CHAPITRE XIV
PRÉCIS DES RÉSULTATS CONCERNANT LE CHOIX DU LANGAGE
l'objet et le plan du vocabulaire social.
L'histoire du langage offre les mêmes vicissitudes que celle des idées, des mœurs et des institutions. Aux époques de vérité et de vertu, les mots ont un sens clair et précis. Ils s'assemblent, en toute simplicité, pour louer le bien et pour condamner le mal. Au contraire, cette distinction est obscurcie au moyen des mots détournés de leur vrai sens, quand la constitution sociale est corrompue par le vice, l'erreur ou les abus de la nouveauté. Cette détérioration du langage est fréquente de nos jours; et le présent chapitre a pour but d'atténuer les inconvénients qui en résultent.
L'objet spécial de ce vocabulaire est de définir le sens précis attribué aux mots qui se rattachent aux: éléments fondamentaux de la science sociale. Je m'y suis astreint à créer le langage de la science, sans recours à des néologismes1, même quand il s'agissait de particularités sur lesquelles ne se dirige guère aujourd'hui l'attention des gouvernants et des lettrés.
1. Il est nécessaire d'appliquer à la science sociale la méthode d'observation qui est maintenant employée avec succès à l'étude des sciences physiques. Toutefois on nuirait à cette science, si l'on créait des mots nouveaux pour y mettre en relief les vérités et les faits sur lesquels l'attention des contemporains n'est pas suffisamment por-ée. La thèse de Joseph de Maistre, qui condamne les néologismes, fausse pour la chimie, est vraie pour la science des sociétés. (Soirées de Saint-Pétersbourg , 2e entretien.)
En effet, le bonheur des sociétés est subordonné à l'enseignement qui porte les populations à la pratique du bien et à l'interdiction du mal. Chez les races compliquées, tous les pères ne possèdent plus, comme chez les races simples, les qualités nécessaires pour transmettre oralement la vérité à leurs enfants. L'ancien régime social est alors frappé d'impuissance; et il devient nécessaire d'instituer des maîtres spéciaux pour seconder les familles.
Ces maîtres ne sont pas portés, au même degré que les parents, par dévouement pour leurs élèves, à rechercher partout la connaissance des vérités qu'ils doivent enseigner. Il convient donc de suppléer aux lumières que donne aux pères la pratique de la vie domestique, par des textes sur lesquels les instituteurs de la jeunesse puissent s'appuyer. D'un autre côté, il faut éviter de multiplier inutilement les mots, de compliquer ainsi le langage de la science et, en outre, de rendre les méthodes d'enseignement peu intelligibles pour le public, qui ne peut consacrer à cette étude qu'un temps fort limité.
Le plan suivi pour faire le choix des mots peu nombreux, qui seuls devaient être admis dans ce vocabulaire, a été nécessairement fondé sur la connaissance des faits fondamentaux relatifs à la nature de l'homme, des lieux qu'il habite, des familles et des sociétés qu'il forme en s'agglomérant sur un territoire. Pour dresser ce plan, j'ai successivement étudié, dans l'ordre que je viens d'indiquer, ces divers éléments de la science, et j'ai arrêté simultanément la rédaction des différents mots qui entrent dans la définition de chaque élément. J'ai appliqué la même méthode aux deux « besoins essentiels », qui sont communs à toutes les sociétés, puis à la « constitution essentielle », qui, dans tous les âges de l'humanité, a donné satisfac-
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lion à ces deux besoins. J'ai ensuite défini de la même manière les sept éléments fondamentaux de cette constitution, puis les coutumes importantes qui en dérivent. En descendant ainsi des principes aux conséquences, j'ai pu m'arréter, quand il m'a semblé que chaque sujet était convenablement traité et que les mots non définis appartenaient au langage courant.
Pour saisir entièrement le sens d'un mot défini dans ce Vocabulaire, il faut souvent recourir à d'autres mots qui appartiennent au même groupe d'idées et qui entrent dans cette définition. Ces derniers y sont marqués par une lettre majuscule. Le lecteur est ainsi averti (sans renvoi spécial) qu'il peut trouver, en se reportant à ces mots, un complément d'information sur le sujet principal de sa recherche.
En écrivant ce Vocabulaire, j'ai été naturellement conduit à exprimer les vérités sociales : celles qui m'ont été enseignées par l'observation méthodique des sociétés européennes, puis confirmées par la pratique des chefs de famille que j'ai nommés « les Autorités sociales », avant de savoir que Platon les nommait « les hommes divins ». Sous ce rapport, cet écrit peut être considéré comme l'ébauche d'un Abrégé alphabétique de la science sociale. Toutefois, en arrêtant le choix des mots et surtout en fixant la forme et l'étendue des définitions, je me suis proposé un but plus modeste. J'ai toujours eu en vue les erreurs dominantes qui ont corrompu la langue de Descartes et de Bossuet. J'ai fait de mon mieux pour exprimer clairement ma pensée. J'ai voulu, en outre, indiquer ce que les amis de la vérité ont à faire pour combattre les grandes erreurs contemporaines. Dans ce but, j'ai essayé de leur dire comment ils peuvent réagir contre la langue actuelle de la politique et du naturalisme.
LIYP.li III. — L HISTOIRE DE LA METHODE ET SES RESULTATS.