LA HIÉRARCHIE CHEZ LES RACES COMPLIQUÉES ET AGGLOMÉRÉES
Chez les races simples et surtout chez les chasseurs, l'insuffisance des ressources a parfois pour cause l'épuisement des productions spontanées. Plus ordinairement, elle provient de la prospérité môme, qui a porté quelques familles à s'agglomérer sur leur territoire plutôt qu'à émigrer au dehors. A quelques exceptions près, les races européennes se rattachent de plus en plus à ce nouveau régime. Elles se compliquent et s'agglomèrent en créant des moyens nouveaux de travail qui se rattachent à six activités principales (iv, 6 à 11). Elles entreprennent les nombreuses spécialités de l'art forestier. Elles creusent les mines et bâtissent les fonderies et les forges. Elles défrichent le sol, cultivent les plantes et se livrent à l'élevage des animaux domestiques. Ayant ainsi mis en action les forces naturelles qui extraient les matières brutes, fournies par ces trois groupes d'arts usuels, la population se procure de nouvelles ressources, en façonnant ces matières sous une multitude de formes. Elle crée toutes les variétés de l'industrie manufacturière, en mettant à profit les inspirations de la pensée, la force des bras ou l'adresse des mains. En outre, elle prend pour auxiliaires les forces mécaniques produites par les mouvements naturels de l'eau et de l'air, ainsi que les agents de toute sorte ayant pour principe d'action la chaleur, la lumière, l'électricité et le magnétisme. Quand un peuple a pourvu
à ses besoins par les produits de tous ces travaux, il peut encore exporter son superflu dans les pays étrangers et augmenter beaucoup sa population au moyen des industries commerciales. Enfin, après avoir ainsi aggloméré les forestiers, les mineurs, les agriculteurs, les manufacturiers et les commerçants, la nation, devenue riche, lettrée et puissante, se trouve en situation de développer le nombre et l'importance des professions libérales.
En même temps que ces transformations s'accomplissent, des inégalités croissantes se manifestent. Deux phénomènes opposés se produisent chez les familles qui, aux âges antérieurs, restaient dans des conditions d'égalité. En premier lieu, la diminution des moyens de subsistance, les partages du sol et la subdivision des métiers font tomber à l'état de familles-souches, ou même de familles instables, les ménages précédemment groupés en familles patriarcales. Ces existences, ainsi amoindries, descendent les degrés de l'échelle sociale et deviennent plus accessibles à la souffrance et au dénûment. En second lieu, les développements considérables de la richesse, de la science et du pouvoir élèvent dans la vie privée certaines familles à une situation très influente. Ces inégalités naturelles sont encore rehaussées par des institutions factices. En effet, on choisit ordinairement, parmi les riches, les savants et les puissants, les autorités publiques qui doivent présider à la direction des âmes et au gouvernement de la société ; et le besoin de ces autorités se fait sentir d'autant plus que les particuliers, absorbés par la conquête du pain quotidien, deviennent moins capables de gouverner leur voisinage et même leur propre famille.
Les sociétés ainsi constituées créent une multitude d'intérêts divergents, et elles établissent des rapports nouveaux d'obéissance et de commandement entre les familles
privées et les autorités publiques. La conservation de la paix y offre donc plus de difficultés qu'au sein de sociétés simples, à familles éparses. L'observation directe démontre, d'ailleurs, qu'un régime hiérarchique est toujours nécessaire, et elle enseigne les conditions dans lesquelles ce régime est le mieux organisé.