COMITÉ DE LA BIBLIOTHÈQUE SOCIALE
Les livres n'ont guère le pouvoir de modifier les idées et les mœurs des races d'hommes envahies par la corruption (2). Toutefois, à certaines époques malheureuses, ils peuvent devenir des auxiliaires utiles pour les réformes que provoquent les calamités de la nation et la parole des sages. En 4 855, la première édition des Ouvriers européens a rempli ce rôle modeste. Elle a été un point d'appui pour les hommes que ne rassuraient guère les prospérités apparentes du second empire, et qui, en outre, restaient fidèles à l'esprit de réforme suscité par les deux catastrophes de 1848. L'empereur Napoléon III lut cet ouvrage, dès que le jugement de l'Académie des sciences lui fut connu. Aidé par M. de Morny, son plus habile conseiller en ces matières, il accorda à cet ouvrage une prédilection qui ne se manifesta au même degré que dans notre petit groupe réformiste de 1848 et chez plusieurs hommes d'état des pays britanniques, allemands, danois et suédois. Pénétré des grands principes, dont il avait observé dans ces pays l'action bienfaisante, tandis qu'ils ont été détruits en France par le régime de la Terreur, l'empereur conservait autant que mes amis le désir de la réforme sociale. Il avait dans le succès de mon livre une confiance que j'étais loin de partager. Pendant trois années il en recommanda l'étude à des hommes qui se le procurèrent ponctuellement, mais qui n'en prirent guère lecture. Enfin l'empereur, voyant l'indifférence et môme la résistance opposées à la réforme par ceux qui lui étaient attachés, reconnut que le véritable obstacle se trouvait dans les trois faux dogmes qui,
trop souvent, étaient proclamés, dans son entourage, comme les principes de son gouvernement. Il fut ainsi amené à regretter que l'opinion égarée ne m'eût pas permis de maintenir, dans la première édition, les conclusions qu'il trouvait justifiées par la pratique des peuples prospères chez lesquels il avait résidé pendant l'exil. Constatant que les résistances se fortifiaient, il ne cessa pas, jusqu'à la chute de l'empire, de m 'inviter à suppléer, par la publication de livres plus petits, à l'action insuffisante de l'in-folio, dont l'édition était d'ailleurs épuisée depuis 485G. Sous cette pression bienveillante, je publiai successivement La Réforme sociale, L'Organisation du travail^ L'Organisation de la Famille; et c'est ainsi que se constitua le premier noyau de la Bibliothèque sociale.
En 1869, je me concertai avec le conseil d'administration de la société d'économie sociale pour réunir à cette collection les deux ouvrages qu'elle publie (3). A partir de cette époque, nous nous appliquâmes à livrer au moindre prix possible la Bibliothèque aux institutions de bien public qui se dévoueraient à propager l'enseignement de la méthode d'observation et la connaissance de ses résultats. Pour atteindre ce but, nous acceptâmes les offres d'une célèbre maison de Tours. Cette maison se chargea d'imprimer les éditions successives de nos ouvrages et de les livrer au public moyennant le simple remboursement de ses frais. De notre côté, nous nous engageâmes à livrer gratuitement les manuscrits aux éditeurs et à ne réclamer, pour nos propres frais, aucun prélèvement sur les ventes.
Les amis de la science sociale se sont groupés naturellement autour d'une Bibliothèque ainsi constituée. Ils correspondent avec un trésorier et un secrétaire qui se dévouent, à titre gratuit, à leur service : au premier, ils adressent leurs demandes de livres; au second, ils coin-
muniquent leurs vœux ou leurs observations sur la composition des ouvrages; et, le cas échéant, ils seraient bien venus à offrir leur concours ou à présenter leurs critiques. Enfin, en ce qui touche le perfectionnement de l'institution, les représentants des Unions, décrites au paragraphe suivant, sont admis, quand ils en expriment le désir, à se concerter avec les propriétaires des ouvrages. Le comité de la Bibliothèque, institué dans ces conditions, s'applique à satisfaire tous les intérêts qui se sont ainsi réunis. En outre, comme je l'indiquerai plus loin (io), il offre les garanties désirables contre les abus qui sont en germe dans toute institution humaine. Les sages, qui enseignent par la parole les vérités de la science sociale, se procurent à bon marché le moyen d'action qui leur est utile; mais ils ne sont point inféodés à leurs fournisseurs. Les propriétaires des livres ont la liberté dont ils ont besoin pour exprimer, en termes de leur choix, les vérités induites de la méthode; ils sentent d'ailleurs la nécessité de satisfaire tous les auxiliaires de leur pensée. Cet étal d'harmonie n'a jamais été troublé depuis l'origine de l'institution. Il se perpétuera et continuera à donner les bons résultats qui en émanent, tant que l'esprit de renoncement personnel régnera dans le Comité et parmi ses clients.