LE CLASSEMENT SOCIAL DES FAMILLES
La science sociale n'a pas seulement pour objet l'étude des familles ouvrières. Elle a un domaine plus étendu : elle a pour but suprême la connaissance des mœurs et des institutions qui donnent à tous, sans distinction, la paix et la stabilité. La méthode qu'elle emploie fonde, il est vrai, ses principales inductions sur les faits coordonnés dans les monographies relatives à cette classe de familles; et cette méthode est justifiée par un premier résultat. En effet, les foyers domestiques, ainsi décrits minutieusement, sont les champs d'observation les plus favorables à l'étude des rapports qui existent entre les ouvriers et les autres classes de la société. Pour accomplir cette étude chez une race très simple, il suffit presque d'observer une seule famille. Or, cette simplicité est rare en Europe, où la complication devient le trait caractéristique de toutes les sociétés. Il faut donc y multiplier les observations en vue d'arriver à un classement méthodique.
l'égalité des conditions chez les races simples et éparses.
Avant 1830, à l'époque où je commençai mes études sur les sociétés du Continent, la simplicité des habitudes
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était encore le trait dominant, en dehors de quelques agglomérations urbaines et manufacturières. Dès le premier coup d'œil jeté au delà du Rhin, je fus frappé du contraste qui existait entre la simplicité sociale de la plaine saxonne, où je séjournai d'abord (III, ni, 19), et la complication de la Normandie, où j'avais passé mon enfance. Mon étonnement grandit encore quand je parcourus, les années suivantes, le midi de l'Espagne, les steppes de la mer Noire, de la Caspienne et des frontières asiatiques, les montagnes de la Sibérie et les rivages de la Scandinavie. Depuis lors, l'invasion des chemins de fer a compliqué le régime social dans la majeure partie de ces contrées. Cependant les amis de la méthode d'observation peuvent encore trouver des enseignements précieux dans les phénomènes de simplicité que continuent à présenter les régions extrêmes de l'Orient et du Nord.
Chez les races simples, éparses sur de vastes territoires, ayant pour unique moyen de subsistance les productions spontanées du sol et des eaux, le voyageur constate généralement que les familles vivent dans un état habituel d'égalité. Cet état social est fort apparent chez les pasleurs nomades de l'Orient et surtout chez certaines races de la Grande-steppe d'Asie. Chaque famille, composée de nombreux ménages, vit à peu près indépendante sur son propre territoire, sous l'autorité d'un aïeul commun qui est en quelque sorte pontife et roi. Le long des rivages de la mer du Nord, réchauffés et fécondés par les eaux du Gulf-stream (III, In. g), les familles de pêeheurs-côtiers ont conservé pendant longtemps le même étal d'indépendance et d'égalité. Cette condition est à peu près intacte aux approches de la région polaire, et elle reste fort apparente jusque dans la Néerlande (III, v.). Les familles, encore fécondes, sont moins nombreuses que celles des
pasteurs; mais elles sont placées dans les conditions d'une égalité plus complète encore. Elles ne comprennent qu'un seul ménage, gouverné par Faction combinée du père et de l'héritier. En ce qui touche les moyens de subsistance, il y a identité absolue entre elles, par deux raisons. En premier lieu, la surface de pêche contiguë à un rivage ne peut être subdivisée, comme la steppe, en parts inégales affectées spécialement aux besoins des diverses familles. En second lieu, la barque, c'est-à-dire l'instrument employé pour la récolte du poisson, a des dimensions im« posées par la composition de la famille comme par le régime des eaux et des vents; elle constitue d'ailleurs une construction dispendieuse; et la puissance d'action n'en peut être augmentée arbitrairement, comme celle des troupeaux, qui sont les agents de la récolte des herbes. L'uniformité des conditions de l'existence s'impose donc aux familles-souches de pêcheurs, plus rigoureusement qu'aux familles patriarcales des pasteurs. Quant aux races de chasseurs qui peuplaient les forêts de l'Occident aux âges préhistoriques, elles se sont complètement transformées; et l'on ne peut plus observer des familles analogues que dans les forêts et les prairies des deux Amériques. Ces familles contrastent avec celles des deux autres races. Elles ont un caractère distinctif, l'instabilité, qui a pour causes, à la fois, la variation brusque des ressources fournies par le gibier, et la rupture précoce dés liens qui unissent les fils à leurs parents. A vrai dire, les familles de chasseurs ne sont point égales : elles sont essentiellement instables; et de cette instabilité même naît forcément l'inégalité des conditions. Chez les chasseurs, au surplus, comme chez les autres races simples, on observe rarement parmi les familles les traces d'un classement social fondé sur une hiérarchie permanente.
Ce régime d'égalité se modifie peu à peu, dès que les populations ne trouvent plus en quantité suffisante leurs moyens de subsistance dans les productions spontanées du sol et des eaux.