moyen essentiel d'existence, il faut d'abord subordonner le régime des écoles à la condition actuelle des populations. Plus tard, en partant de cet état de choses et en suivant l'exemple donné par plusieurs états allemands, il restera à modifier avec prudence les habitudes de travail, et à les plier, sans souffrance pour les familles, à la nécessité désormais reconnue d'une propagation générale de l'éducation intellectuelle. Si cette réforme capitale est plus avancée en Allemagne qu'elle ne l'est en France, ce n'est pas que celte nécessité sociale y soit mieux appréciée; mais l'or-
ganisation provinciale de l'Allemagne1, qui place chaque gouvernement à proximité des faits, a toujours permis aux personnes chargées de diriger les écoles populaires d'approprier l'enseignement au régime économique des diverses localités. En France, où, depuis 1789, on procède par des lois générales applicables à l'ensemble du territoire, on n'a pas toujours tenu compte, dans la mesure convenable, des nécessités locales. Des résistances, fondées sur la nature des choses, ont donc, dans beaucoup de cas, frappé de stérilité les plus généreuses tendances du gouvernement. A ne considérer que ce seul motif, une enquête méthodique sur la condition économique et intellectuelle des classes ouvrières est donc plus nécessaire en France que dans tout autre pays.
Article 4. — Les récréations.
Le travail est le fondement de toute société. La quantité de travail exécutée par la population mesure donc,
1. On n'entend point se prononcer ici incidemment sur les questions générales des systèmes de centralisation et de gouvernement local. On ne veut, ni critiquer l'organisation unitaire que la France s'est donnée, ni préconiser le fractionnement de l'Allemagne en états séparés. On se borne à signaler un des avantages et un des inconvénients de ces deux organisations sociales. 11 est probable que l'instruction populaire, désormais constituée sur ses véritables bases, n'aurait rien à redouter, en Allemagne, d'une réforme qui centraliserait davantage l'action administrative; il est, par contre, évident que, sans renoncer aux avantages dérivant du principe de son gouvernement, la France remédierait aisément, en ce qui concerne l'éducation populaire, aux inconvénients d'une administration trop uniforme. Pour atténuer certains inconvénients de la centralisation, il suffirait parfois que l'administration centrale fut mieux informée de certains détails qui lui échappent encore. En vue de constater la supériorité du gouvernement local, on consultera utilement plusieurs monographies des Ouvriers européens : ainsi l'exploitation des mines métalliques prospère en Allemagne sous l'influence d'institutions adaptées aux convenances de chaque chaîne métallifère, tandis qu'elle ne cesse de déchoir en France, par suite d'uno tendance trop prononcée vers des institutions unitaires, peu compatibles avec la diversité des conditions premières de la richesse minérale.
sous plusieurs rapports, le niveau auquel celle-ci est parvenue en ce qui concerne la moralité, l'intelligence et le bien-être physique. Cependant le travail ne doit point absorber toute l'activité du corps et de l'esprit : la conservation d'un juste équilibre dans l'ensemble des facultés exige que l'homme se livre périodiquement à des exercices physiques et intellectuels, essentiellement distincts du travail proprement dit. La religion, qui consacre souvent dans l'ordre économique, aussi bien que dans l'ordre moral, les lois imposées à la nature humaine, admet l'interruption périodique du travail au nombre de ses prescriptions principales.
Les exercices religieux et la culture des relations de famille constituent en Europe, et probablement chez tous les peuples bien organisés, le meilleur moyen de reposer le corps et la pensée des fatigues ou des préoccupations inhérentes au labeur quotidien. Ils absorbent la majeure partie du temps qui n'est consacré ni à la profession, ni au sommeil. Us sont l'unique source de la diversion au travail dans les contrées où le sentiment religieux est très développé, où les liens de parenté ont beaucoup de force, où le climat et l'ensemble des institutions impriment aux mœurs une grande sévérité.
Toutefois, dans le cas le plus ordinaire, le travail, la religion et la famille ne remplissent pas toute la vie humaine. L'homme est plus ou moins attiré vers certaines occupations étrangères à ces influences. Ces emplois spéciaux du temps ont surtout pour objet de faire diversion au travail : on les a désignés dans cet ouvrage sous le nom de récréations.
La nature des récréations en usage chez les différents peuples est une des principales manifestations extérieures de leur condition physique et morale. A cet égard, comme
pour beaucoup d'autres détails de l'existence, le climat joue souvent un rôle prédominant. Dans le Nord, et jusque vers le milieu de la zone centrale, la consommation de quelques aliments de choix et surtout des boissons fermenlées est la récréation favorite des ouvriers. Au contraire, à mesure qu'on se rapproche des limites extrêmes de la zone méridionale, ces plaisirs-là perdent leur attrait, et ce n'est que par exception qu'on se livre à l'usage des spiritueux. Les récréations les plus recherchées sont les spectacles publics, les fêtes, la promenade, la musique, la danse, les jeux d'adresse et de hasard. Ces deux tendances opposées se balancent à peu près également dans la région centrale, qui s'étend entre les embouchures du Danube et de la Loire.
Les solennités célébrées à l'occasion des anniversaires, des fêtes religieuses, des mariages ou d'événements propres à la localité, sont chez tous les peuples une source importante de récréations; les repas pris en famille en sont d'ordinaire les principaux incidents. Dans l'Orient, où les populations disposent d'une nourriture abondante, ces repas sont généralement caractérisés par des mets copieux et variés (II, 11,9 ; vu, 9); mais, dans les localités mêmes où la pénurie se fait habituellement sentir, où, par exemple, la viande n'entre qu'à titre exceptionnel dans le régime alimentaire, les familles tiennent à se dédommager au moins une fois Fan des rigueurs de ce régime. C'est ainsi que les plus pauvres réussissent ordinairement à se procurer un bon repas chaque année, en France le jour de la fête patronale du village (V, vi, 9 et 1 1), en Angleterre le jour de Noël (III, vu, 11).
L'usage des narcotiques se lie à l'une des dispositions les plus singulières de l'organisation humaine. Il forme un genre spécial de récréation recherché dans tous les
climats, par toutes les races, et qui chaque jour entre, sur une plus grande échelle, dans les habitudes européennes. Jusqu'à présent, les seuls narcotiques employés en Europe sont les préparations de tabac; mais la consommation en augmente beaucoup. 11 y a lieu de regretter que les nations policées adoptent une coutume dont l'exemple a été donné par des races sauvages. Elle est nuisible à toutes les classes de la société, et elle est pour l'Europe un symptôme de décadence : les riches contractent des habitudes grossières et antisociales; les pauvres grèvent leur budget d'une charge qui devrait être appliquée à des emplois utiles. On éprouve surtout ce sentiment en voyant l'usage du tabac se propager chez les ouvriers des villes, qui ont à leur portée des récréations moins dispendieuses et plus favorables au développement de l'intelligence. Cependant l'observation attentive des faits révèle dans le tabac, considéré comme objet de récréation, une spécialité à laquelle, dans certains cas, rien ne saurait suppléer. Cette vérité devient évidente, quand on s'identifie par un contact prolongé avec quelques types d'ouvriers qui sont voués à une existence sévère, et ne peuvent trouver aucun moyen de distraction dans les circonstances où ils sont placés. L'auteur a surtout été amené à cette conclusion en étudiant la vie du charbonnier de Carinthie (IV, i, 19) et du mineur du Harlz (III, m, 11). Après avoir envisagé les privations qu'impose à ces ouvriers, sous un rude climat, l'exercice d'industries pénibles dont les produits pourvoient à peine aux besoins les plus indispensables, il a cherché en vain quelle distraction autre que l'usage du tabac pourrait leur être donnée; comment, par exemple, avec une dépense annuelle de 10 francs environ, le mineur du Hartz pourrait se procurer autrement une. sensation agréable mille fois répétée pendant l'année, soit
aux moments de repos, soit pendant l'exercice même du travail. A vrai dire, le charbonnier et le mineur, comme le marin préposé à la garde de son navire, sont dans la situation du chasseur indien qui a inventé l'usage du tabac dans les forêts de l'Amérique du Nord.
Les récréations les plus recommandables sont les plaisirs de l'intelligence, liés avec discernement aux relations de famille et de voisinage. Elles varient, d'ailleurs, selon le climat, les lieux, le caractère de la race et les occupations dominantes. Les lectures en commun, les récits fails à haute voix par des personnes ayant le don d'exciter l'attention des auditeurs, les associations musicales et littéraires ont depuis longtemps passé dans les mœurs de certaines populations. Les veillées d'hiver de plusieurs provinces de France et d'Espagne (IV, v, u), les cours publics de Paris et de la plupart des grandes villes de l'Occident (VI, n, 11) pourraient être le point de départ d'une multitude d'institutions nouvelles qui exerceraient sur le bien-être des ouvriers la plus heureuse influence. Guidés par ces considérations, plusieurs chefs d'industrie s'appliquent avec succès à imprimer une meilleure impulsion aux mœurs publiques. Ils pensent qu'après avoir organisé les travaux et créé les moyens d'existence, ils doivent organiser des récréations dont l'attrait arrache les ouvriers aux habitudes grossières. L'étude méthodique des récréations populaires adoptées en diverses contrées fournira d'utiles modèles à consulter dans une matière où le désir du bien pourrait conduire à l'utopie. Elle permettra aussi quelquefois de trancher des questions controversées qui se rattachent au programme de l'instruction primaire. Tel détail d'instruction, inutile à la rigueur pour l'exercice même de la profession, sera maintenu dans le programme. Il aura d'heureux résultats, alors
môme qu'il ne satisferait pas à quelque conception théorique sur le développement intellectuel de l'écolier. 11 suffit qu'il puisse initier plus tard l'ouvrier aux jouissances de certaines récréations morales.
Article 5. — Le service de santé.
Les secours réguliers de la médecine manquent encore, dans la majeure partie de l'Europe, aux populations ouvrières disséminées. Ils font surtout défaut aux ouvriers agriculteurs placés hors du rayon des villes. Cependant l'organisation du service médical est indispensable à toute société bien constituée, moins encore pour alléger les souffrances physiques que pour donner satisfaction aux besoins moraux. A moins de rester indifférent à tout sentiment d'humanité, on ne peut voir un membre de la famille accablé par la maladie et le laisser sans les secours de l'art. Ce genre d'abandon est peut-être celui qui est senti le plus vivement par les natures distinguées; et il est facile de constater que les familles qui se sont habituées à laisser sans secours leurs malades sont atteintes, par cela même, d'une véritable dégradation morale. Lors même qu'on mettrait en doute, ainsi qu'on l'a fait souvent, l'utilité pratique de la médecine telle qu'elle est exercée en beaucoup de lieux, on ne pourrait donc méconnaître la fâcheuse influence qu'exerce, au point de vue moral, l'absence du service de santé. C'est pour ce motif qu'on a cru devoir rattacher les dépenses relatives à ce service aux autres besoins moraux groupés dans la ke section du budget.
Les sentiments qu'on vient d'indiquer n'ont jamais permis que le service de la médecine manquât tout à fait. Dans les contrées les plus dépourvues, il est au moins
représenté par quelques institutions grossières qui répondent à des préoccupations impérieuses. D'ailleurs, le service de la chirurgie, spécialement en ce qui concerne les accouchements et les blessures, est partout exercé par des praticiens qui suffisent partiellement à leur tâche, et qui interviennent quelquefois dans le domaine de la médecine. En outre, la confiance publique, provoquée par la nécessité, appelle au traitement des malades certaines personnes dont la vocation naturelle a été développée par la tradition, par l'observation et par la pratique. L'aptitude médicale se manifeste surtout chez ceux que la profession dispose à la méditation. Elle est marquée chez les femmes auxquelles une occupation sédentaire, peu fatigante pour le corps, laisse entièrement libre l'usage de la pensée. Telles sont les ouvrières qui, n'ayant point à vaquer aux travaux déménage, se livrent exclusivement à la couture, au filage, au tricotage et à la fabrication de la dentelle. La propension pour ce genre d'études est plus rare parmi les hommes, qui doivent, en général, concentrer sur leur industrie toutes les facultés de leur intelligence, ou chez lesquels l'activité de la pensée est amortie par des travaux épuisants. Plus enclins, d'ailleurs, que les femmes aux jouissances physiques, les hommes sont aussi moins disposés à consacrer leurs loisirs au soulagement de leurs semblables.
Cependant les hommes s'adonnent aussi à l'art de la médecine dans les steppes, les montagnes et les forêts, où les travaux agricoles sont peu développés, et où le pâturage est l'industrie dominante. La classe des bergers peut alors se recruter d'hommes énergiques et intelligents, qui se trouvent naturellement initiés aux plus simples pratiques qu'emploie l'art de guérir par les soins qu'exigent les animaux malades. Ces praticiens peuvent,
d'ailleurs, développer incessamment par la réflexion, dans a solitude, les conclusions que leur fournit une expérience journalière. Parmi les familles errantes de la Grande-steppe d'Asie, ils se forment spontanément, surtout pendant les pèlerinages aux lieux saints, comme ceux qui se dévouent au service du culte.
Quel que puisse être le jugement de la science sur l'utilité des services médicaux organisés sur de telles bases, on ne peut nier que les médecins empiriques n'obtiennent de véritables succès dans le traitement des maladies dominantes, et que la confiance publique ne soit parfois justifiée (II, v, 4; IV,vn,4). Il serait à désirer que des savants spéciaux entreprissent à ce sujet des voyages d'étude au milieu des populations. C'est à eux qu'il appartient de traiter ces questions, dont la place est seulement indiquée dans notre méthode. Ces études compléteraient un article intéressant du budget des dépenses. Elles fourniraient la matière des observations à insérer en tête de chaque budget (§ h), touchant la constitution physique de la famille et l'hygiène locale. Enfin, la recherche des recettes pharmaceutiques transmises par la tradition de chaque pays ne serait peut-être pas sans utilité pour la science médicale elle-même.
Il s'en faut de beaucoup, d'ailleurs, que les populations éloignées des villes soient partout privées des secours de la médecine régulière. Les propriétaires et les chefs d'industrie en assurent souvent le bienfait à tous les ouvriers placés dans leur dépendance. Il y a même lieu de remarquer que le principe de la subvention semble se propager sous cette forme dans toutes les parties de l'Europe, même dans les localités où, sous tous les autres rapports, il tend à se restreindre. De toutes les industries pratiquées hors des villes, l'industrie minérale est celle qui assure le mieux
aux classes ouvrières l'assistance des hommes de l'art. Les hôpitaux et l'ensemble des institutions de thérapeutique et d'hygiène annexés aux principales exploitations domaniales ou privées de l'Europe soutiennent souvent la comparaison avec les établissements modèles des grandes villes. C'est ainsi que les hôpitaux établis au milieu des exploitations d'or, de cuivre et de fer de la Sibérie ne. seraient déplacés ni à Paris, ni à Londres, et pourraient être considérés comme un progrès pour beaucoup de villes importantes de l'Europe (II, m, 4). Au reste, on a plusieurs fois constaté, dans le cours de ces études, que cette heureuse influence de l'industrie minérale s'étend aux autres détails du régime économique des ouvriers. Aucune autre branche de l'activité humaine n'offre plus d'exemples utiles aux hommes d'État et aux économistes, qui comprennent la nécessité de puiser dans les indications de l'expérience les moyens d'améliorer la condition des classes ouvrières.
Les secours de la médecine, de la chirurgie et de la pharmacie sont accordés, à titre de subvention, non seulement par les propriétaires et les chefs d'industrie à leurs propres ouvriers, mais encore par l'État, par des administrations spéciales, par les communes et par la bienfaisance privée à des populations entières.
L'administration des hôpitaux de Paris, par exemple, accorde gratuitement ces secours à la majeure partie de ceux qui croient devoir les réclamer. Elle subvient aux dépenses considérables qui lui sont imposées, en partie par des impôts prélevés sur l'ensemble des contribuables, en partie et surtout au moyen des revenus de propriétés immobilières spécialement affectées à ce service. Par une dérogation spéciale, la loi a autorisé pour cette destination l'existence de biens en mainmorte qu'accroissent incesi. n
samment des legs émanant de personnes bienfaisantes. Le principe sur lequel reposent les hôpitaux de Paris et, en général, ceux des grandes villes, donne lieu a de graves controverses. Lorsque l'on considère, d'une part, l'étendue des souffrances que ces établissements soulagent, et, de l'autre, l'impossibilité actuelle d'asseoir sur un principe différent les mêmes moyens d'assistance, on ne peut assurément songer à porter dans le régime établi une perturbation brusque. Mais, d'un autre côté, en examinant la question à un point de vue élevé de morale et de justice dis tribu tive, on ne saurait considérer comme définitive la solution adoptée. Ce régime, en effet, dispense les familles de soigner leurs malades. Il rompt la solidarité des patrons et des ouvriers en un point où la plus naturelle impulsion du cœur humain tiendrait à la maintenir. Elle exempte, d'ailleurs, les industries urbaines des charges qui pèsent sur les industries rurales (V, i, 7). Sous ces divers rapports, les hôpitaux et, en général, le régime de l'assistance publique, tel qu'il tend à s'organiser en France, soulèvent des difficultés encore plus graves que celles qui dérivent, en Angleterre, du principe de la taxe des pauvres (III, vi, 10).
Dans les communes rurales de l'Occident, où il importe de retenir la population, trop disposée à é migrer vers les villes, l'administration des secours médicaux est parfois organisée sur d'excellentes bases. Tel est le cas, par exemple, pour les communes du nord de l'Espagne (IV, v, 4), dans lesquelles tous les habitants se cotisent pour rétribuer à frais communs un homme de l'art qui donne ses soins à titre gratuit à tous les malades. On peut également citer, comme méritant un éloge sans réserve, les associations qui se propagent maintenant dans l'ouest de la France, et qui ont pour objet de faire donner à domicile
Cil. XI. — LE MODE d'eXISTKNCE DES OUVRIERS. 371
les secours médicaux aux indigents des campagnes. Les fonds fournis à ces associations par la bienfaisance privée sont employés en partie à acheter du linge et des objets de literie, en partie à rétribuer des médecins et des pharmaciens qui, entrant dans la pensée des fondateurs, se contentent des honoraires les plus modiques. Ces associations deviendront surtout fécondes quand, au lieu de reposer exclusivement sur le principe de la charité, elles tireront aussi leurs ressources du principe des sociétés d'assurances mutuelles.
5e SECTION : DÉPENSES CONCERNANT LES INDUSTRIES, LES DETTES, LES iMPOTS ET LES ASSURANCES.
Article 1er. — Les industries domestiques.
Les sommes d'argent, ainsi que les objets dépensés pour l'exercice des industries que la famille entreprend à son propre compte, ont toujours été mentionnés entête de la 5e et dernière section du budget, sous ce titre : Dépenses concernant les industries. La valeur totale de ces consommations augmente à mesure que la famille s'élève dans la hiérarchie sociale. Elle l'emporte, en certains cas, sur la valeur de toutes les autres dépenses, c'est-à-dire de celles qui se rapportent aux besoins de l'existence. Mais les consommations qui concernent les industries se distinguent de ces dernières en ce qu'elles sont essentiellement reproductives. Elles sont balancées par des receltes qui offrent toujours un large excédent. Il n'y a donc aucune convenance à les faire figurer explicitement dans le budget des dépenses, au même titre que les consommations qui se rapportent aux besoins de la famille. Les recherches faites à cet égard démontrent même qu'en
groupant des dépenses, aussi différentes par leur nature et leur objet, on dénaturerait complètement les deux budgets où l'on se propose spécialement de décrire et de comparer la vie domestique des familles. Un exemple mettra cette vérité dans tout son jour.
Considérons deux familles placées dans des conditions identiques, recevant annuellement, et dépensant cbacune pour leurs propres besoins, une somme de 1,000 francs. Supposons, en outre, qu'elles diffèrent seulement par la nature d'une occupation accessoire qui leur assure à chacune une recette évaluée à 200 francs : la première famille reçoit celle somme à titre de salaire pour un travail accompli au compte d'un maître; la seconde famille obtient cette somme comme bénéfice d'une industrie domestique donnant, pour une dépense de 2,000 francs, 2,200 francs de recette. Il est évident qu'au premier aperçu, la situation des deux familles s'offrirait très diversement à l'esprit dans les deux manières de grouper les recettes et les dépenses. Suivant le système le plus simple adopté dans les monographies de cet ouvrage, l'identité des conditions sera indiquée par celle des budgets. Suivant le système opposé, elle serait masquée par cette circonstance que les deux budgets de la seconde famille seraient portés de 1,000 à 3,000 francs.
Ces considérations n'infirment point, du reste, la convenance de mentionner dans tous leurs détails, sur le tableau relatif à chaque famille, les mouvements d'argent et de matières provoqués par les industries qu'elle entreprend à son propre compte. On y a pourvu complètement par la jre section des comptes annexés aux budgets (ix, 7). On a d'ailleurs présenté un résumé de toutes ces dépenses dans l'article placé en tête de la cinquième section du budget; mais on les a indiquées seulement pour mé-
moire, et on ne les a pas comprises dans les colonnes consacrées aux dépenses proprement dites.
Ou a dû faire exception à celte règle dans plusieurs cas où les familles emploient un ouvrier domestique. On porte au budget des recettes tous les bénéfices ; et l'on compte aux dépenses les consommations domestiques de l'ouvrier et le montant total de ses gages. Ces deux éléments ne figurent que par exception dans le budget des dépenses de certaines familles (V, vin, 15), sous le titre de dépenses concernant les industries.
Article 2. — Les dettes.
Les intérêts que doit servir la famille pour les dettes qu'elle a contractées forment une véritable dépense, qui ne peut se rattacher à aucune des sections précédentes. Cet article n'entre, en général, dans le budget que pour une somme peu importante. Les ouvriers appartenant aux types inférieurs n'ont point de dettes parce qu'ils n'ont point de crédit. Dans plusieurs constitutions sociales, ils sont d'ailleurs protégés par l'influence des patrons ou par des institutions positives (II, i, 6, i3;ii, e, 13; vi, 13,18; vn, 13) contre leur imprévoyance naturelle et contre les manœuvres des usuriers qui voudraient les placer dans leur dépendance. Les dettes qu'ils contractent, soit envers les patrons, soit envers les propriétaires de leur habitation pour les arrérages du loyer, ne portent jamais intérêt1. Il en est de môme, en principe, des avances que certains fournisseurs de denrées et de vêtements, dans des circonstances difficiles, accordent aux ouvriers de l'Oc-
1. L'étude approfondie des faits démontre très bien la convenance de cette coutume; on s'explique aussi pourquoi, dans les anciennes organisations sociales où les classes supérieures avaient la tutelle des populations, les institutions civiles et religieuses avaient interdit le prêt à intérêt.
374 LIVRE II. — LA DI-SCnil'TION DE LA METIIODE.
cident. Toutefois les familles qui se placent ainsi dans la dépendance de leurs fournisseurs n'empruntent guère, en fait, à titre gratuit. L'intérêt se retrouve sur l'exagération du prix ou la mauvaise mesure des objets livrés. Des observations spéciales faites à ce sujet en divers pays ont démontré que les intérêts perçus de cette manière par les marchands dépassent souvent 15 pour 100 du prix des mêmes objets achetés au comptant. Les ouvriers appartenant aux types supérieurs, ceux surtout qui touchent à la classe des propriétaires, ne contractent de dettes que dans deux cas principaux. Des ouvriers prévoyants, dont le budget se résume en une épargne annuelle, s'assurent parfois à l'avance le placement de cette épargne pendant plusieurs années, en achetant, à un prix modéré, une propriété immobilière, à la charge de payer dans cet intervalle au vendeur le principal et les intérêts (V, v, 23). Les ouvriers imprévoyants qui, bien que propriétaires, ne peuvent maintenir leurs recettes au niveau de leurs dépenses, ou qui cèdent sans discernement à l'attrait des acquisitions de terre, ont ordinairement leurs propriétés grevées de créances hypothécaires. Les premiers s'élèvent incessamment dans la hiérarchie sociale ; les autres marchent fatalement vers l'expropriation, à moins que les créanciers n'aiment mieux les garder dans leur dépendance, en leur laissant, avec la qualité apparente de propriétaires, toutes les charges de la propriété. Ces diverses nuances doivent être étudiées avec soin; et le résultat, sous le titre intérêt des dettes 3 sera utilement consigné dans la dernière section du budget des dépenses.
Article 3. — Les impôts.
L'impôt direct, c'est-à-dire celui qui s'établit, chez tous les peuples européens, sur les personnes, sur les habita-
tions, sur les industries et sur les propriétés, ne retombe, dans aucune constitution sociale, sur les ouvriers appartenant aux catégories inférieures (IV, vu, 1 5). La part d'impôt direct que supportent les autres augmente à mesure qu'ils se rapprochent davantage de la condition de propriétaire et de chef d'industrie (V, iv, \ 5 ; IV, ix, 15).
Tous les ouvriers supportent, au contraire, les impôts indirects perçus implicitement dans le prix de vente de plusieurs objets de consommation. Au premier rang de ces objets figurent, dans presque toute l'Europe, le sel marin, l'eau-de-vie, les [boissons fermentées et le tabac. Le prix de fabrication du sel marin varie, dans les diverses contrées de l'Europe, de 1 centime à 7 centimes par kilogramme; mais ce prix est ordinairement augmenté, par l'impôt, d'une somme supplémentaire de 10 centimes à 30 centimes ; le bénéfice du marchand en détail et l'intérêt des sommes avancées au fisc en portent ordinairement le prix, pour l'ouvrier, à un taux total compris entre 15 et 50 centimes. Presque partout l'eau-de-vie pourrait être livrée à la consommation à un taux compris entre 30 centimes et 50 centimes par litre : l'impôt, et surtout le bénéfice du marchand en détail qui grève lourdement cet article de consommation, en portent ordinairement le prix au delà de 1 franc. Par une disposition très sage, la plupart des gouvernements européens exemptent de l'impôt les boissons fermentées préparées pour la consommation domestique (II, 1 à v; III, vu, 9); elles grèvent, au contraire, fortement celles qui se consomment au cabaret. La part que prennent les ouvriers a l'impôt sur le tabac est plus variable que pour les articles précédents, soit parce que le tabac entre moins régulièrement dans leur consommation, soit parce que la quotité de l'impôt varie plus encore d'une contrée à l'autre.
On a, avec raison, mis en doule la question de savoir si les ouvriers sont réellement grevés des impôts indirects depuis longtemps passés dans les habitudes du pays. Lorsque la population surabonde, les salaires et les subventions accordés comme rétribution du travail sont presque toujours réglés en raison des stricts besoins des familles. Ces rétributions augmentent en proportion du prix des objets de consommation. Le poids des impôts qui grèvent ces objets retombe ainsi sur l'industrie à laquelle les ouvriers sont attachés, c'est-à-dire, en dernière analyse, sur les consommateurs des produits industriels. Il est donc plus difficile qu'on ne le pense généralement d'apporter, par la réforme de l'impôt, une amélioration permanente à la condition des ouvriers. On pourrait même prouver que plusieurs réformes conçues dans cet esprit ont produit un résultat fort différent de celui qu'on en attendait.
Des observations directes sur la condition physique et morale des ouvriers permettront souvent de trancher diverses questions concernant l'impôt, qui restent incertaines jusqu'à ce jour, parce qu'on n'en a guère cherché la solution que clans l'ordre du raisonnement. C'est ainsi, par exemple, qu'on pourra apprécier les véritables conséquences de la loterie, sorte d'impôt indirect, conservé chez quelques peuples, abrogé chez d'autres, et au sujet duquel il s'est élevé beaucoup de controverses. Considérée dans son principe essentiel, et indépendamment des inconvénients que l'application a pu présenter, la loterie donne satisfaction à une des dispositions favorites de l'esprit humain : elle offre à l'imagination toutes les perspectives qu'impliquent les chances aléatoires; elle permet aux classes qui souffrent d'élever leur pensée au-dessus des tristes réalités de l'existence. En ce sens, il est vrai
en. XI. — LE MODE D EXISTENCE DES OUVRIERS. 377
de dire que la loterie assure aux classes les plus souffrantes des satisfactions moins nuisibles que les narcotiques et les spiritueux. Ces derniers excitants ont souvent remplacé la loterie dans les lieux où elle a été supprimée; et l'on ne saurait considérer ce changement comme une amélioration. Le perfectionnement légitime qu'on avait en vue, en supprimant la loterie, n'aurait été atteint que si l'on eût mis à la portée de ceux qui ont besoin de consolations une récréation plus morale. On peut donner toute la précision désirable à ce problème en renvoyant le lecteur à la monographie du charbonnier carinlhien (IV, i, 19). Dans cet état de somnolence intellectuelle qui se montre souvent, même chez les races agglomérées, la loterie ne peut être utilement détruite que si elle est remplacée par un meilleur équivalent. Ce but est manqué dans les localités nombreuses où l'esprit des malheureux demande au plaisir grossier du cabaret la consolation qu'il ne trouve plus dans la loterie (VI, ix, 4). Comme la loterie, le cabaret stimule le vice au profit de l'impôt; mais il a en outre l'inconvénient de ruiner la santé et de gaspiller le temps de l'ouvrier. Tous les peuples moraux et libres s'attachent à conjurer cet inconvénient1. J'ai souvent cherché auprès de patrons perspicaces et bienfaisants la solution du problème de la loterie. Selon quelques-uns, elle peut se trouver dans trois mesures : supprimer l'institution comme moyen d'impôt;
1. Les propriétaires fonciers, qui exercent le gouvernement légal en Angleterre, défendent avec sollicitude, contre les embûches des cabaretiers et les tendances financières de l'Excise, la partie imprévoyante de la population. Cette sollicitude est plus énergique et plus efficace aux États-Unis d'Amérique. En l'absence d'un cont-ôle analogue, refusé aux pouvoirs locaux, les cabarets ont pris, en France, un développement incompatible avec l'ordre public. Ils ont donné lieu, sous le second empire et surtout depuis la dictature du 4 septembre 1870, à des désordres inconnus chez les autres peuples.
conserver, en la réglant, l'action stimulante qu'elle exerce sur les imaginations, privées d'un aliment plus recommandable; appliquer le produit net des mises à quelque réforme utile. Telle est, par exemple, celle qui aiderait les populations de l'Occident à reconquérir la propriété de leurs habitations.
Article 4. — Les assurances.
Ainsi qu'on l'a déjà indiqué plusieurs fois, le plus grand besoin des familles, dans toute organisation sociale, est d'être assurées contre les éventualités qui peuvent inopinément tarir leurs moyens d'existence. Les classes inférieures se résignent aisément au régime le plus sévère, pourvu que le pain quotidien leur soit garanti. Au contraire, elles tombent dans le découragement, et bientôt elles s'agitent, dès que cette sécurité leur manque. Les véritables fondements de toute société se trouvent donc dans les institutions et les mœurs qui donnent satisfaction à cette grande nécessité (x, 4).
Le problème à résoudre dans chaque cas consiste à maintenir les moyens d'existence que les familles tirent d'un travail régulier. Cette solution est devenue difficile chez les populations agglomérées de l'Occident. Parmi les éventualités qui plongent les familles dans le dénûment, on doit surtout citer: les chômages provenant de crises commerciales, l'incendie, l'inondation, les sécheresses, la grêle et toutes les calamités atmosphériques. A ces calamités viennent souvent se joindre les guerres et les divers désordres sociaux, les maladies et les blessures, les infirmités précoces et la mort prématurée du chef de famille. On a signalé les principales coutumes à l'aide desquelles les diverses constitutions sociales conjurent l'effet de ces causes nombreuses de souffrance. Les ouvriers qui
en. xr. — LE MODE d'existence des OUVRIERS. 379
se distinguent par leur prévoyance et par l'ensemble de leurs qualités intellectuelles ou morales trouvent en euxmêmes, dans les conséquences immédiates de ces vertus, toutes les conditions désirables de sécurité. Les ouvriers placés à un niveau moins élevé, tant pour la moralité que pour l'intelligence, ne peuvent guère trouver cette sécurité qu'en dehors d'eux-mêmes, et surtout dans la solidarité qui les unit aux classes supérieures de la société. Pour les premiers, l'assurance des existences individuelles s'établit, indépendamment de toute combinaison sociale, par le cours naturel des choses; pour les seconds, cette assurance ne peut être obtenue qu'au moyen d'une organisation particulière qui entraîne des dépenses. Celles-ci sont supportées tantôt par les ouvriers eux-mêmes, tantôt par les patrons, les communautés, les corporations, les municipalités, les provinces et l'État, tantôt enfin par la bienfaisance publique ou privée. Toutes ces nuances sont indiquées avec détail, pour chaque cas particulier, dans le dernier article du budget ayant pour titre : Assurances concourant à garantir le bien-être physique et moral de la famille. On a, en outre, consacré à ces mêmes questions, dans chaque monographie, le § 13 des observations préliminaires, ayant pour titre : Mœurs et institutions assurant le bien-être jjhysique et moral de la famille. Il serait superflu d'insister sur l'importance qu'il convient d'attacher à la rédaction de ces deux derniers articles du budget des dépenses et des observations préliminaires. Ils ne forment pas seulement un complément indispensable de ce budget, ils constituent aussi le meilleur résumé qu'on puisse faire de la condition sociale acquise à chaque famille.