‹ La méthode sociale; abrégé des Ouvriers européensChapitre 6 sur 114 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Depuis 1789, dix souverainetés ont gouverné la France. Chacune d'elles a été instituée, puis renversée par la violence. Cet état d'instabilité et de souffrance est sans exemple. Des milliers d'hommes d'État et d'écrivains ont cherché inutilement le remède. Moi-même, quoique étranger à la politique et aux lettres, j'ai voulu, sous le poids d'une grande épreuve, retrouver le secret d'un gouvernement qui n'aurait plus l'effusion du sang pour début et pour terme.

En 1830, une blessure, offrant peu de chances de guérison, me tint suspendu pendant une année entre la vie et la mort. Dix-huit mois de torture physique et morale opérèrent dans mon âme une transformation que n'aurait pas produite une vie entière de bonheur. A la vue du sang versé par la révolution de Juillet, je vouai ma vie au rétablissement de la paix sociale dans mon pays. Je -n'ai jamais oublié ce vœu, et je viens offrir au public le résultat des travaux commencés, il y a un demi-siècle, jour pour jour, dans la plaine saxonne et les montagnes du Hartz.

Pour retrouver le secret des gouvernements qui procu-

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rent aux hommes le bonheur fondé sur la paix, j'ai appliqué, à l'observation des sociétés humaines, des règles analogues à celles qui avaient dressé mon esprit à l'étude des minéraux et des plantes. J'ai construit un mécanisme scientifique : en d'autres termes, j'ai créé une méthode qui m'a permis de connaître personnellement toutes les nuances de paix et de discorde, de prospérité et de souffrance que présentent, en Europe, les sociétés contemporaines. Le présent volume a pour objet de décrire et de justifier cette méthode.

J'ai constaté d'abord, au milieu de phénomènes sociaux variant à l'infini selon les lieux, que la condition préalable du bonheur se réduit à une vérité fondamentale, inhérente à la nature même de l'homme. Partout les sociétés sont heureuses, quand chaque individu possède le « pain quotidien » et pratique la « loi morale ». J'ai appris ensuite, en étudiant comparativement quatre sortes de sociétés, comment une race peut acquérir, conserver, perdre, et enfin retrouver ces deux biens essentiels de l'humanité.

Chez les races « simples et heureuses », chaque société est composée uniquement d'une nombreuse famille. Le pain quotidien est produit en abondance par un travail facile et attrayant, sous la haute direction du père de famille, sur un territoire riche en productions spontanées. La loi morale est enseignée et la pratique en est imposée à tous les membres de la communauté. Le père jouit des loisirs que ce double service exige. Il exerce son autorité au nom de Dieu : il est à la fois pontife et roi. Depuis les

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premiers âges de l'humanité, celte forme de gouvernement se montre inébranlable dans certaines régions du globe. Par une exception unique, elle y perpétue, sans aucune altération, la paix et la stabilité. Dès que j'eus pénétré dans ces régions, je m'expliquai pourquoi ce régime est supérieur à tous les autres : c'est le seul où le pouvoir temporel ne peut appeler à son aide une force autre que celle de Dieu; le seul également où le souverain, par une faveur insigne de la Providence, préfère toujours à son intérêt propre celui de ses sujets.

Les races « compliquées et heureuses » ont occupé une grande place dans l'histoire; et, de nos jours encore, elles attirent tous les regards. La société s'y compose de familles nombreuses, mais relativement faibles. Chez la plupart de ces races, le pain quotidien est fourni, non plus par la récolte des productions spontanées, mais par des travaux pénibles et parfois répugnants. La majorité des familles consacrent leur vie entière à ces travaux : toutes ont le nécessaire; mais elles sont déjà, dans cette organisation sociale, fort inégalement pourvues. Courbés, comme leurs enfants, sous le poids du travail manuel, la plupart des pères n'ont plus, ni la science, ni les loisirs nécessaires pour enseigner la loi morale et assurer la paix. Pour cette double fonction, ils sont remplacés par deux corps publics qui gouvernent au nom de la religion et de la souveraineté. Ces deux pouvoirs ne sont pas naturellement inspirés par l'esprit de paternité. On y supplée en soumettant ces corps à des coutumes locales qui, se multipliant à mesure que les familles s'agglomèrent, prescrivent le devoir aux

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gouvernants et imposent l'obéissance aux sujets. Tant que ces coutumes sont respectées, la richesse, la science et la force s'accumulent : la société acquiert un grand éclat; les sociétés voisines s'accordent à la classer au premier rang dans leur admiration.

Je n'ai vu dans mes voyages et l'histoire ne m'a montré aucune race qui ait pu, au delà de certaines limites, concilier l'accumulation de ces conquêtes avec la conservation de la paix. Tôt ou tard les pouvoirs publics violent les coutumes locales qui les soumettaient à l'empire de la loi morale, et ils oppriment les sujets. Ceux-ci, dépouillés de leurs anciens avantages, privés parfois du pain quotidien, corrompus par les mauvais exemples, manquent au devoir d'obéissance. Par leur révolte, ils substituent la discorde à la paix, et ils plongent la nation dans un abîme de maux. Telle est la transformation qui caractérise les races « compliquées et souffrantes » : c'est celle qui s'opère en France depuis les splendeurs du règne de Louis XIV.

Cette décadence n'aboutit pas toujours à la ruine. Depuis le moyen âge, de grandes nations, en réagissant contre le mal, ont constitué des races « compliquées et réformées ». Telle fut la condition de la France, sous Charles V, Louis XII et Louis XIII; telle était l'heureuse situation de l'Angleterre vers 1830; et telle est encore celle de la Suède. Ces nations, pour opérer leur réforme, ont employé le moyen indiqué par les sages depuis Socrate jusqu'à Montesquieu, et rappelé par les épigraphes jointes aux trois Livres du présent volume. Ce moyen est le retour aux coutumes nationales et locales <Tcs temps de prospé-

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