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PREMIÈRE ÉPOQUE (1811-1815) : L'ÉDUCATION PREMIÈRE DE L'AUTEUR

Chez les races prospères, fidèles à la tradition nationale, la méthode qui grave les principes de la vie sociale dans le cœur de la jeunesse et qui en développe la pratique dans tous les actes de l'existence est, en quelque sorte, incarnée dans la famille. La connaissance de ces principes est inculquée aux enfants, à mesure que se développent chez eux les organes de la vie physique et de l'activité intellectuelle. Il en est autrement dans l'état de désorganisation où la France se trouvait déjà à l'époque de ma naissance, et dans lequel notre race s'enfonce de plus en plus, sous le poids des contraintes antisociales édictées par la Terreur. C'est pourquoi beaucoup de condisciples éminents, qui commencèrent, en même temps que moi, l'étude de la question sociale au milieu des symptômes avant-coureurs de la révolution de 1830, s'égarèrent dès les premiers pas; aussi comprirent-ils la nécessité de donner une autre direction à leurs talents. J'aperçus la cause de leurs mécomptes, quand je pus observer les procédés solides appliqués à l'éducation de la jeunesse dans les familles et les universités des peuples les plus prospères. Les jeunes gens ainsi formés sentent le besoin de recourir aux conseils des hommes faits et des vieillards, quand la poursuite de leur carrière exige qu'ils fassent un choix judicieux entre la tradition et la nouveauté. Mes amis, au contraire, avaient été soustraits de bonne heure, par les internats scolaires, à l'enseignement de la famille; et, pour la plupart, ils avaient été infectés de l'erreur fondamentale par les célébrités bruyantes de l'enseigne-

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ment public. Quand ils eurent conçu le dessein de résoudre la question sociale, ils avaient pris pour guides les novateurs qui, vers 1830, élevaient l'échafaudage de leur renommée éphémère; et c'est ainsi que, se plaçant dès le début hors des voies de la tradition, ils s'étaient condamnés eux-mêmes à l'impuissance.

Grâce à un concours extraordinaire de circonstances, j'avais pu échapper aux écueils contre lesquels ont échoué mes amis. Pendant les premières années de mon enfance (1806-1811), j'avais été à l'abri des opinions délétères qui, depuis 1789, étaient propagées dans la majeure partie de la France. Je vivais au milieu d'une population maritime chrétienne et dévouée à la patrie. Bloqués par la flotte anglaise, nous étions en partie privés de nos moyens habituels de subsistance. Mes premières impressions, que je rappelle encore ici parce qu'elles sont les plus durables, se développèrent donc sous les influences salutaires de la religion, des catastrophes nationales et de la pauvreté. Les quatre années suivantes (1811-1815), je reçus à Paris, au foyer d'un riche parent, les leçons journalières de trois maîtres, dont l'unique préoccupation était la culture des lettres, liée à des entretiens patriotiques ayant pour base la connaissance approfondie du bien et du mal survenus en France, depuis le règne de Louis XIV jusqu'à la chute de l'empire. Pendant sept autres années (1815-182:2), je fis avec succès au pays natal mes humanités, dans l'indépendance de la vie de famille, sous un professeur excellent qui apportait à l'université nouvelle la science de l'ancien clergé. Enfin, en 1823, pendant une année entière de vie intime, un quatrième maître me prépara à l'apprentissage de la science sociale, qu'il avait lui-même apprise parmi les populations chrétiennes de la Hollande et du pays flamand. Il me montra d'abord, en

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me citant les conseils de ses propres maîtres, comment je m'égarerais infailliblement, si je me laissais envahir par les passions politiques qui agitaient les grandes écoles de Paris, au milieu desquelles j'allais vivre pendant six années. Il me traça, en môme temps, la voie dans laquelle notre pays pouvait retrouver la vérité et rétablir la paix des esprits. La règle qu'il m'enseigna est celle que j'ai suivie. Elle est plus que jamais nécessaire à mes concitoyens, car la France, qui était simplement « ébranlée » alors, est maintenant « désorganisée ». Le remède ne pouvait venir que des concitoyens qui restaient attachés aux bonnes coutumes nationales. Malheureusement les hommes de tradition n'étaient pas à la hauteur de leur tache : ils ne connaissaient plus la méthode que le grand apôtre du christianisme avait employée pour arracher les égarés à la corruption de son temps1. Ils ignoraient également les règles de sagesse pratiquées par l'illustre Montaigne et enseignées à nos ancêtres, à l'époque d'erreur, de vice et de massacres qui correspond au règne des derniers Valois. La plupart compromettaient la cause qu'ils croyaient servir.

Je retrouve chez les hommes de tradition contemporains les défaillances que mes premiers maîtres avaient observées chez leurs pères. Ils échoueront comme eux et perdront la France, s'ils ne s'empressent d'adopter la con-

\. On ne saurait trop opposer celte méthode aux procédés blessants de nos paitis. — « Étant libre à l'égard de tous, je me suis rendu serviteur de tous « pour gagner plus de personnes. Et j'ai vécu avec les Juifs, comme Juif, pour « gagner les Juifs; avec ceux qui sont sous la loi, comme si j'eisse encore été « sous la loi (quoique je n'y fusse pas assujetti), pour gagner ceux qui sont « sous la loi; avec ceux qui n'avaient point de loi, comme si je n'en eusse « point eu moi-même (quoique j'en eusse une à l'égard de Dieu, ayant celle de « Jésus-Christ), pour gagner ceux qui étaient sans loi. Je me suis rendu faible « avec les faibles, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, pour « les sauver tous. » (Saint Paul : Ire Épilre aux Corinthiens, îx, 19 à 22.) i. 26

duile opposée : garder une prudente réserve touchant l'affirmation des principes, mais en démontrer scientifiquement la supériorité par l'histoire du passé et l'étude du présent.

Ayant suffisamment décrit ailleurs comment ces conseils m'ont été donnés, comment j'en ai profité pendant mon passage aux écoles, et enfin comment, en 1829, je me trouvai mieux préparé que plusieurs amis à étudier, sans idées préconçues, la science des sociétés, je dois me contenter ici de renvoyer le lecteur au chapitre premier.

DEUXIÈME ÉPOQUE (1829-1855) : l'apprentissage

DE LA MÉTHODE

Je conçus le dessein de travailler à la guérison des maladies sociales de mon pays, au moment où je retrouvais moi-même le bien-être. J'ai déjà dit le bonheur que j'éprouvai, lors de mon admission à l'école des mines de Paris, à me sentir enfin délivré de la dure discipline et des contraintes scolaires de l'Ecole polytechnique'. Je

1. Le souvenir de la souffrance que m'avait causée le régime de casernement militaire, après les habitudes de liberté contractées depuis ma plus tendre enfance, ne s'est jamais effacé dans mon esprit. Au contraire, il a acquis une nouvelle force, depuis que j'ai observé les résultats du régime de liberté en vigueur dans les universités de l'Angleterre, de la Suède et des États allemands. Le principe du gouvernement qui convient à des jeunes gens de 47 à 20 ans est l'autorité paternelle, municipale et judiciaire des maîtres, appuyée sur la religion et relevant du chef de l'État, exercée avec la sollicitude qu'impose le sentiment de la responsabilité, fécondée par l'esprit de corporation et les sentiments d'honneur transmis traditionnellement par les élèves. La pratique de ce gouvernement a été enseignée, au moyen âge, par l'université de Paris, aux Anglais et aux Suédois, qui l'ont conservée. Elle a été détruite au lieu d'origine, par le régime bureaucratique de la Révolution, pour le plus grand dommage des étudiants français et des cla?ses dirigeantes qu'ils recrutent. C'est ce régime, en effet, qui a détruit l'autorité des maîtres, pour l'attribuer en fait à des bureaux composés d'hommes habiles, mais irresponsables et absolument étrangers aux élèves qu'ils prétendent gouverner.

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reviens sur cette partie de ma vie pour indiquer comment la profession que je venais de conquérir par le travail m'ouvrit l'une des voies que je voulais parcourir et m'y procura des patronages bienveillants. Je trouvai à la fois, dans mes nouveaux chefs, de vrais maîtres et des amis. Sous l'impression que me causa leur bienveillance, je m'attachai à les satisfaire et je fus assez heureux pour réussir. Le Directeur général des ponts et chaussées et des mines, M. Becquey, ayant entendu parler des succès que j'obtins au printemps de 1829, me manda devant lui pour me féliciter. Cet incident facilita mes débuts dans la profession d'ingénieur des mines; et, en fait, il fit naître, pendant les dix années suivantes, les relations sans lesquelles il m'eût été peut-être impossible d'obtenir les résultats que je soumets au public après un demi-siècle de travaux. M. Becquey s'était montré satisfait de ce premier entretien : il m'invita plusieurs fois à son dîner de famille; il se plut à provoquer le récit de mes projets d'avenir. Admis en 1791 à l'Assemblée législative, blanchi depuis lors dans la pratique des affaires, au milieu des déceptions de la politique, M. Becquey écouta avec une bonté paternelle l'exposé du plan d'études sociales que mon ami Jean Reynaud et moi avions formé. Il sourit d'abord de la confiance avec laquelle nous prétendions compléter, dans notre prochain voyage, l'apprentissage de notre métier par des recherches sur la sagesse des nations. Cependant il ne se montra point incrédule, il me sembla même qu'il trouvait, dans les encouragements donnés par lui à notre projet, une agréable diversion à ses devoirs publics. Il me réunit à son foyer avec des gentilshommes de la plaine saxonne qui résidaient alors à Paris. 11 invita un des chefs du corps royal des mines, M. Héron de Villefosse, à nous introduire auprès des administra-

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teurs du Hartz, qu'il avait dirigés au temps du royaume de Westphalie. Enfin il prit diverses mesures pour assurer le succès du voyage; et quand le rapport du conseil de l'école des mines, sur les examens de 1829, lui eut été présenté, il compléta son bienveillant patronage en m' a dressant une lettre officielle de satisfaction. Cette lettre me parvint à Clausthal, en juillet 1829, au moment où je commençais, chez un mineur du Hartz, l'ébauche de ma première monographie (III, m). Cette lettre augmenta mon ardeur pour le bien public : elle a été détruite dans un incendie avec d'autres papiers que je regrette; mais j'en ai toujours gardé le souvenir1.

Avant de quitter celte époque de ma vie, je dois rappeler le concours apporté par feu Jean Reynaud au succès de mon premier voyage, puis à la première application utile qui fut faite de la méthode, au milieu des terribles événements de 18Z|8 (i, s). Jean Reynaud était un esprit vraiment supérieur : il montrait déjà les qualités d'un

1. Mon ami M. Cheysson, informé de mon regret, a eu l'obligeance de chercher la minute de cette lettre dans les archives de l'ancienne direction générale des ponts et chaussées et, des mines. Il vient de la retrouver au moment où j'écris ces lignes. Je cède au plaisir de publier ici cette lettre, parce qu'elle démontre les sentiments paternels de l'homme d'État beaucoup plus que le mérite de l'élève. Je regrette de ne pouvoir y reproduire la phrase amicale que M. Becquey avait ajoutée, de sa main, à sa signature. Je viens de constater que les biographies les plus modernes ne conservent pas le nom de mon premier patron; je serais heureux si mon livre pouvait ajouter quelque durée à la mémoire d'un homme de bien.

a A M. F. Le Play, élève des Mines.

€ Paris, le 15 juin 1S29.

« Monsieur, le conseil de l'École royale des Mines m'a donné connaissance « des succès infiniment remarquables que vous avez obtenus dans le dernier « concours. Il m'annonce que, bien que vous n'ayez que deux années d'études, « vous vous trouvez en tête de la liste des élèves et que vous avez acquis, en « points de mérite, 5,797, nombre auquel, depuis la fondation de l'École, n'a « jamais atteint aucun élève, même de 4e année; il ajoute que ces résultats

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grand orateur et d'an écrivain charmant. Sa propension momentanée pour les idées sainl-simoniennes, jointe à ses tendances, quelque peu mystiques, vers la politique et la philosophie, ne lui permettait guère, pendant le voyage, d'appliquer les forces de son esprit à la création delà méthode; mais il possédait au plus haut degré les aptitudes morales, intellectuelles et physiques nécessaires pour maintenir, pendant six mois, l'esprit de paix entre nous au milieu des rudes épreuves d'un voyage à pied. Selon la tradition de l'école, Reynaud, en sa qualité d'ancien., dirigeait la vie commune, et il remplissait sa fonction avec les facilités que donne un ascendant personnel. Je lui dois un des utiles résultats de mon éducation : l'apprentissage de l'obéissance sous une autorité légitime.

Les dispositions bienveillantes qui inspiraient, en 1829, le chef du corps des mines continuèrent chez ses successeurs, malgré l'ébranlement produit dans le gouvernement de la France par la révolution de 1830. L'estime

« sont dus à votre application non interrompue et à votre conduite exem- « plaire. J'ai vu avec un grand plaisir un témoignage aussi honorable pour vous. « Je me plais à vous en féliciter, Monsieur, et à vous en exprimer toute ma « satisfaction. J'ai voulu vous en donner d'ailleurs une marque particulière en « faisant mettre à votre disposition plusieurs ouvrages, au nombre desquels se « trouvent les Voyages minéralugiques et géologiques, de M. Beudunt, et la « Richesse minérale, de M. de Villefosse. J'ai pensé que vous mettriez d'autant « plus de prix à recevoir ces ouvrages que vous y rattacherez toujours le soua venir de vos succès.

« Recevez, etc. — Le Directeur général des Ponts et chaussées et des Mines,

« Signé : Becquey. »

M. Cheysson, auquel je dois la communication de ce souvenir de ma jeunesse, est aujourd'hui directeur des cartes et plans au ministère des travaux publics. Il s'est toujours distingué par son dévouement à la patrie, et il a été un de mes plus habiles collaborateurs à l'Exposition universelle de 1867; depuis lors, il s'est toujours associé à mes travaux pendant les rares loisirs que comportent ses devoirs professionnels. C'est un des hommes qui accomplissent le mieux la tâche résumée en ces termes par mon maître, M. Dan de La Vauterie : « En l'absence d'une vraie noblesse traditionnelle, c'est aux ingénieurs de l'État qu'il appartient surtout de se vouer au bien public. »

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accordée à mes premiers succès fut conservée par le « dossier administratif» parmi les nouveaux gouvernants. A ce sentiment vint se joindre la compassion provoquée par un accident survenu, pendant l'hiver de 1829-1830, au laboratoire de l'École, à l'occasion d'une expérience dangereuse qui m'avait été confiée par le professeur de chimie. Pendant une année entière, je fus complètement privé, à la suite d'une brûlure, de tout usage des mains. Épuisé par de cruelles souffrances, je ne recouvrai que vers le milieu de l'année 1832 la plénitude de mes forces physiques. Toutefois je ne restai point inutile à mes chefs : l'activité de l'esprit suppléa à l'inaction du corps; et je créai par mon initiative deux services scientifiques1 dont l'institution définitive fut jugée opportune. Je fus alors pourvu, à l'administration des mines, d'une situation conforme à mes goûts : l'hiver, je dirigeais les deux nouveaux services ; et, l'été, j'en assurais le développement par des voyages lointains. 31. le comte Duchatel, 31. Martin (du Nord) et 31. Legrand, directeur général des ponts et chaussées, sous l'autorité desquels l'administration des mines était placée, voulurent bien se concerter pour donner une impulsion utile à mes missions d'été : elles eurent généralement pour objet, tantôt le service de l'État, tantôt des entreprises scientifiques et techniques pour lesquelles les gouvernements étrangers réclamaient le concours d'un ingénieur français.

En recherchant et en exécutant ces missions, je restai fidèle aux deux idées maîtresses qui avaient présidé au choix et à l'exécution du grand voyage de 1829. Jusqu'en juillet 18/^8, je subordonnai mes pensées et mes actions au désir d'atteindre un double but : pratiquer conscien-

1. La publication des Annales des mines, qui avait été interrompue avan' 1830, et la Statistique de l'industrie minérale.

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cieusement mes devoirs d'ingénieur; poursuivre, par l'observation méthodique des faits, l'apprentissage de la science sociale. Sur ce dernier point, quelques résultats étaient déjà acquis. Dès 1829, ainsi que je l'ai déjà indiqué ci-dessus (i, 5), j'avais vu en action, au Hartz et dans la plaine saxonne, « la constitution essentielle » de l'humanité (v, 2). Je n'en avais pas, il est vrai, aperçu les principes, car mon esprit était alors obscurci par les erreurs qui prévalaient en France depuis 1789; mais je gardais un souvenir très précis des faits sociaux sur lesquels la vérité pouvait être plus tard rétablie. Lorsque les services confiés à mes soins furent organisés, je recherchai toutes les occasions de compléter, par de nouveaux faits, les observations qui ont été coordonnées dans les Ouvriers européens. A partir de ce moment, j'employai tous les loisirs que me laissaient mes devoirs publics à induire de chaque fait observé les principes qui semblaient en dériver. J'ai maintenant à indiquer, par plusieurs exemples, comment l'exécution des deux sortes d'études et le travail de méditation qui en était la suite furent aidés par les circonstances et fécondés par l'enseignement d'un cinquième maître.

Pendant les huit années qui s'écoulèrent entre le rétablissement de mes forces et ma nomination à la chaire de métallurgie de l'Ecole des mines, huit voyages accomplis successivement dans le centre et le midi de l'Espagne, en Biscaye et en Catalogne, en Belgique, en Angleterre, dans la Russie méridionale, en Italie, dans le nord puis dans le midi de la France, commencèrent à mûrir ma pensée. De cette même époque datent les relations d'amitié qui, en se développant progressivement, ont attaché une centaine de collaborateurs à la création de la méthode et à l'œuvre de la réforme sociale.

En 1833, ma mission, accomplie sur la demande du gouvernement espagnol, avait pour but un rapport sur un projet de carte géologique de la Péninsule. Elle fut fertile en résultats1. Toutefois, pour ne pas sortir de mon sujet, je dois seulement signaler ici les leçons que me donna M. le comte de Rayneval, alors ambassadeur de France à Madrid, un des maîtres qui ont le plus contribué par leurs conseils à m'acheminer vers la science sociale2. M. de Rayneval, avec une bonté infinie, déposa dans mon âme les germes qui, développés par l'étude et la réflexion, ont produit les récoltes accumulées dans la Bibliothèque sociale. Il éprouvait pour la France un amour profond; et, voyant vibrer en moi le même sentiment, il se plaisait à encourager mes inclinations naturelles3. Enumérant les

1. L'ouvrage intitulé : Observations sur l'histoire naturelle et la richesse minérale de l'Espagne, fut publié en 1834 dans les Annales des mines. Il contenait une ébauche de la carte géologique de l'Estramadure. Il m'assura l'estime de M. d'Omalius d'Halloy et de M. Alexandre de Humboldt. M. le comte de Gasparin, membre de l'Académie des sciences de Paris, accorda beaucoup d'intérêt aux prévisions que je lui soumis, en 1835, sur l'utilité que pouvaient offrir à l'agriculture française les filons do chaux phosphatée de l'Estramadure. L'amitié de ces savants me procura dans la suite des concours précieux pour mes vovages en Belgique et en Allemagne et pour la publication des Ouvriers européens (1re édition).

2. Je dus l'amitié du maître à une puissante recommandation de M. Boïeldieu. Ce concours du célèbre auteur de la Dame blanche me fut alors accordé en souvenir des soins pieux donnés par ma famille à son oncle, M. l'abbé Boïeldieu, vénérable octogénaire, ancien curé d'AUouville dans le Pays de Caux, un des membres les plus recommandables de l'ancien clergé normand. Pendant les vacances, j'allais, le soir, égayer le bon vieillard en faisant avec lui le « cent du curé ». J'écoutais avec: ravissement des récits qui remontaient à l'année 1775. Ces récits mettaient surtout en lumière les coutumes de résidence permanente du clergé local et la familiarité affectueuse qui régnait entre ce clergé et les paysans propriétaires de « masures ». Je viens de retrouver, non sans émotion, les mêmes traits dans les récits de plusieurs prêtres bavarois qui sont venus visiter, à Paris, l'exposition de 1878.

3. Dans nos longs entretiens de Madrid et d'Aranjuez, M. de Rayneval m'initia à la connaissance des affaires politiques de notre temps, en me recommandant l'indulgence pour la défaillance des hommes et la fermeté personnelle de croyance et de conduite en ce qui touche les principes éternels. Il conti-

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vices de notre constitution sociale, il me signalait les éléments de supériorité que nous abandonnions au profit de nos rivaux. Il insistait particulièrement sur les maux que déchaîneraient prochainement sur notre race les lois hostiles à l'autorité paternelle1; et il résumait chaque leçon en m'ad jurant de me dévouer à cette partie de la réforme. Je n'oubliai jamais ces paroles prophétiques. Toutefois, depuis qu'elles ont été justifiées par des désastres inouïs, je constate avec mortification que l'effet en fut d'abord atténué par les impressions puisées journellement par moi auprès des gouvernants sortis de la révolution de 1830. Le souvenir de cette défaillance devient

nuait, sous ce rapport, l'enseignement que m'avait donné mon précédent maître, M. Dan de La Vauterie. Dès 1803, attaché à la légation française de Saint- Pétersbourg, M. de Rayneval jugeait sainement la révolution française, et il se trou\ait, sur ce point, en communauté d'idées avec Joseph de Maistre. (Voyez Albert Blanc, Mélanges politiques de Joseph de Maistre. Paris, 1858, p. 105.)

1. En ce qui touche le régime des successions, M. le comte de Rayneval avait attiré mon attention sur deux traits de l'histoire contemporaine.

Bonaparte, premier consul, manifesta d'abord, en cette matière, des opinions contraires à celles des conseillers d'État qui furent chargés de rédiger le Code civil. Mais il adopta l'avis de ces conseillers, quand il eut bien compris que le partage forcé des héritages était un sûr moyen de détruire les traditions de la famille. Devenu empereur, il s'empressa d'organiser, à laide des majorais, le régime opposé, en faveur des familles qui donneraient des preuves de fidélité à son gouvernement. A cet égard, il exposa, dans les termes suivants, à son frère Joseph, le système de réorganisation sociale qu'il avait adopté : « Établissez le Code civil à Naples; tout ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d'années, et ce que vous voudrez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil... Il consolide votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas fidéicommis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil et m'a porté à l'établir. » (Lettre de Napoléon à Joseph, du 5 juin 1806. — Mémoires et Correspondance politique et littéraire du roi Joseph, t. II, p. 275. Paris, 1853.)

Le second trait que me raconta M. de Rayneval se rapporte au congrès de Vienne (1814-1815). Les diplomates anglais, Wellington et Castlereagh, n'ayant pu obtenir qu'on reculât, à leur gré, les frontières françaises du xvin0 siècle, s'en consolèrent en disant : « Après tout, les Français sont suffisamment affaiblis par eur régime de succession. »

plus vif à mesure que s'accumulent les maux prédits, il y a quarante-cinq années, par l'un des meilleurs Français que j'aie connus. Cependant mon regret n'est point complètement stérile : il grandit ma patience devant les concitoyens inattentifs ou récalcitrants que je ne puis persuader. Il m'excite à chercher incessamment des termes nouveaux pour démontrer, en présence de l'inattention publique, ce qui est devenu pour moi la vérité. Il accroît la reconnaissance que je dois à la mémoire de mon dernier maître.

Des traits excellents pouvaient encore être observés, à cette époque, dans la constitution sociale des provinces centrales et méridionales de l'Espagne que je visitai spécialement dans le voyage de 1833. Cependant ces provinces n'étaient pas exemptes de mal : les idées de 1789 y avaient pénétré avec les assemblées politiques de 1812 et de 4 820. La désunion se montrait dans les villes; et j'en avais même observé des traces jusque dans les bourgs où sont généralement groupées les populations rurales. M. de Rayneval m'avait assuré qu il en était tout autrement en Biscaye et en Catalogne, où j'avais peu séjourné. En conséquence je revins, en 183/t, visiter ces deux provinces. J'y trouvai intacts les sept éléments de la constitution essentielle. Comme dans la plaine saxonne, les quatre forces morales y avaient conservé leur influence. Les trois forces matérielles tenaient unies, dans les campagnes, les nobles, les paysans et les bordiers. Cette union avait même un caractère particulier d'excellence qu'elle n'a pas au même degré dans la plaine saxonne (III, iv, 1 7) : elle y était fortifiée par cette familiarité affectueuse qui règne entre toutes les classes de la race espagnole (IV, v, 1 9). L'observation de ces précieux exemples de paix sociale et de stabilité marcha de front avec l'étude du groupe

métallurgique de Sommorostro, en Biscaye. Elle commença à me familiariser avec des vérités qui ont acquis depuis lors pour moi tous les caractères de l'évidence.

La mission de 1835 fut employée à résoudre la question de douane relative à une difficulté qui s'était élevée, sur la frontière comprise entre la Sambre et la Moselle, parmi les propriétaires d'usines à fer (au bois) de la France et de la Belgique. Les Belges se plaignaient avec raison : le prix de leurs fontes était avili par les droits exagérés qui en empêchaient la vente en France, tandis que le prix des bois employés à la fabrication de ces fontes était surhaussé par les achats que les Français faisaient en toute liberté sur le territoire de la Belgique. Le roi Léopold avait résumé le vœu de ses sujets dans une lettre adressée au roi son beau-père : il lui proposait d'établir un juste équilibre dans les droits imposés ou, encore mieux, dans les libertés accordées aux deux commerces des fontes et des bois. Le roi Louis-Philippe s'occupa personnellement de cette réclamation, il voulut me donner lui-môme ses instructions, lorsque j'eus été désigné par le ministre, sur la proposition du directeur général, pour faire un rapport sur la question. Sa Majesté me recommanda de mettre les faits en telle évidence que la solution légitime ne pût être rejetée par le parlement, où les intérêts des propriétaires forestiers de la France étaient alors représentés avec exagération. Mon rapport, fruit d'un long voyage en Belgique, présenta les éléments de la solution et donna satisfaction à tous les intéressés \

Quant aux vérités sociales recueillies, selon le plan adopté, en même temps que les éléments spéciaux à ma

4. Ceux qui voudront faire uno étude rétrospective sur les forges belges en truoveront une stali.-tique complète (avec cartes à l'appui) annexée au rapport présenté, en 1835, au ministre.

mission d'ingénieur, elles furent pour moi d'un grand prix. A cette époque, les bourgeoisies belges n'avaient pas complètement oublié les anciennes garanties de sécurité fondées avant la renaissance par leurs corporations municipales (V, 111,17). Dans les petites villes du Luxembourg et de l'Entre-Sambre-et-Meuse, elles s'efforçaient encore de prévenir les agglomérations imprudentes de population. Les propriétaires des maisons et des terrains contigus se concertaient dans ce but. Us procuraient du travail aux nécessiteux de leur ville ; mais ils s'interdisaient les locations et les constructions qui auraient eu pour résultat de faire affluer du dehors de nouveaux indigents. Je trouvai des sujets précieux d'enseignement dans la pratique de ces bourgeois. Je profitai surtout des critiques que leur inspiraient les tendances à l'agglomération manifestées déjà par leurs concitoyens des houillères de Mons, de Charleroi et de Liège. Je fus très redevable à M. d'Omalius d'Halloy et surtout à M. Cauchy, ingénieur en chef des mines à Namur, qui m'aidèrent à observer ces nuances délicates. Je garde également un souvenir reconnaissant des rapports que j'eus à cette époque avec M. Lesoinne, négociant à Liège, et avec M. Amand, maître de forges à Bouvigne.

La solution facile apportée, par la mission de 1835. à une question qui était agitée sans résultat depuis longtemps, fit quelque impression sur les gouvernants près desquels j'étais placé. On comprit que, pour certaines affaires contentieuses d'administration publique, des rapports écrits, faits sur des « dossiers » et se succédant d'année en année, n'avaient pas l'efficacité d'un rapport unique complété par la parole d'un homme qui venait de passer six mois au milieu des intéressés. Le directeur général des douanes, M. Gréterin, homme bienveillant

pour la jeunesse, témoigna son admiration pour les documents annexés a mon rapport. Il prévoyait les embarras que devait donner à son administration le développement, trop inégal, que prenaient alors, sur les deux côtés de la Manche, les nouvelles usines à fer alimentées par le combustible minéral. Sur sa demande, le ministre me chargea d'entreprendre, en 1836, touchant les forges à la houille de l'Angleterre, une étude analogue à celle que je venais d'accomplir pour les forges au bois de la Belgique. Ce voyage me fournit beaucoup de résultats relatifs aux trois royaumes; il manifesta en moi les aptitudes nécessaires au cours de métallurgie que je professai, de 18/tO à 1855, à l'école des mines de Paris1; et il m'initia, plus encore que les précédents, à la science sociale.

L'étude de la plaine saxonne, faite en 1829, complétée en 183/t par celle du pays basque, avait été fécondée par les tristes réflexions que m'avaient suggérées pendant l'année 4835 les sages de la Belgique. J'avais vu l'instabilité et la discorde se développer, chez cet excellent peuple, presque autant que chez les Français. J'étais préparé, sans

1. Ce voyage augmenta beaucoup mon admiration pour la science métallurgique. Il m'affermit dans le dessein de consacrer à cette science ma vie entière, sans diminuer l'ardeur que j'apportais accessoirement à mes études de science sociale. C'est dans les usines à cuivre du Pays de Galles que je découvris une vérité qui relève singulièrement l'importance philosophique de la métallurgie et qui me fut confirmée plus tard par la lecture du Regnum subterraneum de l'illustre Suédois Swedenborg (vi, 1). Cette découverte jeta dans mon esprit une grande lumière sur la science des sociétés. Elle me permit de donner, quelques années plus tard, dans un nouveau voyage, un avis utile à une réunion de propriétaires et de savants qui se proposaient de fonder dans le Cornvvall une école des mines, sur le plan de l'école des mines de Paris. Je démontrai qu'en ce qui touche la métallurgie, il serait plus utile d'aider îes fondeurs anglais par un simple laboratoire de chimie, que de prétendre les former, de toutes pièces, dans une école spéciale. Je reproduisis plus tard cette démonstration dans l'ouvrage ayant pour titre : Description des procédés métallurgiques suivis, dans le Pays de Galles, pour la fabrication du cuivre, \ vol. in-8°. Paris, 1848; et Annales des mines (1848).

que j'eusse encore conscience de ce résultat, à « voir l'évidence » qui m'avait été cachée jusqu'alors par les préjugés et les erreurs de mon pays. Un supplément de lumière parvint à mon esprit dès que j'eus débarqué sur le sol anglais. J'éprouvai un élonnemeut subit, puis une émotion profonde en voyant que les familles, avec lesquelles je contractai tout d'abord des rapports intimes, prenaientpour guides, dans leurs actions les plus usuelles, le respect de Dieu et l'obéissance au Décalogue. Pendant le premier mois du voyage, je vécus dans L'intimité d'une riche et nombreuse famille de Londres, chez laquelle je fus admis sur la garantie de moralité donnée à mon sujet par une haute « référence ». Dans de longs entretiens avec cette famille, je compris que l'obéissance à la loi divine avait pour bases, non seulement l'aspiration à une meilleure vie, mais encore la conviction que le bien-être des individus, la conservation des races et la prospérité des nations reposent sur la pratique ponctuelle du Décalogue et des vieilles coutumes qui en dérivent1. Mes hôtes étaient attachés au culte anglican; mais, dans la suite de mon voyage, je retrouvai les mêmes croyances inspi-

4 . Ce retour aux impressions de mon premier voyage en Angleterre reporte ma pensée sur trois incidents qui contribuèrent beaucoup à me donner une juste idée de la supériorité des mœurs anglaises. Mes hôtes de Londres s'abstenaient le dimanche de toutes les distractions considérées en France comme innocentes. Ils n'avaient jamais assisté à une représentation théâtrale, même pour entendre une pièce de Shakespeare, qui était, avec Pope et Swift, un de leurs auteurs favoris. Ils montraient une entière confiance dans la loyauté d'un homme qui leur avait été présenté comme gentleman. J'avais une liberté complète dans mes entretiens avec les trois jeunes filles de la maison; et l'une d'elles, mandée à Edimbourg par un parent dont elle était l'héritière, fut confiée à mes soins, au moment où je parlais en slage-coach pour celte ville. Une autre circonstance fut pour moi un sujet d'étonnement : assistant à plusieurs conférences faites par les professeurs Conybeare etBuckland sur la formation de la terre, je remarquai que ces deux savants géologues saisissaient toujours l'occasion de rendre hommage a la puissance et à la bonté du Créateur.

en. XIII. — PRÉCIS HISTORIQUE DE 4829 A 1879. 415

rant quatre familles choisies à dessein dans quatre cultes différents, savoir : à Glascow, un presbytérien; à Sheffield, un quaker; à Manchester, un catholique; à Coed-Dhu (Pays de Galles), un unilarien. Pendant longtemps, je ne pus m'expliquer la cause de l'identité de ces sentiments au milieu de la diversité des cultes chrétiens. Le jour se fit enfin pour moi, en 1862, à Londres, dans un dîner auquel j'avais convié plusieurs catholiques anglais : l'un d'eux, avec l'approbation des autres, me fit remarquer que l'Ancien Testament était pour eux une lecture plus habituelle que pour leurs coreligionnaires de France. Je ne saurais trop recommander à mes concitoyens l'étude des coutumes domestiques que j'ai observées à ce sujet, soit en Angleterre, chez les catholiques et les protestants de toutes les communions, soit dans la plaine saxonne et les collines contiguës, chez les catholiques et les luthériens. Ces témoignages publics de respect ne s'adressaient pas seulement, dans les mœurs britanniques, à Dieu et à la loi; ils se manifestaient également à l'égard des trois autres forces morales : l'autorité paternelle, la religion et la souveraineté1.

Les Anglais ont été moins conservateurs, en ce qui touche les trois forces matérielles. Dans la vie rurale, ils ont presque détruit la communauté et la petite propriété individuelle. Le patronage des grands propriétaires a été

4. A ce sujet, je cède au plaisir de rappeler une anecdote que nous citons souvent, mon ami Albert de Saint-Léger et moi, après un laps de quarante années. Voulant étudier à fond un procédé curieux de la métallurgie anglaise, ce qui n'est guère facile pour des étrangers, nous nous étions rendus à la fonderie de plomb d'AHendale (Northùmberland), où ce procédé est en usage. Nous avions fait de grands efforts pour gagner la bienveillance d'un ouvrier renommé, devenu contremaître; et nous l'avions invité à partager, chaque jour, le meilleur dîner que pût fournir l'auberge du lieu. Remarquant que notre convive était devenu soucieux à la suite du premier repas, nous nous rappelâmes quo nous n'avionrs pas bu à sa santé selon la coutume locale. Au second repas nous

souvent désorganisé, sur les riches domaines, par les baux à longs termes contractés avec des fermiers ; il n'a guère été conservé, avec ses meilleurs caractères, que sous le régime des baux al willet des exploitations en régie. Dans la vie manufacturière et commerciale, ils abandonnent de plus en plus les vieilles coutumes de patronage, sous l'impulsion imprimée au travail par la vapeur, les engins mécaniques et l'accumulation des capitaux. Les populations soumises à ce régime perdent la paix et la stabilité. Au contraire, ces bienfaits se conservent chez leurs ancêtres, les Frisons (III, v, 26) et les Saxons (III, iv, 17), avec la stérilité relative du sol et du climat, l'exiguïté des ressources, la frugalité forcée des habitudes (iv, 7) et la prédominance des petites industries domestiques. Toutefois, sous la haute influence des quatre forces morales, la constitution britannique était à peine ébranlée à l'époque où je parcourais le Royaume-Uni. La souffrance des classes ouvrières s'aggravait rapidement; mais les conséquences extrêmes du paupérisme étaient conjurées par l'organisation ferme de l'assistance publique. Les Anglais évitent d'ailleurs les dangers inhérents au principe de la taxe des pauvres, en persistant dans la sage pratique adoptée depuis l'origine de l'institution, en 1601 : ils confient, avec le contrôle du Parlement, l'administration de cette taxe aux propriétaires fonciers qui en font les frais. La

remplîmes cette formalité. Toutefois, notre homme resta impassible; et, nous regardant le verre à la main, il dit d'un ton solennel : Ihe queen, ce qui signifiait « à la santé delà Reine». Nous comprîmes enfin la pensée de notre maître fondeur : c'était à nous, étrangers, de faire honneur à la vieille Angleterre, en portant le toast à Sa Majesté; et, au troisième repas, nous fîmes noire devoir. A partir de ce moment, le brave homme s'abandonna sans réserve à une gaieté décente produite par les vins d'Espagne, et jusqu'à notre départ il eut pour nous un dévouement sans bornes. Ce modeste ouvrier se nommait Steel. J'en conserve le souvenir avec reconnaissance, parce qu'il m'a enseigné, mieux que les livres classiques, la quatrième force morale de la constitution anglaise.

Cil. XIII. — PRÉCIS HISTORIQUE DE 1829 A 1879. 417

souffrance matérielle a été, en outre, adoucie par les mesures sévères que le Parlement a prises pour conjurer les abus les plus criants qu'entraînait dans l'industrie manufacturière, lors de mon premier voyage, l'abandon des coutumes de patronage. Toutefois, pendant le long séjour que je fis en Angleterre en 1862, en qualité de commissaire général de la France à la seconde exposition de Londres, je constatai avec regret plusieurs symptômes d'ébranlement qui dataient de l'exposition précédente. Les mœurs publiques étaient altérées par des nouveautés malsaines importées du continent. Les idées contraires à la tradition et favorables à la nouveauté commençaient à se produire avec une liberté qui n'eût pas été tolérée par l'opinion en 1836. Depuis lors, la littérature de l'évolulionisme semble ramener l'Angleterre vers le scepticisme irréligieux, qu'elle importa en France au xvme siècle. Puissent nos voisins s'arrêter dans cette voie, sans le concours de calamités nationales semblables à celles qui provoquèrent la réforme morale sous le règne de George III

(III,Ép.5).

Je n'ai guère à signaler pour l'Angleterre, comme j'ai dû le faire pour le Continent, les enseignements spéciaux qui m'ont été donnés par des sages. L'école de la vérité sociale y est constituée plus qu'ailleurs par la nation entière. En conséquence, j'ai observé les exemples qui sont sous les yeux de tous, au lieu de rechercher les leçons de maîtres proprement dits. Cependant je crois juste de rendre hommage à la mémoire de deux amis éminents : à RI. David Urquhart, qui, depuis 1838, m'a fourni de précieux aperçus au sujet de l'ancienne constitution britannique; à lord Ashburton, qui n'a pas cessé, depuis 1851 jusqu'à sa mort, de prendre intérêt à mes travaux. J'ai enfin le devoir d'exprimer ma gratitude à lord Granville,

qui, par sa bienveillance soutenue, m'a procuré d'utiles informations auprès des jurés et des exposants anglais en 18G2 à Londres et en 1867 à Paris.

La mission de 1837 fut autorisée par le ministre du commerce, sur la demande du gouvernement russe. Elle avait pour objet l'exploration des terrains carbonifères du Donetz, compris sur la rive droite du Don, entre la Caspienne et la mer d'Azofï. Cette entreprise donna la solution des questions qui m'avaient été posées; et ces résultats spéciaux furent consignés dans un ouvrage accompagné de cartes et de plans1. En dehors de celte spécialité, le voyage dans la Russie méridionale me révéla, plus encore que les précédents, les éléments de la science sociale. Il me transporta rapidement au milieu de territoires et de productions spontanées dont je ne soupçonnais pas l'importance. 11 me mit en rapports continus avec des populations ouvrières dont la condition était présentée sous un faux jour par les littératures de l'Occident. 11 me fournit l'occasion de me lier, par l'exercice même de mes travaux journaliers, avec les maîtres ou les gouvernants, et de voir ainsi se traduire en actions les idées et les sentiments qui régnaient parmi les diverses classes de la société russe. Mes premières impressions sur la question du servage contredirent complètement mes idées préconçues; et, par cela même, je restai longtemps en méfiance de moi-même. Je cherchai la réfutation de mes impressions nouvelles dans l'observation des faits; mais je n'y trouvai que des confirmations.

La vérité, qui se révélait ainsi à la première vue des hommes, reçut dans mon esprit un haut degré d'évidence. Elle me fut démontrée surtout par deux séries

i. Exploralion des terrains carbonifères du Donetz; 1 vol. in-8°. Paris, 4842; E. Bourdin et C'°, éditeurs.

d'informations : par les récits des savants de notre école des chartes, qui m'enseignèrent comment l'émancipation des classes rurales se produisit en France spontanément dès le xne siècle; par les observations personnelles que je pus faire pendant dix-huit années sur les populations russes dont je dirigeais les travaux et sur des serviteurs attachés à ma personne. La méthode d'observation, appliquée constamment à l'étude des familles, m'offrit également, dans le centre et le nord de l'empire, les faits qui, dans le midi, avaient été pour moi une démonstration irrécusable. Les populations se montraient contentes de leur sort. Elles étaient soumises à la loi morale, comme au souverain et aux seigneurs, par un enseignement religieux qui perpétuait des croyances énergiques. Grâce à l'abondance des productions spontanées, elles avaient d'amples moyens de subsistance. Comme en Espagne, une familiarité respectueuse chez l'ouvrier, bienveillante chez le maître, unissait les deux classes. La vue des églises fut pour moi la meilleure démonstration de l'esprit d'égalité qui régnait dans la constitution sociale de la Russie : môme dans les églises bâties par un seigneur, celui-ci se tenait debout avec sa famille, mêlé aux familles des paysans, et il restait près de la porte quand il arrivait le dernier1. Les quatre forces morales (v, 2) apparaissaient visiblement dans la constitution russe; mais, comme l'expérience le prouve aujourd'hui (II,Ép.4), elles avaient des bases moins solides que celles de l'Angleterre. Elles dérivaient d'une foi naïve; et la pratique en était assurée par l'aspiration à la vie éternelle

\. L'année précédente, j'avais observé le régime opposé dais beaucoup d'églises du Royaume-Uni. Parfois même, des services spéciaux étaient organisés à des heures différentes pour les deux classes de la population anglaise (III, vi, 3 et 20).

4*20 LIVIIE m. — l'histoire de la méthode et ses résultats.

plutôt que par la certitude des avantages qu'elles prorurent aux croyants dans la présente vie. L'édifice moral semble chanceler, au contraire, chez les populations émancipées par l'ukase de 1861, depuis qu'elles sont exposées par les chemins de fer aux envahissements du scepticisme irréligieux et des innovations matérielles de l'Occident.

Les grands propriétaires fonciers offraient plus de garanties contre les inconvénients matériels et moraux que l'émancipation pouvait entraîner pour la constitution sociale de la Russie. Dans leurs fréquents voyages, ils avaient acquis la connaissance du mal; ils avaient l'expérience nécessaire pour en préserver leurs familles; et, comme les classes dirigeantes de l'Angleterre, ils étaient préparés à chercher dans la religion les préservatifs nécessaires. Les familles vraiment nobles connaissaient les droits et la puissance de l'autorité paternelle : ils en remplissaient les obligations en procurant la paix et l'aisance à leurs paysans, en développant parmi eux le respect de la religion et de la souveraineté. L'exercice de ces devoirs avait les mêmes résultats qu'en Angleterre : ils unissaient toutes les classes dans un sentiment commun de dévouement à la patrie. Un long contact avec ces familles m'a enseigné comment naît le patriotisme chez les races préservées des révolutions. Pendant toute la durée de l'exploration du Donetz, j'admirai ce dévouement chez M. Anatole Demidoff, qui faisait les frais de cette entreprise désirée par le gouvernement russe; et, pendant de longues années, j'en retrouvai souvent la manifestation chez les autres membres de sa famille. J'ai rencontré les mêmes sentiments et les mêmes exemples, toujours relevés par une hospitalité bienveillante, chez beaucoup de propriétaires ruraux et forestiers, notamment chez les excellentes familles Timacheff, Serge Strogonoff et Lazareff. Dès mon

Cil. Xllt. — PRÉCIS HISTORIQUE DE 1829 A 1879. 421

premier voyage, j'aperçus clairement que la dépendance réciproque des propriétaires fonciers et des paysans était la force de la Russie. L'esprit de patronage était, au fond, le principe de la constitution sociale : il était souvent entravé par les exagérations bureaucratiques de l'administration publique; mais ce mal avait pour compensation les préoccupations paternelles qui, sous un tel régime, émanent de la souveraineté. Ces sentiments m'apparurent dans deux longs entretiens que S. M. l'empereur Nicolas daigna m'accorder, en Crimée, pendant l'automne de 1837, pour connaître les résultats que pourait donner un jour l'exploitation des richesses minérales du Donetz.

Le voyage de 1837 me familiarisa avec la vie des steppes. Il m'initia aux idées des pasteurs qui ont laissé une trace profonde dans le passé de l'Europe et de l'Asie. Ma pensée s'ouvrit tout à coup à l'intelligence de l'histoire et des faits contemporains. Enfin, quand elle eut été fortifiée par de nouveaux voyages en Angleterre, dans la plaine saxonne et dans les états Scandinaves, la méthode des monographies m'apparut avec toute sa fécondité. Chaque observation nouvelle me fournissait promptement des conclusions qui étaient toujours justifiées par l'opinion des sages de la localité.

Vers 18/t3, je compris, à divers symptômes, qu'en matière de science sociale mon apprentissage était déjà fort avancé. Les principes de la constitution essentielle avaient été tous tirés par induction des faits observés. Je ne pouvais pas encore les formuler avec la netteté que je suis maintenant en mesure de leur donner; mais je n'avais plus l'occasion d'y rien ajouter en observant de nouveaux faits. Les monographies de familles continuaient à ma fournir de précieux détails sur les lieux parcourus, tandis que les Autorités sociales de ces mêmes lieux ne m'appre-

422 LIVRE ni. — l'histoire de la méthode et ses résultats.

liaient plus rien en ce qui touche les généralités de la doctrine. Les mêmes faits se reproduisirent dans dix entreprises nouvelles que je poursuivis en France et à l'étranger, notamment pendant trois longs séjours en Angleterre et deux nouveaux voyages en Russie, en Sibérie et dans les steppes asiatiques.

D'un autre côté, je constatai que, si je ne pouvais plus guère apprendre, je devenais capable d'enseigner. A celle époque intermédiaire de mes travaux, je ne cédai pas, plus que dans la première, à une idée préconçue : la métallurgie était encore l'unique but de ma carrière scientifique, pendant que la science sociale restait pour moi une agréable diversion, encouragée de plus en plus par le sentiment patriotique. Chaque hiver, sous cette inspiration, le dernier voyage accompli et le premier voyage projeté devenaient, sans aucune préméditation, le principal sujet de mes entretiens avec les amis qui m'étaient particulièrement attachés. En 1844, au moment où je préparais mon deuxième voyage en Russie, où l'horizon politique commençait à se rembrunir, ils me pressèrent de questions au sujet des faits que j'avais recueillis depuis quinze ans. Ils comprirent la nécessité d'une réforme morale, préparée elle-même par un travail législatif qui aurait pour but de neutraliser l'effet des institutions antisociales de la Terreur. L'élaboration de ce projet se poursuivit pendant les quatre hivers suivants dans trois réunions presque hebdomadaires, qui avaient lieu chez moi, chez Jean Reynaud et chez Victor Lanjuinais. Bien que l'exécution nous parut encore éloignée, les habitués de ces réunions commencèrent à se partager les rôles : des hommes appartenant aux trois partis monarchiques et au régime de la souveraineté élective s'étaient chargés d'amener leurs amis sur le terrain commun de la réforme

sociale. Cette œuvre d'union était même assez souvent tentée par eux, dans des entretiens privés avec leurs amis du Parlement : avec des pairs, par Montalembert; avec des députés, par Victor Lanjuinais et Tocqueville. Quant à moi, je m'étais engagé à me tenir à la disposition du comité de réforme, dès que les quatre partis y seraient représentés en nombre suffisant, et je devais fournir à mes amis, sous la forme qui me serait demandée, les matériaux que j'aurais alors réunis. Il était bien entendu que je resterais étranger à toute action politique. Mes amis admettaient même que je reprendrais ma liberté, dès que mon service social aurait pris fin. J'aurais pu dès lors consacrer toutes mes facultés à mon œuvre spéciale. J'en avais déjà définitivement arrêté le plan, et je lui avais donné pour titre : L'Art métallique au xixe siècle. Enfin nous étions tous d'accord sur un point essentiel : l'exécution de la réforme sociale était, par excellence, l'œuvre de la paix; et elle excluait formellement tout recours à la violence1. Nous suivions cette voie, mes amis et moi, lorsque, tout à coup, la révolution de février 18^i8 vint changer la direction de nos travaux et jeter de nouveau le trouble dans les esprits. Les dangers que j'avais sans cesse signalés, dans les entretiens de nos cinq derniers hivers, éclataient avec des caractères redoutables. L'ébranlement produit dans les ateliers parisiens, par la révolution de

1. Cette époque d'apaisement n'est point assez connue. Les hommes qui s'y complaisaient, il y a trente ans, ont été presque tous enlevés par la mort. Les survivants ont donc le devoir de la rappeler au souvenir des contemporains qui, conservant Tesprit de paix et d'union, ne désespèrent pas du salut de la patrie. Mon vieil ami Albert de Saint-Léger et moi nous rappelons souvent que, en janvier 1848, dans une des charmantes soirées du salon de Jean Reynaud, où s'agitait la question de la réforme, M. Louis Blanc disait : « Évi- « tons les révolutions : l'expérience nous apprend qu'à leur suite le peuple a n'a jamais rien gagné; qu'au contraire, il s'est toujours trouvé moins heureux « et moins libre. »

424 LIVRE III. — L'HISTOIRE DE LA MiÏTHODE ET SES RESULTATS.

1830, se renouvelait cette fois sur une plus grande étendue et offrait les symptômes de la désorganisation. Le travail était complètement interrompu; et les maîtres, rompant définitivement avec la tradition ancienne de la France, ne se croyaient plus tenus de conserver à leurs ouvriers des moyens de subsistance. Pris au dépourvu, en présence d'un peuple affamé, les nouveaux gouvernants appliquèrent la règle proclamée imprudemment au temps de la Terreur1 : ils fournirent aux frais du trésor public des moyens de travail a ceux qui en manquaient. Il ne fut pas difficile de prévoir les conséquences que devait amener la création des « ateliers nationaux ». Des critiques ardentes furent adressées aux fondateurs; et, comme il arrive toujours en pareil cas, ceux-ci se trouvèrent conduits à ériger en principe le déplorable régime que, faute de mieux, ils avaient d'abord subi comme une impérieuse nécessité. Bientôt un conflit violent parut inévitable. Mes amis me pressèrent d'intervenir dans le débat qui passionnait tous les esprits. A cette occasion ils exercèrent sur moi une contrainte morale qui me fut d'abord très pénible, car je sentais qu'elle tendait inévitablement à m'éloigner, tôt ou tard, de la carrière que je suivais depuis 18/tO, date de ma nomination à la chaire de métallurgie à l'école des mines de Paris.

L'idée qui présidait à mon enseignement et aux perfectionnements que j'y apportais chaque année était celle que j'avais vue en pratique, dès 1829, au Hartz et dans la plaine saxonne (111,111,13,190121). Dès le début de mon cours, je démontrai que l'art métallique est subordonné à la nécessité d'enseigner la loi morale et d'assurer le pain

1 . a 11 ne doit pas être permis aux citoyens de s'assembler pour leurs prétendus intérêts communs. C'est à la nation, c'est aux officiers publics, en son nom, à fournir des travaux à ceux qui en ont besoin et des secours aux infirmes. » (Discours de M. Le Chapelier, membre de l'Assemblée constituante.)

CH. XIII. — PRÉCIS IIJST0RJQU1S DE 1829 A 1879. 425

quotidien aux ouvriers qui en dépendent. Chaque année, je m'affermissais dans cette conviction, pendant le voyage d'été, qui m'initiait «à la connaissance des faits sociaux, puis pendant l'hiver par le travail d'induction qui me faisait remonter peu à peu de ces faits aux principes. Dans le choix des localités parcourues, j'étais guidé par le désir d'étudier les meilleurs modèles et par le vœu des exploitantsqui me confiaient le soin de perfectionner les méthodes de travail employées dans leurs mines et leurs fonderies. Les voyages les plus fructueux étaient ceux où je pouvais, en outre, observer le règne de la paix entre les maîtres et les ouvriers; et je n'ai jamais hésité à entreprendre une excursion de mille kilomètres pour me mettre à l'école d'une Autorité sociale (III, 1,13).

J'opposai, en mai 18&8, ce tableau de ma vie aux instances de mes amis. Ils insistaient surtout sur deux faits : sur le danger dont l'imminence ne fut que trop démontrée le mois suivant; sur l'impuissance où ils étaient, malgré leur habitude des débats publics, d'agir sur l'opinion des égarés, qui composaient, à vrai dire, la nation entière. Ils disposaient amplement des vérités que je leur fournissais sans épargner ma peine, mais ils n'avaient pas l'autorité que me donnerait l'observation personnelle des faits. Je leur opposai en vain mes raisons : la voie nouvelle où l'on m'engageait m'éloignerait tôt ou tard du service qui était pour moi un devoir public; l'ouvrage1 attendu par les auto-

1, L'Art métallique au xixc siècle était alors fort avancé. La méthode chimique de l'œuvre avait été fixée par un travail de six années. Les matériaux sur lesquels cette méthode devait être appliquée avaient été réunis, au prix de grandes dépenses personnelles, à l'école des mines de Paris, où ils existent encore, annotés de ma main. Beaucoup de dessins relatifs au matériel des fonderies étaient déjà exécutés à mes frais. Un volume entier, consacré à la métallurgie du cuivre dans le pays de Galles, avait donné un spécimen complet de la méthode qui devait être appliquée à tous les ateliers métallurgiques destinés,

426 LIVRE m. — l'histoire de la méthode et ses résultats.

rites qui m'avaient confié la chaire de métallurgie exigeait l'emploi de tout mon temps; un changement de vie aussi complet m'imposerait de grands sacrifices comme père de famille; aucun argument ne put prévaloir contre l'opinion de mes amis. Ils persistèrent à déclarer que j'étais tenu de me vouer à ce qui, dans leur conviction unanime1, était « l'œuvre du salut public ». Pendant ces débats, le danger augmentait : je me soumis enfin à ce verdict; et, dès le lendemain, commença la troisième époque de ma vie.

troisième époque (18Z|8-1879) : la propagation de la méthode.

La dernière époque de mes travaux se subdivise en trois parties très distinctes. De 18/|8 à 1855, j'ai été contraint, sous la pression des événements, d'abandonner peu à peu la science métallurgique, que j'avais cultivée jusque-là avec passion, et que je n'aurais quittée à aucun prix dans un temps de paix et de stabilité. De 1855 à 1870, j'ai

dans ma pensée, à devenir classiques pour chaque métal. Des savants anglais avaient cité ce volume comme un modèle, et ils exprimaient alors le regret qu'il n'existât pas en Angleterre une organisation scientiûque apte à produire de pareils résultats.

1. Les amis qui m'imposèrent ce dur sacrifice donnèrent alors une preuve aussi grande de dévouement à la patrie, en abjurant les répugnances inspirées par l'esprit de parti, et en se concertant journellement dans une commune pensée de réforme. Montalcmbert, Victor Lanjuinais, Tocqueville, François Arago et Jean Reynaud influèrent particulièrement sur ma résolution, en me prouvant la confiance que leur inspiraient mes travaux. Ils déterminèrent mes anciens chefs, alors tombés du pouvoir, à me délier moralement de l'engagement que j'avais contracté en occupant ma chaire. M. Thiers insista plus que tous les autres, en me déclarant que, dans des circonstances aussi difficiles, le premier devoir d'un Français était, comme il devait le déclarer lui-même (1, T, de « raffermir les convictions ébranlées »,

dû consacrer tout mon temps à la science sociale, qui jusqu'en 18^8 avait été pour moi seulement un travail accessoire, inspiré à la fois par l'intérêt même du sujet et par le patriotisme. Ayant refusé en 1855, comme je l'avais déjà fait en 1838 et en 1848, une candidature à la Chambre élective, je fis ce qui dépendait de moi pour propager l'emploi de la méthode au Conseil d'État, puis au Sénat, répondant en cela au désir ardent du souverain. Enfin, de septembre 1870 jusqu'au moment où j'écris ces lignes, j'ai trouvé la récompense d'un demi-siècle de travaux assidus. J'ai été débarrassé du sentiment pénible que m'imposait depuis quinze ans la situation difficile faite à mes collègues du Conseil d'État et du Sénat. Ces deux grands corps représentaient au plus haut degré les supériorités intellectuelles et morales du pays. Us étaient inspirés par le dévouement à la patrie et l'amour du souverain. Malheureusement l'opinion publique, imbue des trois faux dogmes, ne leur permettait pas de pourvoir aux « besoins essentiels » du peuple en restaurant la « constitution essentielle ». Ne pouvant m'associer aux agitations actuelles de la vie publique, exempt de toute préoccupation imposée par les intérêts matériels de la vie privée, je jouis des satisfactions que donne la conquête journalière d'amis dévoués au culte de la vérité et à la guérison des souffrances nationales. Je ne m'exagère pas l'importance qui peut être attribuée à l'adhésion de quatre milliers de personnes groupées autour de notre Bibliothèque sociale. Toutefois notre œuvre, malgré ses résultats modestes, n'a été inutile, ni aux intérêts publics, ni au progrès de notre confiance en l'avenir. Depuis février 1871, je puis citer cette œuvre comme excuse aux amis qui, à diverses reprises, sont venus me sommer d'accepter des candidatures aux nouvelles assemblées législatives, et d'y

reprendre le labeur qui serait, aujourd'hui encore, aussi stérile qu'il l'a été dans le passé.

J'ai cru faire un meilleur emploi de mon temps en publiant cette seconde édition des Ouvriers européens, réclamée depuis vingt-trois ans par le public. En effet, c'est dans ce livre que j'expose les principes de la réforme contemporaine. C'est, en particulier, dans les chapitres XVI et xvii du présent volume que je résume la partie essentielle de cette réforme : celle qui commence à « incarner » le sentiment de la vérité éternelle dans les fondateurs des Unions de la paix sociale; celle qui, grâce à Dieu, se poursuit maintenant plus que jamais.

Je ne me dissimule pas que fës résultats obtenus ne sont guère en rapport avec les travaux accomplis depuis un demi-siècle. Cependant je ne me suis jamais découragé en constatant la médiocrité du succès. Heureusement, j'ai toujours senti ma faiblesse devant la grandeur de la tâche. J'ai compris de bonne heure que le plus grand intérêt de mes concitoyens est d'échapper à l'erreur qui les pousse à la ruine; et j'ai même vu clairement que, pour certains hommes placés dans une situation favorable et pourvus d'une qualité nécessaire à notre temps, il eût été facile de ramener notre race dans les voies du salut. Je n'ai pas cessé de chercher notre sauveur. J'en ai rencontré quatre de 18iS à 1867, et j'ai même été lié a deux d'entre eux par une longue communauté de travaux ; mais quatre fois je me suis heurté contre le même écueil. L'un de ces hommes éminents connaissait la condition préalable de la réforme; je crois avoir réussi à en démontrer l'évidence aux trois autres; mais je n'ai pu persuadera aucun d'eux qu'il trouverait la gloire et le profit, non en flattant l'erreur fondamentale des Français, mais en réagissant contre cette erreur pour restaurer la vérité éternelle. Je continue

en. xiii. — précis historique de 1829 A 1879. 429

à chercher le régénérateur de mon pays. En attendant, qu'il se présente, je supplée de mon mieux à mon insuffisance, en me dévouant tout entier à l'œuvre qu'il doit accomplir. Je m'adresse journellement aux pères de famille, aux dernières autorités qui surnagent çà et là, au milieu de nos éternelles révoltes. Je résume ainsi mon enseignement en propageant la méthode : chacun de nous est moralement obligé envers ses enfants, qui ont devant eux l'abîme, et envers l'Occident, que nos erreurs égarent, de réparer le mal commis par nos pères depuis 1762 et surtout depuis 1789. A l'appui de cet enseignement, je signale les catastrophes qui se multiplient et s'aggravent. Je démontre que nos souffrances ont pour origine les vices de l'ancien régime, l'erreur des lettrés qui ont prétendu le réformer, enfin et surtout les crimes des réformistes-novateurs qui en ont fait l'application au temps de la Terreur ( vi, 5).

J'ai fait accepter cet enseignement aux quatre mille personnes groupées maintenant autour de la Bibliothèque sociale. Je n'ose espérer que j'aie également réussi dans les efforts qui avaient pour but de leur démontrer à tous une vérité encore plus importante, savoir : que la décadence actuelle de la France résulte moins de nos vices et de nos erreurs que des haines qui nous divisent et des passions qui nous excitent à choisir la violence pour moyen de réforme, iïn méditant sur le résultat définitif des révolutions qui se succèdent depuis le ïfi juillet 1789, je vois de plus en plus, malgré les jugements portés par leurs apologistes, que chaque régime institué par la force a été plus funeste à la France que le régime ainsi renversé. J'ai d'ailleurs observé personnellement les maux que déchaînent les entreprises révolutionnaires : c'est la découverte la plus utile qu'il m'ait été donné de faire dans l'époque

430 LIVRE III. — L'HISTOIRE DE LA MÉTHODE ET SES nESULTATS.

de ma vie où je fus mêlé, malgré moi, aux hommes qui dirigeaient la politique de mon pays. Gomme je l'ai souvent indiqué dans ce volume, les réformistes-traditionnels qui aspirent à l'honneur de sauver la patrie menacée doivent puiser le mobile de leurs actions dans les deux groupes de faits fondamentaux, propres à l'humanité : les besoins essentiels de l'homme; les éléments de la constitution que l'on doit également nommer « essentielle », parce que seule elle donne satisfaction à ces besoins. Cependant, après avoir acquis, à ce sujet, les convictions énergiques que la méthode seule peut donner à notre époque de trouble et d'erreur, il faut, dans l'application, se rappeler la vérité indiquée ci-dessus et celle qui est signalée dès le premier paragraphe de ce volume. La réforme indispensable à notre temps ne sera accomplie que par les hommes ayant assez d'empire sur eux-mêmes pour se conformer à deux règles : résister à la tentation d'imposer par la force le retour au bien; quand la violence inspirée par l'esprit du mal a déchaîné la discorde, résister aux sentiments de haine, et, quand les catastrophes surviennent, profiter de l'état de souffrance pour ramener à l'union les esprits et les cœurs.

Dès mon début dans la carrière nouvelle où je fus poussé en mai J.8iS, j'entrevis la nécessité de ces deux règles. Elles étaient en germe dans les faits qui, en se répétant, produisirent peu à peu, pour moi, une évidence irrésistible. Gomme je l'ai indiqué (III, m, 21), j'entrai dans la vie publique, en prenant part aux conférences du Luxembourg, où avaient été réunies, avec une impartialité réelle et un vrai sentiment de patriotisme, toutes les écoles économiques et sociales qui s'étaient manifestées au milieu du désarroi produit par la catastrophe de février. J'y fis quelque bien, en opposant les faits aux idées préconçues

en. xiii. — précis historique de 1829 a 1879. 431

sur lesquelles s'appuyaient la plupart des propositions de réforme. Par un singulier concours de circonstances, je lirai mes principaux arguments des corporations de mines du Hartz et de la Hongrie, que Montesquieu, un siècle auparavant, avait citées comme des modèles dans un des rares passages où il fait allusion à l'organisation du travail (vu, 4). Je réfutai notamment les exagérations de ceux qui signalaient comme remèdes aux maux du moment, soit la doctrine du « laisser faire », soit l'intervention dominante de l'État. La conciliation des idées commença à se produire sur ce terrain des faits, car de cette époque date la communauté de travaux qui persista jusqu'à la mort du savant économiste que j'eus surtout à combattre. Ce travail pacifique, provoqué par les violences de février, conduisait à une entente; malheureusement, il fut interrompu par les violences de juin, qui firent couler à flots le sang dans les rues de Paris.

J'aperçus alors pour la première fois les compensations attachées aux maux qui suivent les grandes catastrophes nationales. Le mouvement d'union le plus admirable que j'aie observé dans mon pays se produisit spontanément à ce terrible spectacle. Il fut surtout marqué dans le petit groupe réformiste que nous avions formé (3). Il entraîna, tout d'abord, la conséquence que j'avais entrevue le mois précédent. Profondément unis désormais, informés par François Arago et Jean Reynaud du bien que j'avais pu faire au Luxembourg, les quatre partis s'accordèrent à entreprendre de concert la réforme sociale; mais ils exigèrent, comme je l'ai dit, que je m'y dévouasse moimême tout entier. Il ne s'agissait plus pour moi de leur fournir des matériaux qu'ils produiraient, en leur propre nom, aux pouvoirs législatifs : j'avais l'obligation de présenter les conditions de la réforme dans un ouvrage qui

432 LIVRE III. — l'histoire de la méthode et ses résultats.

serait signé de mon nom et qui deviendrait le point d'appui de leurs arguments. Pour remplir ce programme, il fallait combler par de nouvelles observations les moindres lacunes qui pouvaient subsister dans les monograpbies d'ouvriers dont les élémenls avaient été réunis. A cet effet, il fallait faire une revision dans toute l'Europe. Comme d'ailleurs cette besogne élait urgente, je devais renoncer à la mener de front avec les études métallurgiques. En d'autres termes, on m'imposait le changement de ma vie intellectuelle. Après un dernier entretien qui fut en quelque sorte un pacte de dévouement mutuel à la patrie, je n'hésitai plus à remplir le devoir que m'assignaient mes amis.

Les six années suivantes furent consacrées à l'accomplissement des obligations que j'avais contractées. Pendant l'été, je complétais, à la vue des localités et des familles précédemment visitées, l'étude des populations européennes. Pendant l'hiver, je coordonnais tous les matériaux de ma dernière récolte, et je consacrais à la rédaction de l'ouvrage attendu tout le temps que me laissait mon enseignement de l'école des mines. Le manuscrit des Ouvriers européens fat terminé en octobre J85/i. J'y avais adopté, pour la première édition, le plan auquel je suis revenu dans celle-ci. A laide des matériaux relatifs aux trois cents familles observées depuis un quart de siècle, j'avais rédigé, sous la forme méthodique exigée par l'impression, trente-six monographies qui suffisaient, à la rigueur, pour établir les principes de la réforme sociale de notre pays. Chaque monographie était accompagnée des inductions suggérées par la nature des hommes et des choses de la localité. L'œuvre entière avait pour conclusion l'exposé des mœurs et des institutions qui, selon les indications de l'expérience et l'opinion unanime des Autorités

sociales de l'Europe, se présentaient comme indispensables à l'existence de toute société prospère. Pendant les six hivers précédents, mes amis avaient suivi et discuté, con- Iradietoireraent avec moi, les travaux d'induction auxquels je me livrais sans relâche. Ils furent donc unanimes dans l'approbation qu'ils donnèrent au résultat définitif. Touchés de mes efforts, reconnaissant que j'avais accompli la lâche que m'imposait notre programme de juillet 1848, ils se préparèrent aussitôt à s'acquitter de celle que ce programme leur assignait. Ce fut alors que surgirent de toutes parts des difficultés inextricables.

Ces difficultés s'étendirent beaucoup au delà de ce que j'avais prévu en adoptant ma carrière nouvelle; mais je ne me laissai pas aller au découragement. Je sentais que la méthode d'observation, appliquée dans le domaine de la science sociale, m'y avait fait retrouver le terrain solide que j'occupais précédemment dans le domaine de la métallurgie. Je ne songeai pas un instant à revenir en arrière. Je vis clairement que ma nouvelle besogne serait moins apte que l'ancienne à charmer mon esprit et à fonder l'avenir de mes descendants. Toutefois je compris en même temps qu'elle serait plus utile à mon pays et me préparerait à mieux mourir1. Des satisfactions infinies m'ont récompensé de ce sentiment, et je les promets à tous ceux qui voudront bien ouvrir de nouvelles voies dans la même direction. La lutte que je soutiens, depuis vingt-cinq ans, contre les erreurs opposées à la réforme, et les efforts que j'ai faits pour trouver les hommes capables de l'accomplir, ont été pour moi le meilleur complément d'éducation. Chaque jour, dans mon pays humilié et souffrant, je suis en contact avec des vertus et des

î. « Que philosopher, c'est apprendre à mourir. » (Montaigne, Essais, litre du chapitre xix, livre 1er.)

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dévouements que je n'aperçois guère chez les peuples où régnent aujourd'hui les apparences de la prospérité. Le précis des travaux accomplis depuis l'époque critique où je terminai le premier manuscrit des Ouvriers européens constituerait un livre utile à ceux qui veulent bien se dévouer à l'œuvre de la réforme sociale. Je me liens prêt à faire ce livre sous la forme que j'indique au chapitre XVII; mais ici je dois seulement insister sur le principal enseignement que j'ai tiré de mes travaux sous le second Empire. Je voudrais persuader à mes amis que, pour arra-. cher la patrie à l'abîme où elle est tombée, ils doivent s'interdire absolument tout recours aux révolutions.

Pendant que je visitais de nouveau les familles observées en Europe, un événement grave était survenu. La révolution de décembre 1851, qui ramena bientôt le régime impérial, avait arrêté brusquement l'impulsion bienfaisante que la vue du sang versé dans les journées de juin avait imprimée aux quatre partis réformistes-traditionnels. Mes amis avaient conservé les convictions énergiques qu'ils avaient acquises en dressant avec moi,, pendant onze ans, le plan de la réforme; mais, au moment où l'exécution devait commencer, ils se trouvèrent frappés d'impuissance. Ils réclamèrent en vain les concours qui leur avaient été promis, en crainte du danger social, sous le régime de la souveraineté élective. Pendant les trois années qui avaient suivi le nouvel acte de violence, les hommes que le cataclysme de 18Û8 avait momentanément associés étaient retombés dans l'ancien état de discorde. L'immense majorité qui gagne son pain quotidien par le travail ne voulait plus rien écouler; car, si elle avait adhéré chaudement au- rétablissement de l'Empire, c'était pour être dispensée de veiller elle-même à la conservation de la paix publique. Dans la minorité

Cil. X11I. — PRÉCIS HISTORIQUE DE 4829 A \8~l0. 435

qui se croit tenue de servir les intérêts généraux du pays, trois partis étaient devenus hostiles à celui qui occupait alors le pouvoir : ils étaient enclins à le renverser plutôt qu'à lui venir en aide dans ses tentatives de réforme. En résumé, ceux auxquels j'apportais les ressources jugées nécessaires pour constituer l'armée delà réforme n'étaient plus que des chefs sans soldats. L'emploi inopportun de la violence n'avait pas seulement désorganisé le personnel de cette armée : il avait ébranlé chez les gouvernants l'esprit qui avait inspiré, le 15 mars 1850 (v, 4), la loi la plus féconde qui ait été édictée depuis 1629. Beaucoup d'hommes, en effet, appelés au pouvoir par les précédents de leurs familles, ignorant les opinions personnelles de l'empereur, croyaient servir son gouvernement en glorifiant les faux dogmes de la révolution. Ils se trouvaient conduits, de bonne foi, à condamner sur leur simple énoncé les vérités fondamentales exposées dans mon manuscrit, celle dont la propagation préalable était la condition première du salut. Cette disposition instinctive, propre aux influences secondaires de l'époque, amena un mécompte qui me fut d'abord très sensible, au moment où je devais procéder à l'impression des Ouvriers européens.

Les amis que j'ai nommés ci-dessus n'avaient point été ébranlés. Ils restaient convaincus que les faits résumés dans les grands tableaux numériques des trente-six monographies démontraient la nécessité des réformes nécessaires à l'apaisement de nos discordes, et qu'en conséquence il fallait à tout prix en propager la connaissance parmi nos concitoyens. Ils approuvaient sans réserve les conclusions que j'avais tirées des monographies, en ce qui louche les deux besoins essentiels des sociétés et la restauration de la constitution essentielle. Toutefois ils constataient depuis six ans, et surtout depuis la révolution de

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1851, que la publication simultanée des faits et des inductions, dans la première édition de l'œuvre, serait prématurée. Au point de vue où les avait placés leur lutte infructueuse contre les erreurs dominantes incarnées dans tous les partis, même chez les hommes de tradition, la conclusion des Ouvriers européens était logiquement établie; mais elle était désagréable au public, et l'on s'éloignait du but qu'il fallait atteindre si l'on s'empressait trop de la lui proposer. Il arriverait alors en effet que l'opinion égarée, informée d'abord de cette conclusion, condamnerait l'ouvrage sans autre examen. En commettant cette imprudence, on blesserait les hommes de nouveauté, comme la majorité des hommes de tradition, et l'on ameuterait, pour ainsi dire, leurs organes habituels contre l'ouvrage. On en compromettrait même le succès plus immédiatement en suscitant des embarras aux membres de l'Académie des sciences de Paris qui, ayant suivi mes travaux, voulaient signaler le caractère scientifique de la méthode et réclamer le concours indispensable des presses de l'Imprimerie impériale pour la bonne impression des tableaux numériques1.

A. Mon ouvrage fut présenté à l'Académie des sciences par mon illustre maître, M. J. Dumas. Sur la proposition d'une commission composée de MM. Bienaymé, Mathieu, Boussingault, de Gasparin et Dupin, rapporteur, il obtint le prix de statistique fondé par M. de Monlyon.

Après avoir constaté la variété des aperçus de l'auteur sur les travaux, les mœurs et la vie des populations ouvrières, puis loué la méthode appliquée à « la connaissance des faits qui les concernent », le rapport disait : « Nous en reconnaissons le vrai mérite, et notre devoir est d'en faire apprécier la valeur. » Il concluait ainsi (en exprimant un vœu que la 2e édition des Ouvriers européens a voulu satisfaire) :

« La collection des trente-six budgets que nous venons d'énumérer suffit pour montrer l'esprit des recherches de l'auteur; elle donne la mesure du travail auquel il s'est livré; elle justifie la récompense que nous aurons l'honneur de proposer à l'Académie.

« Nous souhaitons qu'il publie sans retard les budgets qu'il tient en réserve. Nous voudrions qu'une édition, à petit format et sans luxe, de l'ouvrage coin-

Je me rendis, non sans regret, aux judicieux conseils de mes amis : je supprimai mes conclusions, avec l'exposé méthodique qui en formait l'introduction. Je réduisis mon texte aux passages qui étaient strictement indispensables à l'intelligence des monographies. Cependant je voulus éviter qu'un lecteur inattentif et imbu des erreurs dominantes n'interprétât mon silence d'une manière inexacte et ne m'attribuât ses propres opinions. Je joignis donc aux monographies un court appendice; et j'y rappelai que la méthode m'avait fait retrouver, dans toute l'Europe, les éternelles traditions de l'humanité1.

Depuis un quart de siècle, je me félicite chaque jour

plet mit à la portée de tous les acheteurs une statistique qui touche à de si nombreux et de si grands intérêts...

« Les développements dans lesquels nous avons cru devoir entrer montrent le cas que nous faisons de l'ouvrage dont nous rendons compte à l'Académie. Ce travail est nouveau par son point de vue, par son ensemble, par son esprit mathématique à l'égard des faits constatés, par l'esprit de modération avec lequel les idées propres à l'auteur sont présentées, soit à titre d'explications, soit à titre de conséquences.

« Nous avons l'honneur de proposer à l'Académie qu'elle accorde à M. Le Play un prix de statistique... »

4. En 4835, quand je me résignai à supprimer un demi-volume do vérités que mes concitoyens ne pouvaient supporter, je voulus du moins résumer ces vérités dans la conclusion rappelée ci-après :

« Le rang qu'une société occupe dépend assurément des conditions maté- « rielles où elle est placée, et des institutions politiques qui la régissent- mais « ses éléments essentiels de prééminence appartiennent à l'ordre moral. Et si « pour conclure l'analyse qui fait l'objet de cet ouvrage, il fallait indiquer la « force qui, en agissant à chaque extrémité de l'échelle sociale, suffit à la rigueur « pour rendre le peuple prospère, nous n'hésiterions pas à signaler: au bas, la « prévoyance; au sommet, la religion. Que la science multiplie ses découvertes, « que la liberté déploie ses ressources et l'autorité son pouvoir, quo la société « tout entière accumule ses grandeurs et ses merveilles, leur labeur ne sera « qu'impuissance si, sans rien abandonner des droits de la raison, elles ne « maintiennent fermement dans les âmes la loi de Dieu. En analysant les « faits et en remuant les chiffres, la science sociale ramène toujours les vrais « observateurs aux principes de la loi divine. La vérité suprême, sous toutes ses « formes, dérive d'une source-unique; et la pensée humaine, dans tous ses efforts, « revient sans cesse vers lo souverain principe du juste et du bien. »

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d'avoir ainsi repoussé ma première impression d'auteur désappointé. Par mon silence, j'ai accéléré plutôt que ralenti la marche vers la réforme. Ma résignation devant le règne du mal m'a dispensé de prendre part aux luttes stériles de la presse et de devenir ainsi l'agent de nouvelles discordes. Réservant tout mon temps pour la recherche impartiale de la vérité, j'ai acquis l'expérience nécessaire pour guider ceux de mes concitoyens qui sont poussés dans la même voie par les catastrophes nationales plus encore que par mes écrits. Je leur ai donné confiance dans la méthode d'observation, en leur montrant que les résultats donnés par cette méthode sont préférables à ceux que fournit l'élaboration de simples idées préconçues. J'ai surtout constaté l'utilité de la patience, au milieu d'un peuple égaré, moins par les vices sensuels et les sentiments honteux que par un dévouement patriotique aux bienfaits attendus de l'erreur fondamentale et de ses trois faux dogmes. Tant que cette patience n'a pas porté les fruits que j'en attendais, j'ai résisté fermement aux demandes qui, depuis vingt-trois ans, réclamaient cette seconde édition. Si je me décide à la livrer maintenant au public, c'est que les patients amis de la constitution essentielle sont assez nombreux aujourd'hui pour en propager l'enseignement sans troubler la paix sociale.

LES TRAVAUX ACCOMPLIS EN FRANCE DEPUIS 1 8 h 8 , ET LES QUESTIONS A RÉSOUDRE EN EUROPE.

Les deux catastrophes de I8/18 ont été pour la France une aurore de paix sociale. Les hommes de tradition que le principe de la souveraineté divisait depuis 1830 en quatre partis hostiles se sont alors réunis dans une com-

mune pensée de réforme. Sous cette impulsion des esprits, le chef de l'État et le parlement ont même commencé cette réforme le 15 mars 1850, en adoptant le meilleur édit de paix qui ait été promulgué en France depuis 1629. Cet accord, momentanément brisé en 1851 par un nouvel acte de violence, a été rétabli après les catastrophes de 1870 et de 1871. Quelques milliers d'hommes commencent à se grouper sous le nom de « réformistestraditionnels » ; tous adoptent, comme moyen de ralliement, « la constitution essentielle » formulée dans cet ouvrage. Aussitôt qu'il aura été livré au public, nous ouvrirons une voie nouvelle à l'accord des esprits, en reprenant le système de correspondance qui nous a permis de fonder les Unions de la paix sociale. Celle fois, je m'attacherai à mettre en lumière les procédés qui, dans ce temps d'erreur et de discorde, me semblent être les plus aptes à restaurer la paix. Je voudrais surtout provoquer un échange d'idées sur les moyens de succès dont nous disposons et sur les obstacles que nous avons à vaincre. En terminant ce chapitre, je crois utile de préparer cette association de travaux en signalant ici, sous une forme sommaire, les faits qui m'ont le plus frappé pendant les vingt-cinq dernières années.

Les meilleurs germes de vérité existent chez les hommes qui inclinent vers la tradition. Malheureusement ils ont, pour la plupart, adopté certaines erreurs propagées au xvme siècle par les hommes de nouveauté. En fait, ils sont souvent, de nos jours, un obstacle à la réforme.

Beaucoup d'hommes de tradition sont inutiles ou nuisibles, soit qu'ils ignorent les meilleures coutumes du passé, soit que, par leur imprudence, ils irritent, au lieu de les ramener au vrai, les égarés du temps présent.

Les événements survenus de 18/|8 a 1871 démontrent

que l'emploi de la violence est un obstacle, même pour les souverains les mieux préparés à donner au peuple le bienfait de la réforme sociale. Louis-Napoléon, simple président institué par un vote spontané, a pu édicler, le 15 mars 1850, la réforme la plus féconde qui eût été accomplie en France depuis deux siècles; devenu Napoléon III, par le recours à la force, il n'a pu, malgré un dévouement admirable au bien-être du peuple, restaurer aucune coutume de la « constitution essentielle ».

La restauration d'une souveraineté stable dans une nation doit être précédée par celle de l'autorité paternelle dans la famille. Elle ne rend au peuple la sécurité que si elle est le couronnement de la paix ramenée jusque dans les moindres unités sociales.

Les réformistes-novateurs qui repoussent toute tradition et propagent la doctrine du « naturalisme » se multiplient dans les pays élrangers plus encore qu'en France. Les hommes de tradition de l'Europe entière devraient donc, pour réfuter ce genre d'erreur, se constituer en Unions de la paix sociale.

Les propositions que je viens d'indiquer soulèvent des questions nombreuses dont les éléments se trouvent dans les enseignements de l'histoire et dans l'observation des sociétés contemporaines. Ces questions seront heureusement résolues, si elles sont classées et subdivisées avec méthode dans « la correspondance de la paix sociale » (xvii, 12). Tous les partis et toutes les Unions peuvent fournir leur concours ix cette correspondance. Cependant les vrais réformistes, de quelque côté qu'ils viennent, doivent puiser leurs inspirations dans l'amour de la vérité. Ils doivent aussi avoir le cœur exempt des haines nationales, politiques et religieuses qui désolent aujourd'hui l'Occident.

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