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VI

Pendant les premiers Ages, la science des sociétés se transmettait, aux générations successives, par l'enseignement oral du père et par les rapports journaliers de la famille. De nos jours encore, les pasteurs de l'Asie, comme les pêcheurs-côtiers de l'extrême nord, emploient le même système d'enseignement, en y ajoutant la lecture par excellence, celle du Livre Saint. Même chez les races agglomérées de l'ancienne Grèce, où l'enseignement des écoles reposait en grande partie sur l'écriture , on appréciait encore à sa juste valeur l'importance de la parole du maître. A une époque de corruption qui ressemblait beaucoup à la nôtre, où l'art d'écrire avait acquis un haut degré de perfection, l'école de Socrate démontrait, en termes d'une évidence irrésistible, que la parole du sage est plus efficace que l'œuvre du lettré '.

Cet axiome de la sagesse devient plus vrai à mesure que les sociétés se compliquent davantage. Dans l'état actuel de l'Occident, par exemple, on ne saurait trouver deux écrivains qui s'accordent à exprimer dans les mêmes

1. « Celui qui a la science du juste, du beau et du bon, aura-t-il moins do sngesse que le jardinier dans l'emploi de ses semences? Il n'ira pas sérieusement, après les avoir déposées dans une eau noire, les semer à l'aide d'une plume, avec des mots incapables de se défendre eux-mêmes, incapables d'enseigner suffisamment la vérité... Si jamais il écrit, ce ne sera que pour se divertir qu'il sèmera ses connaissances dans les jardins de l'écriture, tandis que les autres hommes poursuivront d'autres divertissements. Mais il est encore bien plus noble de s'en occuper sérieusement, et, s'aiJant de la dialectique, quand on a rencontré une âme bien préparée, d'y semer et d'y planter avec la science des discours capables de se défendre eux-mêmes et de défendre celui qui les a semés, et qui, au lieu de rester stériles, germeront et enfanteront dans d'autres cœurs d'autres discours, qui, immortalisant la semence de la science, donneront à tous ceux qui la posséderont le plus grand des bonheurs de la terre. » (Platox, Phèdre; Œuvres complètes, tome II, p. 398-399. Traduction E. Saisset.)

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termes tous les éléments de la vérité sociale. La dissemblance des écrits est la conséquence forcée de l'erreur qui égare beaucoup d'auteurs placés dans un milieu corrompu. Elle persiste môme, dans une certaine mesure, au sein des races qui restent soumises à l'empire des traditions éternelles. Des causes nombreuses de divergence existent d'ailleurs chez les auteurs eux-mômes : elles sont dues aux inégalités émanant des caractères, de l'éducation, des talents acquis et, en général, de toutes les nuances individuelles qui créent la personnalité.

L'impuissance des livres tient en outre à des causes plus profondes, indépendantes de l'auteur qui les écrit et des lecteurs qui s'en inspirent. Le peuple le plus prospère ne saurait trouver un guide suffisant dans le livre écrit par l'homme le plus sage. Dès son apparition, si complet qu'il puisse être, ce livre ne peut répondre aux questions que soulèvent les nombreux incidents de la vie sociale. D'ailleurs, comme je l'ai indiqué (VI, In. 4), la prospérité d'un peuple amène toujours une transformation rapide des besoins, des moyens de subsistance, des mœurs et des idées. Bientôt le livre , resté immuable depuis sa publication, ne sera plus en harmonie avec les circonstances nouvelles qui se seront produites. Le peuple qui l'avait pris pour guide n'y trouvera plus le moyen de garder l'état de paix. Tôt ou tard, la diversité des interprétations individuelles, provoquée par le changement des choses et la modification des hommes, déchaînera la discorde sous le régime nouveau.

La transmission de la science sociale à travers les âges est mieux assurée, si les amis de la vérité se groupent, pour en perfectionner la connaissance, autour du sage le plus capable de les diriger. Cette connaissance se transforme sans cesse, selon le changement des circonstances;

et par cette évolution lente, toujours accomplie au moment opportun, la science se transmet sans choc par un mouvement en quelque sorte spontané. Il devient alors inutile de résumer la science dans un livre; ou bien ce livre, si on l'écrit, n'est plus qu'un élément auxiliaire et ordinairement révisable de l'enseignement donné par la bouche du sage. En résumé, la vérité sociale se transmet sûrement, si celui-ci l'incarne dans le groupe d'hommes de bien qui l'écoute. Des institutions de cette nature ont existé, dans tous les temps, chez les races riches, lettrées et puissantes, et elles ont été ordinairement revêtues d'un caractère public. J'indiquerai plus loin (5) comment la méthode d'observation fournit le moyen d'organiser, dans la vie privée, des groupes capables de suivre la science sociale dans ses transformations incessantes. Ces groupes ne peuvent aucunement prétendre à remplacer les institutions publiques tendant au même but. Toutefois ils ont sur celles-ci un avantage: ils ne peuvent faire un mauvais usage de leur influence, car ils tomberaient dès qu'ils voudraient en abuser.

ORIGINE ET PROGRÈS DES EFFORTS FAITS, DEPUIS 18/j8, POUR INCARNER DANS LA VIE PRIVÉE LA MÉTHODE ET SES RÉSULTATS.

Vers 1848, quelques hommes conçurent à Paris la pensée de réunir et de coordonner par une méthode scientifique les vérités de la science sociale (xm, 3). Ils se rencontrèrent d'abord dans de simples repas de famille qui avaient lieu, chaque semaine, chez moi et chez deux de mes principaux amis. A cette époque de ma vie, j'entreprenais chaque année un grand voyage de six mois, en

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Europe. J'avais déjà beaucoup de répugnance pour la politique, qui était la préoccupation favorite de mes convives. Je leur reprochais de se complaire dans un milieu intellectuel fort étroit, et les conviais à étudier, de concert avec moi, les populations des pays étrangers. Je m'appliquais à leur démontrer que les études sociales, œuvre accessoire dans ma vie d'ingénieur, seraient pour eux, dans les travaux du parlement, la source d'une influence légitime. Retenus en France par leurs devoirs et leurs intérêts, mes amis ne suivirent point mon conseil; mais ils en apprécièrent l'utilité. Ils me prièrent de leur communiquer les faits qu'ils ne pouvaient observer euxmêmes; et ainsi se constituèrent solidement des rapports qui n'avaient d'abord été pour nous qu'une agréable récréation. Peu à peu, mes amis s'habituèrent à me questionner sur la récolte sociale de chaque voyage. Ils m'aidèrent à établir, par des discussions méthodiques, les conclusions induites des faits observés. Ils propageaient chez leurs amis la connaissance de ces conclusions ; et ils augmentaient ainsi chaque année le groupe de la réforme sociale. Après les catastrophes de 18/t8, ils s'associèrent plus directement encore à mes études et me décidèrent à en faire dorénavant mon occupation principale. Enfin, en 1856, lorsque l'Académie des sciences de Paris eut conféré le prix de statistique a la première édition des Ouvriers européens , ils m'aidèrent à fonder, de concert avec plusieurs membres de cette Académie, « la Société internationale des études pratiques d'économie sociale ». Ce fut la première institution positive qui se dévoua à propager la méthode d'observation appliquée à la science sociale.

Depuis lors, les premiers auxiliaires de la méthode ont été pour la plupart enlevés par la mort, sans que le

mouvement vers la réforme se soit ralenti. Les catastrophes nationales se sont multipliées et ont aggravé la souffrance matérielle. D'un autre côté, les hommes ramenés au vrai par la souffrance môme et par la méthode d'observation deviennent chaque jour plus nombreux. Ils constatent personnellement que l'origine du mal actuel est dans les idées et les institutions dérivées des faux dogmes de 1789. Animés de convictions énergiques qu'ils doivent moins à nos enseignements qu'à l'évidence des faits, ils restaurent dans la vie privée l'esprit de tradition, en prenant pour modèles les grandes époques de l'ancienne France et l'état présent des peuples que le monde admire aujourd'hui. C'est ainsi que les travaux accomplis par la Société d'économie sociale ont fait naître spontanément le Comité de la Bibliothèque sociale, les Unions de la paix sociale, l'Annuaire de l'économie sociale et des Unions1, les conférences provinciales de France et des pays étrangers, enfin les groupes spéciaux d'enseignement organisés à Paris, et constituant «l'école de la science sociale ». Ces institutions, il est vrai, ne réunissent guère que quatre milliers de personnes. Les hommes qui chercheraient scientifiquement la réforme sociale par une autre voie auraient donc le droit de négliger un si mince résultat. Cependant je ne crois pas exagérer ce qui est dû a la méthode d'observation en disant que ce résultat mérite l'attention de tout homme réfléchi. Tant qu'ont duré les prospérités apparentes du second empire, le personnel de la réforme est resté, en quelque sorte, à l'état latent. Nous ne commençons à nous compter que depuis les cala-

1 . Mon ami M. Alexis Delaire s'est spécialement chargé de publier clans Y Annuaire les écrits envoyés par les Unions locales au Comité de la Bibliothèque. Il s'est acquitté de ce soin à la satisfaction générale; et j'ai entendu souvent exprimer le vœu que cette publication soit convertie en une Revue dont il serait le rédacteur en chef.

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strophes de 1870 et de 1871; et l'on m'assure cependant que l'action de noire Bibliothèque sociale est sensible au delà de notre petit cercle. On ne peut d'ailleurs s'étonner qu'un effort de dix années en faveur de la vérité ne réagisse pas plus rapidement contre des erreurs accumulées depuis plus de deux siècles (i, 4). Au surplus, nous nous gardons soigneusement, mes amis et moi, de présenter aux lecteurs nos espérances pour des réalités. Jusqu'à présent, notre moyen de publicité est de procurer à ceux qui en expriment le désir la connaissance de nos travaux journaliers. Fidèle à ce programme, je me borne à foire naître ce désir, en rappelant, par quelques mots, l'origine et l'état actuel des enseignements que nous avons fondés.

la societe internationale des etudes pratiques d'économie sociale.

Comme je l'ai dit (2), la société a été fondée en 1856, au moment où l'Académie des sciences de Paris décernait à la première édition des Ouvriers européens le prix de statistique fondé par M. de Montyon. Pour dresser le plan de cette institution, les fondateurs se concertèrent avec les cinq commissaires dont le rapport avait préparé la décision qui fut prise par la savante compagnie. Conformément au vœu exprimé par ces commissaires, notre société voulut atteindre deux buts principaux : poursuivre dans le monde entier les travaux qui jusqu'alors n'avaient guère dépassé les limites de l'Europe; exposer les faits observés par la méthode des monographies de familles et discuter contradictoirement les conséquences logiques qui semblaient en dériver. La société se proposait de publier les

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monographies d'ouvriers et les faits de toute nature que ce genre d'études ferait connaître. Elle se réservait en outre de comprendre, dans son plan de publication, les discussions que l'examen de tous ces documents soulèverait dans les huit séances annuelles.

Depuis l'origine de l'institution, ces règles restent subordonnées à un principe fondamental. La société laisse une liberté entière aux opinions émises par les auteurs des documents présentés ou par leurs contradicteurs; mais elle décline, à cet égard, toute responsabilité. Elle ne tranche par un vote, en aucune matière, la distinction du vrai d'avec le faux. Les séances ont un caractère essentiellement privé. Par délibération spéciale, le conseil d'administration autorise l'admission des étrangers. Il leur a même souvent permis d'exposer des faits dûment observés et de prendre part aux discussions. Le conseil a parfois provoqué cette coopération d'étrangers désignés à son choix par une compétence généralement reconnue. Cette tolérance prendrait fin, si elle avait pour effet de troubler la paix des séances. Elle se développera au profit de la vérité, quand l'apaisement des discordes civiles aura rétabli, comme au xvne siècle, les habitudes de discussions courtoises, au milieu des opinions les plus opposées. En résumé, la société n'a jamais pris parti dans les débals irritants de notre époque : elle a été fidèle à l'œuvre de paix et d'union que doit fonder tôt ou tard l'évidence des faits; elle l'a toujours eue en vue, soit en tenant ses vingt-deux sessions annuelles, soit en publiant les dix volumes ayant pour objet les « Ouvriers des deux mondes » et le « Bulletin » de ses séances. Les membres de la société ne font pas intervenir leurs idées préconçues dans les discussions. Le président interrompt ces discussions dès qu'elles ne reposent plus sur des faits bien observés.

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